Le Collier de la Reine, Tome II
Chapter 12
--Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine; mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier, forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble? Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous venez de me faire souffrir?
Charny serrant son coeur de ses deux mains:
--Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mérite la mort: ne m'écrasez pas de votre bonté.
--Oh! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur, et ne laissez rien paraître au-dehors.
Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.
Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine, se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde.
Chapitre LXVIII
Femme et démon
Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine, l'empressement de tous deux à lier conversation.
Pour une femme de la force de Jeanne, c'en était plus qu'il n'en fallait pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce que tout le monde a compris déjà.
Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de commentaires.
Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa; elle voulait démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle soupçonnait.
Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fut donc réduite aux conjectures.
Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles.
Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu. Elle entendit la reine dire à madame de Misery:
--Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à huit heures.
Comme la dame d'honneur insistait:
--Je ne recevrai personne, ajouta la reine.
«C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait pas.»
La reine, en proie aux émotions de la scène qu'elle avait eue avec Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit pour la première fois depuis son entrée à la cour.
--Les cartes sont brouillées, dit-elle; à Paris! Il est temps de défaire ce que j'ai fait.
Et elle partit aussitôt de Versailles.
Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau d'argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même.
Quand elle eut donné à ce présent un coup d'oeil indifférent, quoiqu'il fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les fenêtres n'étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans doute; il faisait très chaud ce jour-là.
Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi, insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau, chef-d'oeuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais.
À l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal s'écria:
--Chère comtesse....
Et il s'élança au-devant d'elle.
Jeanne reçut les baisers dont le prélat couvrit ses bras et ses mains. Elle se plaça commodément pour soutenir du mieux possible la conversation.
Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance, qui ne manquaient pas d'une éloquente sincérité.
Jeanne l'interrompit.
--Savez-vous, dit-elle, que vous êtes un délicat amant, monseigneur, et que je vous remercie?
--Pourquoi?
--Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce matin; c'est pour la précaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer dans la petite maison. Vrai, c'est délicat. Votre coeur ne se prostitue pas, il se donne.
--À qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n'est à vous, répliqua le cardinal.
--Vous n'êtes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous êtes un dieu triomphant.
--Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gêne; il me rend insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable païenne du Jupiter fatigué de ses rayons.
Jeanne sourit.
--Vous venez de Versailles? dit-il avidement.
--Oui.
--Vous... l'avez vue?
--Je... la quitte.
--Elle... n'a... rien dit?
--Eh! que voulez-vous qu'elle dise?
--Pardonnez; ce n'est plus de la curiosité, c'est de la rage.
--Ne me demandez rien.
--Oh! comtesse.
--Non, vous dis-je.
--Comme vous annoncez cela! On croirait, à vous voir, que vous apportez une mauvaise nouvelle.
--Monseigneur, ne me faites pas parler.
--Comtesse! comtesse!...
Et le cardinal pâlit.
--Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue de fortune; à côté de l'apogée, il y a le commencement du déclin. Mais ne me ménagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce pas?
--J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur, répliqua Jeanne.
--Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un bonheur?
--N'avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne.
--Oh!... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec l'intelligence de deux coeurs et d'un esprit....
--Un esprit et deux coeurs, monseigneur, n'empêchent jamais des yeux de voir dans les feuillages.
--On a vu! s'écria monsieur de Rohan effrayé.
--J'ai tout lieu de le croire.
--Alors... si l'on a vu, on a reconnu?
--Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait reconnu, si se secret était au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort.
--C'est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu. On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce que cela n'est pas permis?
--Demandez au roi.
--Le roi sait!
--Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à l'hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois.
--Plaît-il? s'écria le cardinal; que signifient vos paroles, chère comtesse?
--Ne les comprenez-vous pas?
--J'ai peur.
--Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez.
--Que faut-il faire pour cela?
--Ne plus aller à Versailles.
Le cardinal fit un bond.
--Le jour? dit-il en souriant.
--Le jour d'abord, et ensuite la nuit!
Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse.
--Impossible, dit-il.
--À mon tour de vous regarder en face, répondit-elle; vous avez dit, je crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plaît?
--Parce que j'ai dans le coeur un amour qui ne finira qu'avec ma vie.
--Je m'en aperçois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en arriver plus vite au résultat que vous persistez à retourner dans le parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie, et tous deux seront tranchés du même coup.
--Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier!
--J'ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de danger.
--Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en présence du danger même.
--Très bien; mais alors permettez-moi de vous dire....
--Rien, comtesse, rien, s'écria l'amoureux prélat; le sacrifice est fait, le sort est jeté; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je retournerai à Versailles.
--Tout seul? dit la comtesse.
--Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche.
--Moi, d'abord.
--Elle viendra, elle.
--Vous vous trompez, elle ne viendra pas.
--Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le cardinal.
--C'est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure.
--Elle ne veut plus me voir?
--Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseillé.
--Madame, dit le prélat d'un ton pénétré, c'est mal à vous d'enfoncer le couteau dans un coeur que vous savez si tendre.
--Ce serait bien plus mal, monseigneur, à moi, de laisser deux folles créatures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui voudra.
--Comtesse, comtesse, plutôt mourir.
--Cela vous regarde, et c'est aisé.
--Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la fin du réprouvé. Béni soit l'enfer où je trouverai ma complice!
--Saint prélat, vous blasphémez! dit la comtesse; sujet, vous détrônez votre reine! homme, vous perdez une femme!
Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec délire:
--Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'écria-t-il, et qu'elle ne me reniera pas ainsi.
--Je vous parle en son nom.
--C'est un délai qu'elle demande.
--Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre.
--Le parc n'est pas le seul endroit où l'on puisse se voir, il y a mille endroits plus sûrs. La reine est venue chez vous, enfin!
--Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel, celui de votre secret. Je ne me sens pas de force à le porter longtemps. Ce que vos indiscrétions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable, voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de désespoir.
--Bon Dieu! est-il possible! s'écria monsieur de Rohan, elle ferait cela?
--Si vous la voyiez, elle vous ferait pitié.
Le cardinal se leva précipitamment.
--Que faire? dit-il.
--Lui donner la consolation du silence.
--Elle croira que je l'ai oubliée.
Jeanne haussa les épaules.
--Elle m'accusera d'être un lâche.
--Lâche pour la sauver, jamais.
--Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa présence?
--Ne jugez pas celle-là comme vous me jugeriez.
--Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble coeur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une dernière fois je la verrai; elle saura ma pensée entière, et ce qu'elle aura décidé après m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un voeu sacré.
Jeanne se leva.
--Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai jeté la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins j'en craindrai les éclats.
--Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez! Ô mon Dieu! mais avec qui parlerai-je d'elle?
Jeanne ici recorda les scènes de Molière; jamais plus insensé Valère n'avait donné à plus rusée Dorine de plus commodes répliques.
--N'avez-vous pas le parc et les échos, dit Jeanne; vous leur apprendrez le nom d'Amaryllis.
--Comtesse, ayez pitié. Je suis au désespoir, dit le prélat avec un accent parti du coeur.
--Eh bien! répliqua Jeanne avec l'énergie toute brutale du chirurgien qui décide l'amputation d'un membre; si vous êtes au désespoir, monsieur de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant à cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne manquez pas absolument de coeur et de mémoire, ne risquez pas d'englober dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine? Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici à quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore. Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne? Je le saurai, et dix minutes après je pars! Vous vous en tirerez comme vous pourrez.
--C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante; tomber de ce bonheur! Oh! j'en mourrai!
--Allons donc, glissa Jeanne à son oreille; vous n'aimez que par amour-propre ailleurs.
--Aujourd'hui, c'est par amour, répliqua le cardinal.
--Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'état. Voyons, monseigneur, décidez-vous; resté-je ici? Suis-je sur la route de Lausanne?
--Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop douloureuse.
--Jurez-vous de m'obéir?
--Foi de Rohan!
--Bon! votre calmant est tout trouvé. Je vous défends les entrevues, mais je ne défends pas les lettres.
--En vérité! s'écria l'insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire?
--Essayez.
--Et... elle me répondrait?
--J'essaierai.
Le cardinal dévora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange tutélaire.
Il dut bien rire le démon qui habitait dans le coeur de la comtesse.
Chapitre LXIX
La nuit
Ce jour même, il était quatre heures du soir, lorsqu'un homme à cheval s'arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d'Apollon.
Le cavalier faisait une promenade d'agrément, au pas; pensif comme Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le col du coursier.
Il s'arrêta, ainsi que nous l'avons dit, à l'endroit où monsieur de Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet endroit, foulé par les fers, et les arbustes étaient broutés tout à l'entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture.
Le cavalier mit pied à terre.
--Voici un endroit bien ravagé, dit-il.
Et il approcha du mur.
--Voici des traces d'escalade; voici une porte récemment ouverte. C'est bien ce que j'avais pensé.
«On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se connaître en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours, monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne s'est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour entrer dans Versailles.
En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait son âme avec ce soupir.
--Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une les éloquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns, il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des heureux et des malheureux; sa volonté soit bénie!
«Il faudrait une preuve, cependant. À quel prix, par quel moyen l'acquérir?
«Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.
Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l'angle du mur.
Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s'était renfermé chez lui, attendant un message de sa part.
La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la même chambre à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit: à la porte de la louveterie; mais fenêtre et porte dans ce pavillon c'était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu'on pût voir tout ce qui arriverait.
Il interrogeait la nuit profonde, espérant d'une minute à l'autre entendre le galop d'un cheval ou le pas précipité d'un courrier.
Dix heures et demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse, elle avait promis ce qu'il lui était impossible de tenir; et, chose affreuse à penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas.
Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise les gens violemment épris, se reprochait déjà d'avoir été si crédule.
--Comment ai-je pu, s'écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir?
Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d'une poignée de sable lancée sur les vitres de l'autre fenêtre attira son attention et le fit courir du côté du parc.
Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet.
Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme qui l'attendait, qui l'appelait, c'était la reine!
D'un bond il s'élança par la fenêtre et vint tomber près de Marie-Antoinette.
--Ah! vous voilà, monsieur? c'est bien heureux! dit à voix basse la reine tout émue; que faisiez-vous donc?
--Vous! vous! madame!... vous-même! est-il possible? répliqua Charny en se prosternant.
--Est-ce ainsi que vous attendiez?
--J'attendais du côté de la rue, madame.
--Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple de venir par le parc?
--Je n'eusse osé espérer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent de reconnaissance passionnée.
Elle l'interrompit.
--Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre épée?
--Oui.
--Bien!... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus?
--Par cette porte.
--Et à quelle heure?
--À minuit, chaque fois.
--Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore. Vous n'avez parlé à personne?
--À qui que ce soit.
--Entrons dans le taillis et attendons.
--Oh! Votre Majesté....
La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en sens inverse.
--Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au-devant de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon nom après avoir usurpé ma ressemblance n'a pas encore été arrêtée, si tout ce mystère n'est pas éclairci, vous sentez qu'il y a deux motifs: ou l'incapacité de monsieur de Crosne--ce qui n'est rien--, ou sa connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi, dans mon parc, on se permette l'ignoble comédie que vous m'avez signalée, sans être sûr d'un appui direct ou d'une tacite complicité. Voilà pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent être assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu'à moi-même du soin de les démasquer. Qu'en pensez-vous?
--Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche. Je suis au désespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de soupçons.
--Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine; vous savez dire les choses en face; c'est un mérite qui peut blesser quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard: mais une blessure se guérit.
--Oh! madame, voilà onze heures; je tremble.
--Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour éloigner son compagnon.
Charny obéit. Il courut les taillis jusqu'aux murs.
--Personne, fit-il en revenant.
--Où s'est passée la scène que vous racontiez?
--Madame, à l'instant même, en revenant de mon exploration, j'ai reçu un coup terrible dans le coeur. Je vous ai aperçue à l'endroit même où ces nuits dernières je vis... la fausse reine de France.
--Ici! s'écria la reine en s'éloignant avec dégoût de la place qu'elle occupait.
--Sous ce châtaignier, oui, madame.
--Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car s'ils y sont venus ils y reviendront.
Charny suivit la reine dans une autre allée. Son coeur battait si fort qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait s'ouvrir.
Elle, silencieuse et fière, attendait que la preuve vivante de son innocence apparût.
Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas.
Une demi-heure s'écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun de leurs rendez-vous.
Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis de Versailles.
La reine frappa du pied avec impatience.
--Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes de malheurs n'arrivent qu'à moi!
Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe ou d'ironie.
Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.
La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils avaient fait leur première station.
--Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu.
--Ici même, madame.
--Ici, que la femme a donné une rose à l'homme.
--Oui, Votre Majesté.
Et la reine était si faible, si fatiguée du long séjour fait dans ce parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tête sur sa poitrine.
Insensiblement, ses jambes fléchirent; Charny ne lui donnait pas le bras, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse.
Lui, demeurait immobile et sombre.
Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs.
Soudain, relevant sa tête:
--Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamnée. J'avais promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomniée: Dieu ne le veut pas, je m'incline.
--Madame... murmura Charny.
--J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'eût fait à ma place. Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand elle ne peut régner même sur un coeur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle n'obtient pas même l'estime d'un honnête homme? Voyons, monsieur, aidez-moi au moins à me relever, pour que je parte; ne me méprisez pas au point de me refuser votre main.
Charny se précipita comme un insensé à ses genoux.
--Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'étais un malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas?
--Vous! s'écria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous me croyez infâme!...
--Oh!... madame.
--Vous!... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m'accusez d'avoir donné une fleur ici, là-bas, un baiser, là-bas, mon amour à un autre homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas!
--Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine amoureuse. Là aussi où je suis, était le fantôme de l'amant. Arrachez-moi le coeur, puisque ces deux infernales images vivent dans mon coeur et le dévorent.
Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalté.
--Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'était bien moi, n'est-ce pas? dit-elle d'une voix étouffée.... Oh! c'était moi, ne cherchez pas autre chose. Eh bien! si à cette même place, sous ce même châtaignier, assise comme j'étais, vous à mes pieds comme était l'autre, si je vous serre les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela à l'autre, n'est-ce pas? moi qui ai dit la même chose à l'autre, n'est-ce pas? Si je vous dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un être au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour vous convaincre qu'on n'est pas une infâme quand on a dans le coeur, avec le sang des impératrices, le feu divin d'un amour comme celui-là?
Charny poussa un gémissement pareil à celui d'un homme qui expire. La reine en lui parlant l'avait enivré de son souffle; il l'avait sentie parler, sa main avait brûlé son épaule, sa poitrine avait brûlé son coeur, l'haleine avait dévoré ses lèvres.
--Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais à Dieu, je penserais trop à vous.
Elle se leva lentement; elle arrêta sur lui deux yeux dont les pleurs noyaient la flamme.
--Voulez-vous ma vie? dit-il éperdu.
Elle se tut un moment sans cesser de le regarder.