Le Collier de la Reine, Tome I
Chapter 4
--Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...
--Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.
--Jetez-la.
--Enfin, vous avouez que c'est bien facile?
--Alors, jetez-la, vous dis-je.
--Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.
--Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.
--Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!
--Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit Taverney. Jetez, marquis, jetez.
--C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le jettera pas.
--Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez, monsieur de Cagliostro.
--Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider à l'exécution de ses arrêts.
--Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en algèbre.
--Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement Cagliostro.
Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de Condorcet du moins.
--Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table, comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau à la bouche. Est-ce que vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit trépas du même genre?
--Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s'animer sous l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.
--Mieux! s'écria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.
--Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.
--La corde... oh! oh! que me dites-vous là?
--Je vous dis que vous serez pendu, répondit Cagliostro avec une espèce de rage prophétique dont il n'était plus le maître.
--Pendu! répéta l'assemblée; diable!
--Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi; et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le préviens que je compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir d'une corde tant que j'aurai une épée.
--Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.
--Alors vous parlez d'un supplice.
--Oui.
--Vous êtes étranger, monsieur, et, en cette qualité, je vous pardonne.
--Quoi?
--Votre ignorance. En France, on décapite les gentilshommes.
--Vous réglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit Cagliostro, écrasant son interlocuteur sous cette brutale réponse.
Il y eut un instant d'hésitation dans l'assemblée.
--Savez-vous que je tremble à présent, dit M. de Launay; mes prédécesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je fouille au même sac qu'eux.
--Alors vous êtes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas connaître l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le secret de Dieu.
--Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'espère que vous aurez bien autant de courage que ces messieurs.
--Mais je l'espère aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.
Puis se retournant vers Cagliostro:
--Voyons, monsieur, lui dit-il; à mon tour, gratifiez-moi de mon horoscope, je vous en conjure.
--C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la tête et tout sera dit.
Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney supplièrent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosité féminine l'emporta.
--Mais, à vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry, l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voilà huit, et sur huit, cinq déjà sont condamnés par vous.
--Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions, madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.
--Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit vrai ou que cela soit faux.
--Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas, par ma lâcheté, faire déshonneur à l'assemblée. Mais, hélas! je ne suis qu'une femme, et n'aurai pas même l'honneur d'être mise à votre rang pour un dénouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hélas! ma mort de vieille femme triste et oubliée sera la pire de toutes les morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?
Et en disant ces mots elle hésitait; elle donnait, non seulement par ses paroles, mais par son air, un prétexte au devin de la rassurer; mais Cagliostro ne la rassurait pas.
La curiosité fut plus forte que l'inquiétude et l'emporta sur elle.
--Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, répondez-moi donc!
--Comment voulez-vous que je vous réponde, madame, vous ne me questionnez pas.
La comtesse hésita.
--Mais... dit-elle.
--Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?
La comtesse fit un effort, et après avoir puisé du courage dans le sourire de l'assemblée:
--Eh bien! oui, s'écria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.
--Sur l'échafaud, madame, répondit le funèbre prophète.
--Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un regard suppliant.
Mais on avait poussé à bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.
--Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.
--Mais parce que, pour monter sur l'échafaud, il faut avoir tué, assassiné, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilité, je ne commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?
--Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai prédit.
La comtesse partit d'un éclat de rire qu'un habile observateur eût trouvé un peu trop strident pour être naturel.
--Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures de deuil.
--Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.
--Et pourquoi cela, monsieur?
--Parce que vous irez à l'échafaud dans une charrette.
--Fi! l'horreur! s'écria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Maréchal, une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne reviens pas chez vous.
--Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous l'avez voulu.
--Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est ce pas, de choisir mon confesseur?
--Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.
--Comment cela?
--Le dernier qui montera à l'échafaud avec un confesseur, ce sera...
--Ce sera? demanda toute l'assemblée.
--Ce sera le roi de France.
Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et les glaça jusqu'au fond du coeur.
Alors, il se fit un silence de quelques minutes.
Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lèvres le verre d'eau dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophéties; mais à peine eut-il touché à sa bouche qu'avec un dégoût invincible il le repoussa comme il eût fait d'un amer calice.
Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se portèrent sur Taverney.
--Oh! s'écria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.
--Eh bien! moi je le demande à sa place, dit Richelieu.
--Vous, monsieur le maréchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous êtes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.
--Le café, messieurs! dit le vieux maréchal, enchanté de la prédiction. Le café!
Chacun se leva.
Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de Cagliostro:
--Monsieur, dit-il, je ne songe pas à fuir le destin, mais dites-moi de quoi il faut que je me défie?
--D'un manchon, sire, répondit Cagliostro.
M. de Haga s'éloigna.
--Et moi? demanda Condorcet.
--D'une omelette.
--Bon, je renonce aux oeufs.
Et il rejoignit le comte.
--Et moi, dit Favras, qu'ai-je à craindre?
--Une lettre.
--Bon, merci.
--Et moi? demanda de Launay.
--La prise de la Bastille.
--Oh! me voilà tranquille.
Et il s'éloigna en riant.
--À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.
--Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV!
--Hélas! répondit la comtesse, déjà un jour je m'y suis égarée; j'ai bien souffert. Ce jour-là, j'avais perdu la tête.
--Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la retrouverez pas.
Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon près des autres convives.
Cagliostro allait y suivre ses compagnons.
--Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.
--M. de Taverney m'a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le maréchal, vous ne m'avez rien demandé.
--Oh! et je vous en prie encore, s'écria Taverney les mains jointes.
--Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?
--Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.
--Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le roi a rachetée pour lui il y a trois ans?
--Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis XV; mais monsieur n'a pas réussi.
--Oh! oh! grogna Taverney.
--Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.
--Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le diable m'emporte!
--Oh! oh! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon vieux Taverney.
--Effrayant! effrayant! murmura Taverney.
Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.
--Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal; on prendrait le café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien pis.
Et il courut au salon.
Mais le salon était désert; pas un des convives n'avait eu le courage de revoir en face l'auteur des terribles prédictions.
Les bougies brûlaient sur les candélabres; le café fumait dans l'aiguière; le feu sifflait dans l'âtre.
Tout cela inutilement.
--Ma foi! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre café en tête à tête... Eh bien! où diable es-tu donc passé?
Et Richelieu regarda de tous côtés; mais le petit vieillard s'était esquivé comme les autres.
--C'est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en frottant l'une contre l'autre ses mains sèches et blanches toutes chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Holà! mon valet de chambre, et mes gouttes?
Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui passèrent dans la chambre à coucher.
FIN DU PROLOGUE
Chapitre I
Deux femmes inconnues
L'hiver de 1784, ce monstre qui dévora un sixième de la France, nous n'avons pu, quoiqu'il grondât aux portes, le voir chez M. le duc de Richelieu, enfermés que nous étions dans cette salle à manger si chaude et si parfumée.
Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajouté au luxe des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutré dans son carrosse, ou emballé dans les ouates et les velours d'un appartement chauffé. Tout frimas est une pompe, toute intempérie un changement de décor, que le riche regarde exécuter à travers les vitres de ses fenêtres, par ce grand et éternel machiniste que l'on appelle Dieu.
En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du charme aux sombres perspectives des plaines embaumées par l'hiver.
Celui qui sent monter à son cerveau les suaves parfums du dîner qui l'attend peut humer de temps en temps, à travers une fenêtre entrouverte, l'âpre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges qui régénèrent ses idées.
Celui, enfin, qui, après une journée sans souffrances, quand des millions de ses concitoyens ont souffert, s'étend sous un édredon, dans des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-là, comme cet égoïste dont parle Lucrèce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est bien dans le meilleur des mondes possibles.
Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.
Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil et par conséquent sans sourire pour le malheureux.
Or, à cette époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers la moitié du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de faim, gémissaient dans Paris seulement, dans Paris où, sous prétexte que nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'était prévu pour empêcher les pauvres de périr par le froid et par la misère.
Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des bois dans le village.
Plus de pain, plus de bois.
Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour cuire le pain.
Toutes les provisions faites, Paris les avait dévorées en un mois; le prévôt des marchands, imprévoyant et incapable, ne savait pas faire entrer dans Paris, confié à ses soins, deux cent mille cordes de bois disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.
Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gelée qui empêche les chevaux de marcher; quand il dégelait, l'insuffisance des charrettes et des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le premier frappé des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux lui échappaient plus facilement, Louis XVI commença par affecter une somme de deux cent mille livres à la location de chariots et de chevaux, puis ensuite il mit les uns et les autres en réquisition forcée.
Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du chantier général plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On vit alors la queue s'allonger à la porte des chantiers, comme, plus tard, on devait la voir s'allonger à la porte des boulangers.
Le roi dépensa tout l'argent de sa cassette en aumônes, il leva trois millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au soulagement des malheureux, déclarant que toute urgence devait céder et se taire devant l'urgence du froid et de la famine.
La reine, de son côté, donna cinq cents louis sur ses épargnes. On convertit en salles d'asile les couvents, les hôpitaux, les monuments publics, et chaque porte cochère s'ouvrit à l'ordre de ses maîtres, à l'exemple de celles des châteaux royaux, pour donner accès dans les cours des hôtels à des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un grand feu.
On espérait gagner ainsi les bons dégels!
Mais le ciel était inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose s'étendait sur le firmament; l'étoile brillait sèche et froide comme un falot de la mort, et la gelée nocturne condensait de nouveau, dans un lac de diamant, la neige pâle que le soleil de midi avait un instant liquéfiée.
Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main, échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes, chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des écroulements.
Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques en furent masquées, les passages bouchés, et qu'il fallut renoncer à enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant plus.
Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Décembre, janvier, février et mars se passèrent ainsi; quelquefois un dégel de deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d'égouts et de pentes.
Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu'à la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s'y hasardèrent plus, même au pas; ils se fussent changés en bateaux.
Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland avec d'énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe retroussée jusqu'à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et s'éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu'elles habitaient; mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis. La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le rendez-vous des oisifs qui s'y exerçaient à la course, c'est-à-dire à la chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin, dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler sur leurs membres.
On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues, où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait le moment où les vivres n'arriveraient plus et où Paris, ce corps gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres cétacés qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures, s'échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones plus tempérées, des eaux plus fécondes.
Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu'on exilerait de Paris, c'est-à-dire que l'on prierait de retourner dans leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la résidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait de Paris le siège de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui préféraient l'Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.
En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs immenses cuisines.
Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on inviterait à s'enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant de police, fit observer au roi que tous ces gens n'étant pas des coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au lendemain; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins, et qu'ainsi le dégel arriverait avant qu'on eût obtenu l'avantage de la mesure, tandis que tous les inconvénients s'en seraient produits.
Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments, éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme, autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur, avec les armes de l'ennemi dont le général les avait délivrés, les Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre l'hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et de glace. Chacun y concourut: le manoeuvre donna ses bras, l'ouvrier son industrie, l'artiste son talent, et les obélisques s'élevèrent élégants, hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa mansarde apporta l'offrande d'une inscription rédigée plus encore par le coeur que par l'esprit.
À la fin de mars, le dégel était venu, mais inégal, incomplet, avec des reprises de gelée qui prolongeaient la misère, la douleur et la faim, dans la population parisienne, en même temps qu'elles conservaient debout et solides les monuments de neige.
Jamais la misère n'avait été aussi grande que dans cette dernière période; c'est que les intermittences d'un soleil déjà tiède faisaient paraître plus dures encore les nuits de gelée et de bise: les grandes couches de glace avaient fondu et s'étaient écoulées dans la Seine débordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces recrudescences de froid dont nous avons parlé se manifesta; les obélisques, le long desquels avait déjà coulé cette sueur qui présageait leur mort, les obélisques, à moitié fondus, se solidifièrent de nouveau, informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards et les quais, et l'on vit les traîneaux reparaître avec leurs chevaux fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards. Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient la terreur des piétons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent empêchés par les murailles de glace, ne pouvaient les éviter; enfin qui, le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.
En peu de jours, Paris se couvrit de blessés et de mourants. Ici, une jambe brisée par une chute faite sur le verglas; là, une poitrine enfoncée par le brancard d'un cabriolet qui, emporté dans la rapidité de sa course, n'avait pu s'arrêter sur la glace. Alors, la police commença de s'occuper à préserver des roues ceux qui avaient échappé au froid, à la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui écrasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-là, règne des aristocraties, il y avait aristocratie même dans la manière de conduire les chevaux: un prince du sang se menait à toute bride et sans crier gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Opéra, au grand trot; un président et un financier, au trot; le petit-maître, dans son cabriolet, se conduisait lui-même comme à la chasse, et le jockey, debout derrière, criait «Gare!» quand le maître avait accroché ou renversé un malheureux.