Le Collier de la Reine, Tome II
Chapter 13
--Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout où les autres sont allés. D'abord ici, ici où fut donnée une rose....
Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brûlé sa poitrine.
--Prenez! dit-elle.
Il respira l'odeur embaumée de la fleur, et la serra dans sa poitrine.
--Ici, reprit-elle, l'autre a donné sa main à baiser?
--Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment où son visage se trouva enfermé dans les mains brûlantes de la reine.
--Voilà une place purifiée, dit la reine avec un adorable sourire. Maintenant, ne sont-ils pas allés aux bains d'Apollon?
Charny, comme si le ciel fût tombé sur sa tête, s'arrêta stupéfait, à demi-mort.
--C'est un endroit, dit gaiement la reine, où jamais je n'entre que le jour. Allons voir ensemble la porte par où s'enfuyait cet amant de la reine.
Joyeuse, légère, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu eût jamais béni, elle traversa presque en courant les pelouses qui séparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à la porte derrière laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux.
--C'est ici, au-dehors, dit Charny.
--J'ai toutes les clefs, répondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny; instruisons-nous.
Ils sortirent et se penchèrent pour voir: la lune sortit d'un nuage comme pour les aider dans leurs investigations.
Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui s'appuyait sur le bras de Charny en écoutant et en regardant les buissons d'alentour.
Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en l'attirant à elle par une douce pression.
La porte se referma sur eux.
Deux heures sonnaient.
--Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. À demain.
Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'éloigna rapidement sous les charmilles, dans la direction du château.
Au-delà de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route.
Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine.
Chapitre LXX
Le congé
La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller à la messe.
Ses gardes avaient ordre de laisser venir à elle tout le monde. C'était un dimanche, et Sa Majesté s'éveillant avait dit:
--Voilà un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui.
Elle parut respirer avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire le parfum de ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son âme auprès de Dieu.
Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courbé si bas sa tête majestueuse.
Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres dimanches sur le passage des appartements à la chapelle, et les degrés même des escaliers étaient remplis de gentilshommes et de dames.
Parmi ces dernières brillait modestement, mais élégamment vêtue, madame de La Motte.
Et dans la haie double, formée par les gentilshommes, on voyait à droite monsieur de Charny, complimenté par beaucoup de ses amis sur sa guérison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux.
La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilité dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette l'arôme est défini, reconnu et apprécié par les connaisseurs. Olivier n'était ami de la reine que depuis six heures, mais déjà tout le monde se disait l'ami d'Olivier.
Tandis qu'il acceptait toutes ces félicitations avec la bonne mine d'un homme véritablement heureux, et que pour lui témoigner plus d'honneur et plus d'amitié, toute la gauche de la haie passait à droite, Olivier, forcé de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'éparpillait autour de lui, aperçut seule, en face, une figure dont la sombre pâleur et l'immobilité le frappèrent au milieu de son enivrement.
Il reconnut Philippe de Taverney serré dans son uniforme et la main sur la poignée de son épée.
Depuis les visites de politesse faites par ce dernier à l'antichambre de son adversaire après leur duel, depuis la séquestration de Charny par le docteur Louis, aucune relation n'avait existé entre les deux rivaux.
Charny, en voyant Philippe qui le regardait tranquillement, sans bienveillance ni menace, commença par un salut que Philippe lui rendit de loin.
Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait:
--Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de politesse.
Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de gauche, il vint droit à Philippe qui ne bougeait pas.
--Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilité que la première fois, je devais vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à ma santé, mais j'arrive seulement depuis hier.
Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux.
--J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite dès demain, et j'espère que vous ne m'aurez pas gardé rancune.
--Nullement, monsieur, répliqua Philippe.
Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dépose la sienne, lorsque le tambour annonça l'arrivée de la reine.
--Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir répondu au geste amical de Charny.
Et il ponctua cette phrase par une révérence plus mélancolique que froide.
Charny, un peu surpris, se hâta de rejoindre ses amis dans la haie à droite.
Philippe demeura de son côté, comme s'il eût été en faction.
La reine approchait, on la vit sourire à plusieurs, prendre ou faire prendre des places, car de loin elle avait aperçu Charny, et, ne le quittant pas du regard, avec cette téméraire bravoure qu'elle mettait dans ses amitiés, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle prononça tout haut ces paroles:
--Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser aujourd'hui.
Charny fut pénétré jusqu'au fond du coeur par l'accent et par le sens de ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut là son remerciement à la reine.
Soudain, celle-ci fut tirée de sa douce mais dangereuse contemplation par le bruit d'un pas, par le son d'une voix étrangère.
Le pas criait à sa gauche sur la dalle, la voix émue mais grave, disait:
--Madame!...
La reine aperçut Philippe; elle ne put réprimer un premier mouvement de surprise en se voyant placée entre ces deux hommes, dont elle se reprochait peut-être d'aimer trop l'un et pas assez l'autre.
--Vous! monsieur de Taverney, s'écria-t-elle en se remettant; vous! vous avez quelque chose à me demander? Oh! parlez.
--Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majesté, dit Philippe en s'inclinant sans avoir désarmé la sévère pâleur de son front.
--À l'instant même, monsieur, répliqua la reine en jetant un regard furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si près de son ancien adversaire; suivez-moi.
Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe derrière le sien, et eut laissé Charny à sa place.
Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle.
Un quart d'heure après, Philippe était introduit dans la bibliothèque où Sa Majesté recevait le dimanche.
--Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjoué, entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser, j'ai une inquiétude chaque fois qu'un Taverney désire me parler. Vous êtes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur.
Philippe, plus pâle encore après ce préambule qu'il ne l'avait été pendant la scène avec Charny, se contenta de répliquer, voyant combien la reine mettait peu d'affection dans son langage:
--Madame, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne lui apporte cette fois qu'une bonne nouvelle.
--Ah! c'est une nouvelle! dit la reine.
--Hélas! oui, Votre Majesté.
--Ah! mon Dieu! répliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait Philippe si malheureux, voilà que vous avez dit hélas! Pauvre que je suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hélas!
--Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si pleinement Votre Majesté, que non seulement son noble front ne se voilera pas aujourd'hui à l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge. À dater d'aujourd'hui, madame, le dernier de cette famille à qui Votre Majesté avait daigné accorder quelque faveur, va disparaître pour ne plus revenir à la cour de France.
La reine, quittant soudain l'air enjoué qu'elle avait pris comme ressource contre les émotions présumées de cette entrevue:
--Vous partez! s'écria-t-elle.
--Oui, Votre Majesté.
--Vous... aussi!
Philippe s'inclina.
--Ma soeur, madame, a déjà eu le regret de quitter Votre Majesté, dit-il; moi, j'étais bien autrement inutile à la reine, et je pars.
La reine s'assit toute troublée en réfléchissant qu'Andrée avait demandé ce congé éternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, où monsieur de Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour lui.
--Étrange! murmura-t-elle rêveuse, et elle n'ajouta plus un mot.
Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste qui congédie.
La reine sortant tout à coup de sa léthargie:
--Où allez-vous? dit-elle.
--Je veux aller rejoindre monsieur de La Pérouse, dit Philippe.
--Monsieur de La Pérouse est à Terre-Neuve en ce moment.
--J'ai tout préparé pour le rejoindre.
--Vous savez qu'on lui prédit une mort affreuse?
--Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais.
--Et vous partez?
Il sourit avec sa beauté si noble et si douce.
--C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Pérouse, dit-il.
La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence.
Philippe, encore une fois, attendit respectueusement.
Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se réveilla plus téméraire que jamais.
Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras blancs sur sa poitrine:
--Pourquoi partez-vous?
--Parce que je suis très curieux de voyager, répondit-il doucement.
--Mais vous avez déjà fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un instant de ce calme héroïque.
--Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien et du nouveau ensemble.
La reine fit un geste de dépit et répéta ce qu'elle avait dit à Andrée.
--Race de fer, coeurs d'acier que ces Taverney. Votre soeur et vous, vous êtes deux terribles gens, des amis qu'on finit par haïr. Vous partez, non pas pour voyager, vous en êtes las, mais pour me quitter. Votre soeur était, disait-elle, appelée par la religion, elle cache un coeur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez être heureux; vous! vous voilà parti aussi. Quand je vous disais tout à l'heure que les Taverney me portent malheur!
--Épargnez-nous, madame; si Votre Majesté daignait chercher mieux dans nos coeurs, elle n'y verrait qu'un dévouement sans limites.
--Écoutez! s'écria la reine avec colère, vous êtes, vous, un quaker, elle, une philosophe, des créatures impossibles; elle se figure le monde comme un paradis, où l'on n'entre qu'à la condition d'être des saints; vous, vous prenez le monde pour l'enfer, où n'entrent que les diables; et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez les humains être imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'être les moins imparfaites des races humaines; soyez tolérant, ou plutôt ne soyez pas égoïste.
Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage.
--Madame, dit-il, l'égoïsme est une vertu, quand on s'en sert pour rehausser ses adorations.
Elle rougit.
--Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andrée, et qu'elle m'a quittée. C'est que je tenais à vous, et que vous me quittez. Il est humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison.
--Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts élevés comme est le vôtre.
--Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous blesser.
--Rien ne m'a blessé, madame, reprit vivement Philippe.
--Votre grade a été confirmé; votre fortune est en bon train; je vous distinguais....
--Je répète à Votre Majesté que rien ne me plaît à la cour.
--Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?...
--J'aurais la douleur de répondre par un refus à Votre Majesté.
La reine, une troisième fois, se plongea dans cette silencieuse réserve qui était à sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur fatigué.
Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'éclat:
--Il y a peut-être quelqu'un qui vous déplaît ici? Vous êtes ombrageux, dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe.
--Personne ne me déplaît.
--Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny... que vous avez blessé en duel... fit la reine en s'animant par degrés. Et comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, dès que vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez désiré quitter la cour.
Philippe ne répondit rien.
La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave, crut n'avoir affaire qu'à un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans ménagement.
--Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que vous me demandez votre congé?
Philippe devint plus livide que pâle. Ainsi attaqué, ainsi foulé aux pieds, il se releva cruellement.
--Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que Votre Majesté ne pense, car j'ai rencontré monsieur de Charny vers deux heures du matin à la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon.
La reine pâlit à son tour; et, après avoir regardé avec une admiration mêlée de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait dans sa colère:
--Bien! murmura-t-elle d'une voix éteinte; allez, monsieur, je ne vous retiens plus.
Philippe salua pour la dernière fois et partit à pas lents.
La reine tomba foudroyée sur son fauteuil en disant:
--France! pays des nobles coeurs!
Chapitre LXXI
La jalousie du cardinal
Cependant le cardinal avait vu se succéder trois nuits bien différentes de celles que son imagination faisait revivre sans cesse.
Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence mortel après l'agitation de la passion, c'était l'obscurité d'une cave après la joyeuse lumière du soleil.
Le cardinal s'était bercé d'abord de l'espoir que son amante, femme avant d'être reine, voudrait connaître de quelle nature était l'amour qu'on lui témoignait, et si elle plaisait après l'épreuve comme avant. Sentiment tout à fait masculin, dont la matérialité devint une arme à deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle se retourna contre lui.
En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit monsieur Delille, il craignit, l'infortuné, que cette épreuve ne lui eût été défavorable à lui-même. De là, une angoisse, une terreur, une inquiétude dont on ne peut avoir d'idée, si l'on n'a souffert de ces névralgies générales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un serpent de feu, qui se tord ou se détend par sa propre volonté.
Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une demi-journée au domicile de madame de La Motte, dix fois à Versailles.
Le dixième courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait là-bas Charny et la reine, et s'applaudissait intérieurement de cette impatience du cardinal, à laquelle bientôt elle devrait le succès de son entreprise.
Le cardinal, en la voyant, éclata.
--Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillité! Comment! vous me savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce supplice aller jusqu'à la mort!
--Eh! monseigneur, répliqua Jeanne, patience, s'il vous plaît. Ce que je faisais à Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous faisiez ici en me désirant.
--On n'est pas cruelle à ce point, dit Son Excellence, radoucie par l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on là-bas?
--L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre à Paris, soit qu'on la subisse à Versailles.
--Voilà ce qui me charme et je vous en remercie; mais....
--Mais?
--Des preuves!
--Ah! bon Dieu! s'écria Jeanne, que dites-vous là, monseigneur! des preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... êtes-vous dans votre bon sens, monseigneur, pour aller demander à une femme des preuves de ses fautes?
--Je ne demande pas une pièce pour un procès, comtesse; je demande un gage d'amour.
--Il me semble, fit-elle après avoir regardé Son Excellence d'une certaine façon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux.
--Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir fort satisfait, fort honoré; mais prenez mon coeur par le vôtre, comtesse. Comment accepteriez-vous d'être ainsi jeté de côté après avoir eu les apparences de la faveur?
--Vous avez dit les apparences, je crois? répliqua Jeanne du même ton railleur.
--Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunité, comtesse; il est certain que rien ne m'autorise à me plaindre; mais je me plains....
--Alors, monseigneur, je ne puis être responsable de votre mécontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de cause du tout.
--Comtesse, vous me traitez mal.
--Monseigneur, je répète vos paroles. Je suis votre discussion.
--Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi au lieu de me tourmenter.
--Je ne puis vous aider là où je ne vois rien à faire.
--Vous ne voyez rien à faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque mot.
--Rien.
--Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec véhémence, tout le monde ne dit peut-être pas la même chose que vous.
--Hélas! monseigneur, nous voici arrivés à la colère, et nous ne nous comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire observer.
--En colère! oui.... Votre mauvaise volonté m'y pousse, comtesse.
--Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice?
--Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez faire autrement, je le vois bien.
--Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser?
--Parce que vous devriez me dire toute la vérité, madame.
--La vérité! je vous ai dit celle que je sais.
--Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une coquette, qu'elle pousse les gens à l'adorer, et qu'elle les désespère après.
Jeanne le regarda d'un air surpris.
--Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie.
En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue que la circonstance ne lui eût peut-être pas donnée pour sortir d'une aussi difficile position.
--Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir.
--Je ne dis pas cela, monseigneur.
--Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gré, ce que j'espère encore, elle m'évince pour ne pas alarmer quelque autre amant, à qui mes assiduités auront donné l'éveil.
--Ah! monseigneur, s'écria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux qu'elle laissait soupçonner bien plus encore qu'elle ne voulait déguiser.
--Écoutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernière fois que j'ai vu Sa Majesté, je crois avoir entendu marcher dans le massif.
--Folie.
--Et je dirai tout ce que je soupçonne.
--Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et, d'ailleurs, s'il était vrai qu'elle fût assez malheureuse pour craindre la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez injuste pour lui faire un crime du passé qu'elle vous sacrifie?
--Le passé! le passé! Voilà un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si ce passé est encore le présent et doit être le futur.
--Fi! monseigneur; vous me parlez comme à un courtier qu'on accuserait d'avoir procuré une mauvaise affaire. Vos soupçons, monseigneur, sont tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'être pour moi.
--Alors, comtesse, prouvez-moi....
--Ah! monseigneur, si vous répétez ce mot-là, je prendrai l'injure pour mon compte.
--Enfin!... m'aime-t-elle un peu?
--Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, répliqua Jeanne, en montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour écrire. Mettez-vous là et demandez-le-lui à elle-même.
Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne:
--Vous lui remettrez ce billet? dit-il.
--Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait?
--Et... vous me promettez une réponse?
--Si vous n'aviez pas de réponse, comment sauriez-vous à quoi vous en tenir?
--Oh! à la bonne heure, voilà comme je vous aime, comtesse.
--N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire.
Il s'assit, prit la plume et commença un billet. Il avait la plume éloquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il déchira dix feuilles avant de se plaire à lui-même.
--Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez jamais.
--C'est que, voyez-vous, comtesse, je me défie de ma tendresse; elle déborde malgré moi; elle fatiguerait peut-être la reine.
--Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui écrivez en homme politique, elle vous répondra un billet de diplomate. Cela vous regarde.
--Vous avez raison, et vous êtes une vraie femme, coeur et esprit. Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le nôtre?
Elle sourit.
--Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose à me cacher.
--Lisez par-dessus mon épaule, lisez aussi vite que j'écrirai, si c'est possible; car mon coeur est brûlant, ma plume va dévorer le papier.
Il écrivit, en effet; il écrivit une lettre tellement ardente, tellement folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pensée jusqu'à sa signature, se dit à elle-même:
«Il vient d'écrire ce que je n'eusse osé lui dicter.»
Le cardinal relut et dit à Jeanne:
--Est-ce bien ainsi?
--Si elle vous aime, répliqua la traîtresse, vous le verrez demain; maintenant tenez-vous en repos.
--Jusqu'à demain, oui.
--Je n'en demande pas plus, monseigneur.
Elle prit le billet cacheté, se laissa embrasser sur les yeux par monseigneur, et rentra chez elle vers le soir.
Là, déshabillée, rafraîchie, elle se mit à songer.
La situation était telle que depuis le début elle se l'était promise à elle-même.
Encore deux pas, elle touchait le but.
Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du cardinal?
Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilité d'accuser jamais madame de La Motte, le jour où elle le forcerait de rembourser les sommes dues pour le collier.
En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre, comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dépositaire d'un secret aussi scandaleux.
La reine ne ferait pas d'éclat, et croirait à la haine du cardinal; le cardinal croirait à la coquetterie de la reine; mais le débat, s'il yen avait, aurait lieu à huis clos, et madame de La Motte seulement soupçonnée prendrait ce prétexte pour s'expatrier en réalisant la belle somme d'un million et demi.
Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le devinerait bien; mais à quoi leur servirait d'ébruiter une alerte si étroitement liée à celle du parc et des bains d'Apollon?