Le Collier de la Reine, Tome I
Chapter 5
Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme, pourvu que le Parisien vît de beaux traîneaux au col de cygne courir sur le boulevard, pourvu qu'il admirât dans leurs pelisses de martre ou d'hermine les belles dames de la cour, entraînées comme des météores sur les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dorés, les filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants échelonnés sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalités des cochers, tandis que le pauvre, de son côté, du moins pour un instant, oubliait sa misère, habitué qu'il était encore en ce temps-là à être patronné par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'être.
Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit jours après ce dîner donné à Versailles par M. de Richelieu, que l'on vit, par un beau mais froid soleil, entrer à Paris quatre traîneaux élégants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et l'extrémité des boulevards, à partir des Champs-Élysées. Hors Paris, la glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant sont rares. À Paris, au contraire, cent mille pas à l'heure déflorent vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.
Les traîneaux, qui avaient glissé à sec sur la route, s'arrêtèrent d'abord au boulevard, c'est-à-dire dès que la boue succéda aux neiges. En effet, le soleil de la journée avait amolli l'atmosphère, et le dégel momentané commençait; nous disons momentané, car la pureté de l'air promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brûle en avril les premières feuilles et les premières fleurs.
Dans le traîneau qui marchait en tête se trouvaient deux hommes vêtus d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule différence que l'on remarquât entre les deux habits, c'est que l'un avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.
Ces deux hommes, traînés par un cheval noir dont les naseaux soufflaient une épaisse fumée, précédaient un second traîneau, sur lequel ils jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.
Dans ce second traîneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppées de fourrures que nul n'eût pu voir leurs visages. On pourrait même ajouter qu'il eût été difficile de dire à quel sexe appartenaient ces deux personnages, si on ne les eût reconnus femmes à la hauteur de leur coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.
De l'édifice colossal de cette coiffure enchevêtrée de nattes, de rubans et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'échappait, comme l'hiver s'échappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.
Ces deux dames, assises l'une à côté de l'autre, et tellement rapprochées que leur siège se confondait, s'entretenaient sans faire attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le boulevard.
Nous avons oublié de dire qu'après un instant d'hésitation elles avaient repris leur course.
L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses lèvres un mouchoir de fine batiste brodée, tenait sa tête droite et ferme, malgré la bise que fendait le traîneau dans sa course rapide. Cinq heures venaient de sonner à l'église Sainte-Croix-d'Antin, et la nuit commençait à descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.
En ce moment, les équipages étaient parvenus à la Porte Saint-Denis à peu près.
La dame du traîneau, la même qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distancèrent le traîneau des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la même dame se retourna vers l'arrière-garde, composée de deux autres traîneaux conduits chacun par un cocher sans livrée, et les deux cochers, obéissant de leur côté au signe qu'ils venaient de comprendre, disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils s'engouffrèrent.
De son côté, comme nous l'avons dit, le traîneau des deux hommes gagna sur celui des deux femmes, et finit par disparaître dans les premières brumes du soir, qui s'épaississaient autour de la colossale construction de la Bastille.
Le second traîneau, arrivé au boulevard de Ménilmontant, s'arrêta; de ce côté, les promeneurs étaient rares, la nuit les avait dispersés; d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguisé les dents de trois ou quatre mille mendiants suspects, changés tout doucement en voleurs.
La dame que nous avons déjà désignée à nos lecteurs comme donnant des ordres toucha du doigt l'épaule du cocher qui conduisait le traîneau.
Le traîneau s'arrêta.
--Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le cabriolet où vous savez?
--Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand des mieux prononcés.
--Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en traîneau. Et puis, j'ai gagné un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas, petite? dit la dame s'adressant à sa compagne.
--Oui, madame, répondit celle-ci.
--Ainsi, vous entendez, Weber? où vous savez, avec le cabriolet.
--Pien, matame.
--Combien de temps vous faut-il?
--Une temi-heure.
--C'est bien; voyez l'heure, petite.
La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure à sa montre avec assez de difficulté, car, nous l'avons dit, la nuit s'épaississait.
--Six heures moins un quart, dit-elle.
--Donc, à sept heures moins un quart, Weber.
Et, en disant ces mots, la dame sauta légèrement hors du traîneau, donna la main à son amie, et commença de s'éloigner, tandis que le cocher, avec des gestes d'un respectueux désespoir, murmura assez haut pour être entendu de sa maîtresse:
--Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!
Les deux jeunes femmes se mirent à rire, s'enfermèrent dans leurs pelisses, dont les collets montaient jusqu'à la hauteur des oreilles, et traversèrent la contre-allée du boulevard en s'amusant à faire craquer la neige sous leurs petits pieds, chaussés de fines mules fourrées.
--Vous qui avez de bons yeux, Andrée, fit la dame qui paraissait la plus âgée, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente à trente-deux ans, essayez donc de lire à cet angle le nom de la rue.
--Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.
--Quelle rue est-ce là, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxième rue à droite. Mais sentez-vous, Andrée, comme il flaire bon le pain chaud?
--Ce n'est pas étonnant, répondit sa compagne, nous sommes à la porte d'un boulanger.
--Eh bien! demandons-lui où est la rue Saint-Claude.
Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.
--Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.
--La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjouée, vous voulez savoir où est la rue Saint-Claude?
Les deux femmes se retournèrent en même temps, et d'un seul mouvement, dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuyé à la porte du boulanger, un geindre[1] affublé de sa jaquette, et les jambes et la poitrine découvertes, malgré le froid glacial qu'il faisait.
[Note 1: Ouvrier boulanger.]
--Oh! un homme nu! s'écria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous donc en Océanie?
Et elle fit un pas en arrière et se cacha derrière sa compagne.
--Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames, et qui, habitué à son costume, était loin de lui attribuer la force centrifuge dont nous venons de voir le résultat.
--Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, répondit l'aînée des deux femmes, en comprimant elle-même une forte envie de rire.
--Oh! ce n'est pas difficile à trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y conduire, reprit le joyeux garçon enfariné, qui, joignant le fait à la parole, se mit à déployer le compas de ses immenses jambes maigres, au bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.
--Non pas! non pas! dit l'aînée des deux femmes, qui ne se souciait sans doute pas d'être rencontrée avec un pareil guide; indiquez-nous la rue, sans vous déranger, et nous tâcherons de suivre votre indication.
--Première rue à droite, madame, répondit le guide en se retirant avec discrétion.
--Merci, dirent ensemble les deux femmes.
Et elles se mirent à courir dans la direction indiquée, en étouffant leurs rires sous leurs manchons.
Chapitre II
Un intérieur
Ou nous avons trop compté sur la mémoire de notre lecteur, ou nous pouvons espérer qu'il connaît déjà cette rue Saint-Claude, qui touche par l'est au boulevard et par l'ouest à la rue Saint-Louis; en effet, il a vu plus d'un des personnages qui ont joué ou qui joueront un rôle dans cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est-à-dire lorsque le grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son maître Althotas.
En 1784 comme en 1770, époque à laquelle nous y avons conduit pour la première fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude était une honnête rue, peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu fréquentée, peu bâtie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et sa qualité de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres, oubliés sur les états de la paroisse.
Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du boulevard, un hôtel de grande mine, dont la rue Saint-Claude eût pu se glorifier comme d'un bâtiment aristocratique; mais ce bâtiment, dont les hautes fenêtres eussent, par-dessus le mur de la cour, éclairé toute la rue dans un jour de fête avec le simple reflet de ses candélabres et de ses lustres; ce bâtiment, disions-nous, était la plus noire, la plus muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.
La porte ne s'ouvrait jamais; les fenêtres, matelassées de coussins de cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des volets, une couche de poussière que les physiologistes ou les géologues eussent accusée de remonter à dix ans.
Quelquefois un passant désoeuvré, un curieux ou un voisin, s'approchait de la porte cochère, et au travers de la vaste serrure examinait l'intérieur de l'hôtel.
Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pavés, moisissures et mousse sur les dalles. Parfois un énorme rat, suzerain de ce domaine abandonné, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans les caves, modestie bien superflue, quand il avait à sa pleine et entière disposition des salons et des cabinets si commodes, où les chats ne pouvaient le venir troubler.
Si c'était un passant ou un curieux, après avoir constaté vis-à-vis de lui-même la solitude de cet hôtel, il continuait son chemin; mais si c'était un voisin, comme l'intérêt qui s'attachait à l'hôtel était plus grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour qu'un autre voisin vînt prendre place auprès de lui, attiré par une curiosité pareille à la sienne; et alors presque toujours s'établissait une conversation dont nous sommes à peu près certain de rappeler le fond, sinon les détails.
--Voisin, disait celui qui ne regardait pas à celui qui regardait, que voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?
--Voisin, répondait celui qui regardait à celui qui ne regardait pas, je vois le rat.
--Ah! voulez-vous permettre?
Et le second curieux s'installait à son tour au trou de la serrure.
--Le voyez-vous? disait le voisin dépossédé au voisin en possession.
--Oui, répondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraissé.
--Vous croyez?
--Oui, j'en suis sûr.
--Je crois bien, rien ne le gêne.
--Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux dans la maison.
--De bons morceaux, dites-vous?
--Dame! M. de Balsamo a disparu trop tôt pour n'avoir pas oublié quelque chose.
--Eh! voisin, quand une maison est à moitié brûlée, que voulez-vous qu'on y oublie?
--Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.
Et, après avoir de nouveau regardé le rat, on se séparait effrayé d'en avoir tant dit sur une matière si mystérieuse et si délicate. En effet, depuis l'incendie de cette maison, ou plutôt d'une partie de la maison, Balsamo avait disparu, nulle réparation ne s'était faite, l'hôtel avait été abandonné.
Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses terrasses couvertes de neige et son toit échancré par les flammes, ce vieil hôtel près duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arrêter devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la rue pour passer de gauche à droite, regardons, attenante à un petit jardin fermé par un grand mur, une maison étroite et haute, qui s'élève pareille à une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.
Au faîte de cette maison, une cheminée se dresse comme un paratonnerre, et juste au zénith de cette cheminée, une brillante étoile tourbillonne et scintille.
Le dernier étage de la maison se perdrait inaperçu dans l'espace, sans un rayon de lumière qui rougit deux fenêtres sur trois qui composent la façade.
Les autres étages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils déjà? Économisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chère, et le bois si rare cette année? Toujours est-il que les quatre étages ne donnent pas signe d'existence, tandis que le cinquième non seulement vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.
Frappons à la porte; montons l'escalier sombre, il finit à ce cinquième étage où nous avons affaire. Une simple échelle posée contre le mur conduit à l'étage supérieur.
Un pied-de-biche pend à la porte; un paillasson de natte et une patère de bois meublent l'escalier.
La première porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et nue; c'est celle dont la fenêtre n'est pas éclairée. Cette pièce sert d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les détails méritent toute notre attention.
Du carreau au lieu de parquet, des portes grossièrement peintes, trois fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'âge.
Les plis et la flaccidité[2] sont les rides et l'atonie d'un vieux fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'âge, il suit son hôte au lieu de le repousser; et quand il a été vaincu, c'est-à-dire lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.
[Note 2: Le caractère flasque.]
Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle et une lampe, placées l'une sur un guéridon à trois pieds, l'autre sur la cheminée, combinent leurs feux de manière à faire de ces deux portraits deux foyers de lumière.
Toquet sur la tête, figure longue et pâle, oeil mat, barbe pointue, fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa notoriété; c'est le visage héroïquement ressemblant de Henri III, roi de France et de Pologne.
Au-dessus se lit une inscription tracée en lettres noires sur un cadre mal doré:
_HENRI DE VALOIS_
L'autre portrait, doré plus récemment, aussi frais de peinture que l'autre est suranné, représente une jeune femme à l'oeil noir, au nez fin et droit, aux pommettes saillantes, à la bouche circonspecte. Elle est coiffée, ou plutôt écrasée d'un édifice de cheveux et de soieries, près duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une taupinière près d'une pyramide.
Sous ce portrait se lit également en lettres noires:
_JEANNE DE VALOIS_
Et si l'on veut, après avoir inspecté l'âtre éteint, les pauvres rideaux de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquième étage, il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de chêne sur laquelle, accoudée du bras gauche, une femme simplement vêtue révise plusieurs lettres cachetées et en contrôle les adresses.
Cette jeune femme est l'original du portrait.
À trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse, une petite vieille suivante, de soixante ans, vêtue comme une duègne de Greuze, attend et regarde.
«Jeanne de Valois», disait l'inscription.
Mais alors, si cette dame était une Valois, comment Henri III, le roi sybarite, le voluptueux fraisé, supportait-il, même en peinture, le spectacle d'une misère pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement d'une personne de sa race, mais encore de son nom?
Au reste, la dame du cinquième ne démentait point, personnellement, l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et délicates qu'elle réchauffait, de temps en temps, sous ses bras croisés. Elle avait un pied petit, fin, allongé, chaussé d'une pantoufle de velours encore coquette, et qu'elle essayait de réchauffer aussi en battant le carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.
Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des fenêtres, la suivante secouait tristement les épaules et regardait le foyer sans feu.
Quant à la dame maîtresse du logis, elle comptait toujours les lettres et lisait les adresses.
Puis, après chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.
--Mme de Misery, murmura-t-elle, première dame d'atours de Sa Majesté. Il ne faut compter de ce côté que six louis, car on m'a déjà donné.
Et elle poussa un soupir.
--Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majesté, deux louis. M. d'Ormesson, une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et nous tâcherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.
«Nous avons donc, continua-t-elle du même ton de psalmodie, huit louis assurés d'ici à huit jours.
Et elle leva la tête.
--Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!
La vieille obéit et se remit en place, sérieuse et attentive.
Cette espèce d'inquisition dont elle était l'objet parut fatiguer la jeune femme.
--Cherchez donc, ma chère, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de brûler de la chandelle.
--Il n'y en a pas, répondit la vieille.
--Voyez toujours.
--Où cela?
--Mais dans l'antichambre.
--Il fait bien froid par là.
--Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.
--Madame se trompe, dit la vieille, opiniâtre.
--Je l'avais cru, dame Clotilde.
Et, voyant que la vieille résistait, elle céda, grondant doucement, comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laissé prendre sur elles par des inférieurs des droits qui ne devraient pas leur appartenir.
Puis elle se remit à son calcul.
--Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.
Elle prit la plume et écrivit:
--Trois louis... Cinq promis à M. de La Motte pour lui faire supporter le séjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas enrichi; mais patience!
Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir placé entre les deux portraits.
--Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles à Paris et de Paris à Versailles. Courses, un louis.
Et elle écrivit ce nouveau chiffre à la colonne des dépenses.
--La vie maintenant pour huit jours, un louis.
Elle écrivit encore.
--Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons où je sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.
Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.
--On sonne, vous dis-je.
--Non, madame, répondit la vieille, engourdie à sa place. Ce n'est pas ici; c'est dessous, au quatrième.
--Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et toute une garde-robe à renouveler, et cette vieille brute à payer pour la congédier.
Puis, tout à coup:
--Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'écria-t-elle en colère.
Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'eût pu se refuser à comprendre l'appel extérieur; la sonnette, agitée avec vigueur, frémit dans son angle et vibra si longtemps que le battant frappa les parois d'une douzaine de chocs.
À ce bruit, et tandis que la vieille, réveillée enfin, courait à l'antichambre, sa maîtresse, agile comme un écureuil, enlevait les lettres et les papiers épars sur la table, jetait le tout dans un tiroir, et, après un rapide coup d'oeil lancé sur la chambre pour s'assurer que tout y était en ordre, prenait place sur le sofa dans l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais résignée.
Seulement, hâtons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient. L'oeil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui reflétait la porte d'entrée, tandis que l'oreille aux aguets se préparait à saisir le moindre son.
La duègne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans l'antichambre.
Alors une voix fraîche et suave, et cependant empreinte de fermeté, prononça ces paroles:
--Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?
--Mme la comtesse de La Motte Valois? répéta en nasillant Clotilde.
--C'est cela même, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?
--Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.
Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la prétendue malade, ayant regardé dans le miroir, vit qu'une femme questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences, appartenait à une classe élevée de la société.
Elle quitta aussitôt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le meuble d'honneur à l'étrangère.
Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la visiteuse s'était retournée sur le palier et avait dit à une autre personne restée dans l'ombre:
--Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.
La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le chemin de la rue Saint-Claude venaient de pénétrer chez la comtesse de La Motte Valois.
--Qui faut-il que j'annonce à Mme la comtesse? demanda Clotilde en promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le visage des deux femmes.
--Annoncez une dame des Bonnes-OEuvres, dit la plus âgée.
--De Paris?
--Non; de Versailles.
Clotilde entra chez sa maîtresse, et les étrangères, la suivant, se trouvèrent dans la chambre éclairée au moment où Jeanne de Valois se soulevait péniblement de dessus son fauteuil pour saluer très civilement ses deux hôtesses.
Clotilde avança les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur, qui laissait deviner qu'elle suivrait derrière la porte la conversation qui allait avoir lieu.
Chapitre III
Jeanne de La Motte de Valois
Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put décemment lever les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.
La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de trente à trente-deux ans; elle était d'une beauté remarquable, quoiqu'un air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne en jugea ainsi par le peu qu'elle aperçut de la physionomie de la visiteuse.
En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s'était rangée loin du jet de lumière qui s'élançait de la lampe, se reculant dans un coin de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition, projetait une ombre sur son visage.
Mais le port de la tête était si fier, l'oeil si vif et si naturellement dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble, devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.
Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.