Le Collier de la Reine, Tome I

Chapter 8

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--Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.

--Monsieur nous a prises pour des pièges; voilà tout!

--Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien de pareil n'est entré dans mon esprit.

--Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arrête.

--Qu'est-il arrivé?

--Je vais y voir, mesdames.

--Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!

Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement, s'arrêta sur l'épaule du jeune homme, qui déjà se préparait à sauter hors du fiacre.

La pression de cette main le fit frissonner.

Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais déjà Andrée, qui avait cédé à un premier mouvement de crainte, s'était rejetée au fond du fiacre.

L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher fort occupé à relever un de ses chevaux qui s'empêtrait dans le timon et dans les traits.

On était un peu en avant du pont de Sèvres.

Grâce à l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre cheval fut bientôt sur ses jambes.

Le jeune homme rentra dans le fiacre.

Quant au cocher, se félicitant d'avoir une si aimable pratique, il fit gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses rosses et de se réchauffer lui-même.

Mais on eût dit que par la portière ouverte le froid qui venait d'entrer avait glacé la conversation, et congelé cette intimité naissante à laquelle le jeune homme commençait à trouver un charme dont il ne se rendait pas raison.

On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui était arrivé.

Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio voyageur.

L'officier, que cette main tiède et palpitante avait fort occupé, voulut au moins avoir un pied en échange.

Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il fût, il ne rencontra rien, ou plutôt, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce qu'il rencontrait devant lui.

Une fois même, ayant effleuré le pied de l'aînée des deux femmes:

--Je vous gêne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette dernière avec le plus grand sang-froid, pardon!

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se félicitant que la nuit fût assez épaisse pour cacher sa rougeur.

Aussi tout fut dit, et là se terminèrent ses entreprises.

Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il eût été dans un temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.

Mais peu à peu, et malgré lui, une impression étrange envahissait toute sa pensée, tout son être.

Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait sans les voir; peu à peu s'accoutumant à vivre près d'elles, il lui semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la sienne. Pour tout au monde, il eût voulu renouer la conversation éteinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalités; lui qui au départ dédaignait de placer même un de ces mots les plus simples de la langue du monde, il s'alarmait de paraître niais ou impertinent devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder beaucoup d'honneur en leur faisant l'aumône d'un louis et d'une politesse.

En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les rapports des fluides mis en contact à propos, un magnétisme puissant, émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui dilatant le coeur.

Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques moments les plus réelles, les plus suaves, les plus ardentes passions. Elles ont le charme, parce qu'elles sont éphémères; elles ont la force, parce qu'elles sont contenues.

L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlèrent bas entre elles.

Cependant, comme son oreille était incessamment ouverte, il saisissait des mots sans suite, qui cependant présentaient un sens à son imagination.

Voici ce qu'il entendit:

--L'heure avancée... les portes... le prétexte de la sortie...

Le fiacre s'arrêta de nouveau.

Cette fois, ce n'était ni un cheval tombé, ni une roue brisée. Après trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'était réchauffé les bras, c'est-à-dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint Versailles, dont les longues avenues sombres et désertes apparaissaient, sous les lueurs rougeâtres de quelques lanternes blanchies par le givre, comme une double procession de spectres noirs et décharnés.

Le jeune homme comprit qu'on était arrivé. Par quelle magie le temps lui avait-il donc paru si court?

Le cocher se pencha vers la glace de devant.

--Mon maître, dit-il, nous sommes à Versailles.

--Où faut-il arrêter, mesdames? demanda l'officier.

--À la place d'Armes.

--À la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.

--Il faut aller à la place d'Armes? demanda celui-ci.

--Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.

--Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.

--Va toujours.

Les coups de fouet recommencèrent.

«Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais passer pour un imbécile, après avoir passé pour un impertinent.»

--Mesdames, dit-il, non sans hésiter encore, vous voilà chez vous.

--Grâce à votre généreux secours.

--Quelle peine nous vous avons donnée! dit la plus jeune des deux femmes.

--Oh! je l'ai plus qu'oubliée, madame.

--Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous plaît, monsieur.

--Mon nom? Oh!

--C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!

--Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?

--Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqué, je cède: je suis le comte de Charny; comme l'a remarqué madame, au reste, officier dans la marine royale.

--Charny! répéta l'aînée des deux dames, du ton qu'elle eût mis à dire: «C'est bien, je ne l'oublierai pas.»

--Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.

--Olivier! murmura la plus jeune des dames.

--Et vous demeurez?

--Hôtel des Princes, rue de Richelieu.

Le fiacre s'arrêta.

L'aînée des dames ouvrit elle-même la portière à sa gauche et d'un bond agile sauta à terre, tendant la main à sa compagne.

--Mais au moins, s'écria le jeune homme qui s'apprêtait à les suivre, mesdames, acceptez mon bras; vous n'êtes pas chez vous, et la place d'Armes n'est pas un domicile.

--Ne bougez pas, dirent simultanément les deux femmes.

--Comment, que je ne bouge pas!

--Non, restez dans le fiacre.

--Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible!

--Bon! voilà maintenant qu'après avoir presque refusé de nous obliger, vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaieté l'aînée des deux dames.

--Cependant!

--Il n'y a pas de cependant. Soyez jusqu'au bout un galant et loyal cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du coeur, et comme vous êtes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout à l'heure, nous ne vous demandons pas même votre parole.

--De quoi ma parole?

--De fermer la portière et de dire au cocher de retourner à Paris; ce que vous allez faire, n'est-ce pas, sans même regarder de notre côté?

--Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher, retournons, mon ami.

Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.

Le digne Auvergnat frémit de joie.

--Morbleu, dit-il, les chevaux en crèveront s'ils veulent!

--Je le crois bien, ils sont payés, murmura l'officier.

Le fiacre roula, et roula vite. Il étouffa par le bruit de ses roues un soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s'était couché sur les deux coussins, tièdes encore de la présence des deux belles inconnues.

Quant à elles, elles étaient restées à la même place, et ce ne fut que lorsque le fiacre eut disparu qu'elles se dirigèrent vers le château.

Chapitre VI

La consigne

Au moment où elles se mettaient en chemin, les bouffées d'un vent rude apportèrent à l'oreille des voyageuses les trois quarts sonnant à l'horloge de l'église de Saint-Louis.

--O mon Dieu! onze heures trois quarts, s'écrièrent ensemble les deux femmes.

--Voyez, toutes les grilles sont fermées, ajouta la plus jeune.

--Oh! pour cela, je m'en inquiète peu, chère Andrée; car la grille fût-elle restée ouverte, nous ne serions certes pas rentrées par la cour d'honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les Réservoirs.

Et toutes deux se dirigèrent vers la droite du château.

Chacun sait, en effet, qu'il y a de ce côté un passage particulier qui mène aux jardins.

On arriva à ce passage.

--La petite porte est fermée, Andrée, dit avec inquiétude l'aînée des deux femmes.

--Heurtons, madame.

--Non, appelons. Laurent doit m'attendre, je l'ai prévenu que peut-être rentrerais-je tard.

--Eh bien, je vais appeler.

Et Andrée s'approcha de la porte.

--Qui va là? dit une voix de l'intérieur, qui n'attendit même point qu'on appelât.

--Oh! ce n'est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effrayée.

--Non, en effet.

L'autre femme s'approcha à son tour.

--Laurent! murmura-t-elle à travers la porte.

Pas de réponse.

--Laurent! répéta la dame en heurtant.

--Il n'y a pas de Laurent ici, répliqua rudement la voix.

--Mais, fit Andrée avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez toujours.

--Je n'ouvre pas.

--Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l'habitude de nous ouvrir.

--Je me moque pas mal de Laurent! j'ai ma consigne.

--Qui êtes-vous donc?

--Qui je suis?

--Oui.

--Et vous? dit la voix.

L'interrogation était un peu brutale, mais il n'y avait pas à marchander, il fallait répondre.

--Nous sommes des dames de la suite de Sa Majesté. Nous logeons au château, et nous voudrions rentrer chez nous.

--Eh bien! moi, mesdames, je suis un Suisse de la première compagnie Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous laisserai à la porte.

--Oh! murmurèrent les deux femmes, dont l'une serra avec colère les mains de l'autre.

Puis, faisant un effort sur elle-même:

--Mon ami, dit-elle, je conçois que vous observiez votre consigne, c'est d'un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi seulement, je vous prie, le service de faire prévenir Laurent, qui ne doit pas être éloigné.

--Je ne puis quitter mon poste.

--Envoyez quelqu'un.

--Je n'ai personne.

--Par grâce!

--Eh! mordieu! madame, couchez en ville. Ne voilà-t-il pas une belle affaire! Oh! si l'on me fermait la porte de la caserne au nez, je trouverais bien un gîte, moi, allez.

--Grenadier, écoutez, dit avec résolution l'aînée des deux dames. Vingt louis pour vous, si vous ouvrez.

--Et dix ans de fers; merci! Quarante-huit livres par an, ce n'est point assez.

--Je vous ferai nommer sergent.

--Oui, et celui qui m'a donné ma consigne me fera fusiller; merci!

--Qui donc vous a donné cette consigne?

--Le roi.

--Le roi! répétèrent les deux femmes avec épouvante; oh! nous sommes perdues.

La plus jeune semblait presque folle.

--Voyons, voyons, dit l'aînée, y a-t-il d'autres portes?

--Oh! madame, si on a fermé celle-ci, on a fermé les autres.

--Oh! non, c'est un parti pris.

--Et si nous ne trouvons pas Laurent à cette porte, qui est la sienne, où croyez-vous que nous le trouvions?

--C'est vrai, et tu as raison. Oh! Andrée, Andrée, voilà un horrible tour du roi. Oh! oh!

Et la dame accentua ses dernières paroles avec un mépris menaçant.

Cette porte des Réservoirs était pratiquée dans l'épaisseur d'une muraille assez profonde pour faire de cette niche une espèce de vestibule.

Un banc de pierre régnait des deux côtés.

Les dames s'y laissèrent tomber, dans un état d'agitation qui ressemblait au désespoir.

On y voyait sous la porte une raie lumineuse; on entendait derrière la porte le pas du Suisse, qui tantôt levait, tantôt posait son fusil.

Au-delà de ce mince obstacle de chêne, le salut; en deçà, la honte, un scandale, presque la mort.

--Oh! demain, demain, quand on saura! murmura l'aînée des deux femmes.

--Mais vous direz la vérité.

--La croira-t-on?

--Vous avez des preuves.

--Oh! oui, en effet, je serai admise à donner des preuves, s'écria la dame avec un rire amer.

--Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme qui semblait reprendre courage au fur et à mesure que le perdait sa compagne; à une heure ou l'autre, on le relèvera, et son successeur sera plus complaisant peut-être. Attendons.

--Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonné; on me trouvera dehors attendant, me cachant. C'est infâme! Tenez, Andrée, le sang me monte au visage et me suffoque.

--Oh! du courage, madame; vous si forte d'habitude, moi si faible tout à l'heure, et c'est moi qui vous soutiens!

--Il y a un complot là-dessous, Andrée, nous en sommes les victimes. Jamais cela n'est arrivé, jamais la porte n'a été fermée; j'en mourrai, Andrée, j'en meurs!

Et elle se renversa en arrière, comme si elle suffoquait effectivement.

Au même instant, sur ce pavé sec et blanc de Versailles, que si peu de pas foulent aujourd'hui, un pas retentit.

En même temps, une voix se fit entendre, voix légère et joyeuse, voix de jeune homme chantant.

Il chantait une de ces chansons maniérées qui appartiennent essentiellement à l'époque que nous essayons de peindre:

_Pourquoi ne puis-je pas le croire?_ _Oh! que n'est-ce pas la vérité!_ _Ce que tous deux, dans l'ombre noire,_ _Cette nuit nous avons été._

_Morphée, en fermant ma paupière,_ _Fit de moi l'acier le plus doux;_ _D'aimant vous étiez une pierre_ _Et vous m'entraîniez près de vous!_

--Cette voix! s'écrièrent en même temps les deux femmes.

--Je la connais, dit l'aînée.

--C'est celle de...

_Ce dieu, par un beau stratagème,_ _De cet aimant fit un écho._

continua la voix.

--C'est lui! dit à l'oreille d'Andrée, la dame dont l'inquiétude s'était si énergiquement manifestée; c'est lui, il nous sauvera.

En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de fourrure, pénétra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux femmes, heurta la porte en appelant:

--Laurent!

--Mon frère! dit l'aînée des deux femmes en touchant l'épaule du jeune homme.

--La reine! s'écria celui-ci en reculant d'un pas et en mettant le chapeau à la main.

--Chut! Bonsoir, mon frère.

--Bonsoir, madame; bonsoir ma soeur; vous n'êtes pas seule.

--Non, je suis avec Mlle Andrée de Taverney.

--Ah! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.

--Monseigneur, murmura Andrée en s'inclinant.

--Vous sortez, mesdames? dit le jeune homme.

--Non pas.

--Vous rentrez, alors?

--Nous le voudrions bien, rentrer.

--Est-ce que vous n'avez pas appelé Laurent?

--Si fait.

--Alors?

--Alors, appelez un peu Laurent, à votre tour, et vous allez voir.

--Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.

Le jeune homme, que l'on a sans doute reconnu pour le comte d'Artois, s'approcha à son tour, et de nouveau:

--Laurent! cria-t-il en frappant à la porte.

--Bon, voilà la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse; je vous préviens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais appeler mon officier.

--Qu'est-ce que cela? dit le jeune homme interdit en se retournant vers la reine.

--Un Suisse que l'on a substitué à Laurent, voilà tout.

--Et qui cela?

--Le roi.

--Le roi!

--Dame! lui-même nous l'a dit tout à l'heure.

--Et avec une consigne?...

--Féroce, à ce qu'il paraît.

--Diable! capitulons.

--Comment cela?

--Donnons de l'argent à ce drôle.

--Je lui en ai offert; il a refusé.

--Offrons-lui des galons.

--Je les lui ai offerts.

--Et?...

--Il n'a voulu entendre à rien.

--Il n'y a qu'un moyen, alors.

--Lequel?

--Je vais faire du bruit.

--Vous allez nous compromettre; non, mon cher Charles, je vous en supplie!

--Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.

--Oh!

--Vous allez vous mettre à l'écart, je frapperai comme un sourd, je crierai comme un aveugle, on finira par m'ouvrir, et vous passerez derrière moi.

--Essayez.

Le jeune prince se mit de nouveau à appeler Laurent, puis à heurter, puis à faire un tel vacarme avec la poignée de son épée que le Suisse furieux lui cria:

--Ah! c'est comme cela. Eh bien! j'appelle mon officier.

--Eh! pardieu! appelle, drôle! C'est ce que je demande depuis un quart d'heure.

Un instant après, on entendit des pas de l'autre côté de la porte. La reine et Andrée se placèrent derrière le comte d'Artois, toutes prêtes à profiter du passage qui, selon toute probabilité, allait lui être ouvert.

On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.

--Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de m'appeler drôle. Ils veulent entrer de force.

--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à cela que nous désirions rentrer, puisque nous sommes du château?

--Ce peut être un désir naturel, monsieur, mais c'est défendu, répliqua l'officier.

--Défendu! et par qui donc? morbleu!

--Par le roi.

--Je vous demande pardon; mais le roi ne peut pas vouloir qu'un officier du château couche dehors.

--Monsieur, ce n'est point à moi de scruter les intentions du roi; c'est à moi de faire ce que le roi m'ordonne, voilà tout.

--Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions autrement qu'à travers une planche.

--Monsieur, je vous répète que ma consigne est de tenir la porte fermée. Or, si vous êtes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que c'est qu'une consigne.

--Lieutenant, vous parlez au colonel d'un régiment.

--Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.

--La consigne n'est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un prince ne couche pas dehors, et je suis prince.

--Mon prince, vous me mettez au désespoir, mais il y a un ordre du roi.

--Le roi vous a-t-il ordonné de chasser son frère comme un mendiant ou un voleur? Je suis le comte d'Artois, monsieur! Mordieu! vous risquez gros à me faire ainsi geler à la porte.

--Monseigneur le comte d'Artois, dit le lieutenant, Dieu m'est témoin que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale; mais le roi m'a fait l'honneur de me dire à moi-même, en me confiant la garde de cette porte, de n'ouvrir à personne, pas même à lui, le roi, s'il se présentait après onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon en toute humilité; mais je suis un soldat, et quand je verrais à votre place, derrière cette porte, Sa Majesté la reine transie de froid, je répondrais à Sa Majesté ce que je viens d'avoir la douleur de vous répondre.

Cela dit, l'officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna lentement son poste.

Quant au soldat, collé au port d'armes contre la cloison même, il n'osait plus respirer, et son coeur battait si fort, que le comte d'Artois, en s'adossant de son côté à la porte, en eût senti les pulsations.

--Nous sommes perdues! dit la reine à son beau-frère en lui prenant la main.

Celui-ci ne répliqua rien.

--On sait que vous êtes sortie? demanda-t-il.

--Hélas! je l'ignore, dit la reine.

--Peut-être aussi n'est-ce que contre moi, ma soeur, que le roi a dirigé cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre quelquefois tard. Mme la comtesse d'Artois aura su quelque chose, elle se sera plainte à Sa Majesté: de là cet ordre tyrannique!

--Oh! non, non, mon frère; je vous remercie de tout mon coeur de la délicatesse que vous mettez à me rassurer. Mais c'est bien pour moi, ou plutôt contre moi, que la mesure est prise, allez!

--Impossible, ma soeur, le roi a trop d'estime...

--En attendant, je suis à la porte, et demain un scandale affreux résultera d'une chose bien innocente. Oh! j'ai un ennemi près du roi; je le sais bien.

--Vous avez un ennemi près du roi, petite soeur; c'est possible. Eh bien, moi, j'ai une idée.

--Une idée? Voyons vite.

--Une idée qui va rendre votre ennemi plus sot qu'un âne pendu à son licou.

--Oh! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voilà tout ce que je vous demande.

--Si je vous sauverai! je l'espère bien. Oh! je ne suis pas plus niais que lui, quoiqu'il soit plus savant que moi!

--Qui, lui?

--Eh! pardieu! M. le comte de Provence.

--Ah! vous reconnaissez donc comme moi qu'il est mon ennemi?

--Eh! n'est-il pas l'ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est beau, de tout ce qui peut... ce qu'il ne peut pas, lui!

--Mon frère, vous savez quelque chose sur cette consigne?

--Peut-être; mais d'abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un froid de loup. Venez avec moi, chère soeur.

--Où cela?

--Vous verrez; quelque part où il fera chaud, au moins; venez et en route je vous dirai ce que je pense à propos de cette fermeture de porte. Ah! monsieur de Provence, mon cher et indigne frère! Donnez-moi le bras, ma soeur; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et tournons à droite.

On se mit en marche.

--Et vous disiez donc que M. de Provence?... fit la reine.

--Eh bien! voilà. Ce soir, après le souper du roi, il vint au grand cabinet; le roi avait beaucoup causé dans la journée avec le comte de Haga, et l'on ne vous avait pas vue.

--À deux heures, je suis partie pour Paris.

--Je le savais bien; le roi, permettez-moi de vous le dire, chère soeur, le roi ne songeait pas plus à vous qu'à Aroun-al-Raschild et à son grand vizir Giaffar; il causait géographie, je l'écoutais, assez impatient, car j'avais aussi à sortir, moi. Ah! pardon, nous ne sortions probablement pas pour la même cause, de sorte que j'ai tort...

--Allez, allez toujours, dites...

--Tournons à gauche.

--Mais où me menez-vous?

--À vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah! mademoiselle de Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en préviens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu'à la latitude et à la longitude, lorsque M. de Provence lui dit: «Je voudrais bien cependant présenter mes hommages à la reine.»

--Ah! ah! fit Marie-Antoinette.

--La reine soupe chez elle, répondit le roi.

--Tiens, je la croyais à Paris, ajouta mon frère.

--Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.

--J'en sors, et l'on ne m'a point reçu, riposta M. de Provence.

Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous congédia, mon frère et moi, et sans doute, nous partis, il s'informa. Louis est jaloux par boutades, vous le savez; il aura voulu vous voir, on lui aura refusé l'entrée, et il se sera douté de quelque chose.

--Précisément, Mme de Misery en avait l'ordre.

--C'est cela; et pour s'assurer de votre absence, le roi aura donné cette sévère consigne qui nous met dehors.

--Oh! ceci, c'est un trait affreux, avouez-le, comte.

--Je l'avoue; mais nous voici arrivés.

--Cette maison...?

--Vous déplaît-elle, ma soeur?

--Oh! je ne dis pas cela; elle me charme, au contraire. Mais vos gens?

--Eh bien!

--S'ils me voient.

--Ma soeur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous verra.

--Pas même celui qui m'ouvrira la porte? demanda la reine.

--Pas même celui-là.

--Impossible.

--Nous allons essayer, dit le comte d'Artois en riant.

Et il approcha sa main de la porte.

La reine lui arrêta le bras.

--Je vous en supplie, mon frère, prenez garde.

Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpté avec élégance.

La porte s'ouvrit.

La reine ne put réprimer un mouvement de crainte.

--Entrez donc, ma soeur, je vous en conjure, dit le prince; vous voyez bien que jusqu'à présent il n'y a personne.

La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez les femmes, et qui veulent dire: «À la grâce de Dieu!»

La porte se referma sans bruit derrière elle.

Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de marbre, vestibule d'une médiocre étendue, mais d'un goût parfait; les dalles étaient une mosaïque figurant des bouquets de fleurs, tandis que sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient pleuvoir leurs feuilles parfumées, si rares à cette époque de l'année, hors de leurs vases du Japon.