Le Collier de la Reine, Tome II
Chapter 11
Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne, était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant d'une si grande hauteur?
Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations allaient peut-être se produire.
Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre, devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet, car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure, n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des familles?
Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et les folles pensées.
Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles. Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit.
Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc, silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes dorment comme nous.
Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit sonna.
Le coeur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira, les verrous grinceront.
Rien ne troubla la paix du bois.
Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer deux jours sans se voir.
«Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.»
Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le lendemain l'imprudence de la veille.
Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit.
Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les deux femmes dans le costume de la nuit précédente.
--Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il.
Les deux dames firent la même manoeuvre qu'elles avaient faite la veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas.
Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme, c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en droit d'exiger des égards.
Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier.
Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille. Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur.
Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là? Par où entrait-il?
Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous. L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on vînt le chercher.
Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine.
Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau qu'il avait distingués la veille.
Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant plus vite, il eût couru.
La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée.
La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se traduire par une protestation ardente.
La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais, rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le diapason de ses élégies.
La reine gardait un silence obstiné.
L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont commencé à boire l'amour.
Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre lui-même:
--Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain.
La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché.
Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement sur ses tempes en gouttes pesantes.
L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui. Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales.
Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa compagne.
Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny.
L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient.
Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva Charny après cette horrible découverte.
La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle complicité.
Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir pas la tentation de s'en servir.
Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit d'être faible ni d'avoir peur.
Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu.
Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait.
Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur, des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe.
«Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À demain.
«Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon coeur.
«Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je n'ai jamais aimé.
«Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son coeur, comme le cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.»
Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus.
En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte cachée et le scandale public?
La fenêtre de la reine était éclairée.
«Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère.
«Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.»
Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés le chemin de sa maison.
--Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui, à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au rendez-vous, madame!
Chapitre LXVII
Femme et reine
Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup de minuit. Les deux femmes parurent.
C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant aux talismans à heures fixes.
Charny avait pris toutes ses résolutions; il voulait reconnaître ce soir-là le personnage heureux que favorisait la reine.
Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il marcha se cachant derrière les taillis; mais, lorsqu'il fut arrivé à l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il n'y trouva personne.
La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon.
Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny. Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût aller jusque-là.
La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.
Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur elle.
La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux de feuillages.
Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier, l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses tempes, à sa gorge, et l'étouffa.
Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des bains d'Apollon.
Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte, l'étouffait.
Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.
Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint et chercha.
La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son évanouissement avait été bien long.
Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître: reine, amant, suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier.
Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre Charny.
La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé.
Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers état.
Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée, c'est-à-dire vers dix heures.
La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe.
Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées.
Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine était belle.
Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais brillants d'une douce clarté.
Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit et poussa un cri de surprise.
Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui.
--Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de Charny.
--J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque impoli.
Elle s'arrêta stupéfaite; elle à qui jamais une nuance n'échappait.
Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se tourna du côté des femmes.
--Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte.
Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.
Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.
Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête.
Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût montré encore une fois son visage.
Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche.
La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des deux observateurs.
«Aurait-il perdu la tête? pensa-t-elle. Pauvre garçon!»
Et elle revint à lui.
--Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix suave.
--Très bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majesté.
Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait surprise.
--Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.
--Où logez-vous donc à présent? reprit la reine.
--À Versailles, madame, dit Olivier.
--Depuis combien de temps?
--Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du geste et de la voix sur les mots.
La reine ne manifesta aucune émotion; Jeanne tressaillit.
--Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire? demanda la reine à Charny avec une douceur angélique.
--Oh! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre Majesté.
--Venez! fit-elle brusquement.
«Veillons», pensa Jeanne.
La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte, ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre.
Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.
La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et tout son service.
Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages, mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs épaisses fourrures blanches et bleues.
La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse; elle s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit.
Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir d'être seule, et s'éloignèrent.
Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses mains.
--Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troublé, monsieur.
--Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté?
--Plaît-il? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un flamboyant regard.
--Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny.
La reine se leva.
--Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux gentilshommes à jeun.
Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe; mais lui, immobile:
--Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet.
--Monsieur!
--Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du respect pour la majesté royale; je crains d'avoir prouvé que j'avais un amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: à laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté?
--Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par mes gardes.
--Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une reine indigne et une femme sans honneur! s'écria Charny ivre de fureur. Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc!
Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible, Charny vit la reine lever la tête et s'approcher:
--Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un état qui me fait pitié; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au coeur Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle?
--Je vous ai vue! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous lui avez donné la rose; vue quand il vous a baisé les mains; vue quand, avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon.
La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne dormait pas.
--Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous retiens; asseyez-vous, vous dis-je.
Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit auprès de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le regardant jusqu'au fond de l'âme:
--Soyez calme, dit-elle, apaisez le coeur et la tête, et répétez-moi ce que vous venez de me dire.
--Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux.
--Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos terres?
--Depuis quinze jours.
--Où logez-vous?
--Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès.
--Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc?
Charny affirma du geste.
--Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi?
--Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.
--Où cela?
--Dans le parc.
--À quelle heure? Quel jour?
--À minuit, mardi, pour la première fois.
--Vous m'avez vue?
--Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.
--Quelqu'un m'accompagnait? Reconnaîtriez-vous cette personne?
--Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici; mais je n'oserais affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache quand on a de ces crimes à commettre.
--Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne, mais moi....
--Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous vois pas?
Elle frappa du pied avec anxiété.
--Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car vous m'avez vue donner une rose.
--Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.
--Vous le connaissez, pourtant?
--On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais.
La reine frappa son front avec une fureur concentrée.
--Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi?...
--Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser.
--Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?...
--Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls.
La reine se leva impétueusement.
--Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe.
Charny leva une main au ciel pour jurer.
--Oh!... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le jure!
Charny répéta solennellement son geste accusateur.
--Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue?
--Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or; mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai baisé la main pour la première fois! C'est vous, c'est bien vous! Je meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon honneur! sur mon Dieu! c'était vous, madame; c'était vous!
La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la dévoraient des yeux.
--Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils, par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit pas!... Il ne me croirait pas!
Charny baissa la tête.
--Insensé! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie; et elle l'entraîna de la terrasse dans sa chambre.
«C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme innocente, irréprochable; c'est donc un honneur bien éclatant que celui de déshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que, depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir? Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue ici, que je ne pouvais être ailleurs? Non... non... il ne me croit pas! il ne me croit pas!
--J'ai vu! répliqua froidement Charny.
--Oh! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que déjà cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face? Est-ce qu'on ne m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi!
--Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas. Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.
La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein!
--Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu!
Charny se sentit remué jusqu'au fond du coeur par cette simple et vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.
La reine garda un instant le silence; puis après avoir réfléchi: