Le Collier de la Reine, Tome I

Chapter 33

Chapter 333,678 wordsPublic domain

Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur est toujours supérieure... D'abord, le diplomate négocie presque toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa griffe l'objet qui excite la curiosité: le lui acheter, le lui payer cher, c'est presque le dépouiller.

Monsieur de Rohan, voyant qu'il était au pouvoir de cet homme:

--Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de votre collier.

--Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand il s'agit de donner la préférence à la reine.

--Combien vendez-vous ce collier?

--Quinze cent mille livres.

--Comment organisez-vous le paiement?

--Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier moi-même à Lisbonne, où l'on me payait à vue.

--Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Boehmer; un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.

--Cent mille livres.

--On peut les trouver. Pour le reste?

--Votre Éminence voudrait du temps? dit Boehmer. Avec la garantie de Votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette importance, les chiffres grossissent d'eux-mêmes sans raison. Les intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq, soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.

--Ce serait cent cinquante mille livres, à votre compte?

--Mais, oui, monseigneur.

--Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur Boehmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit?

--Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché.

--Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent mille livres, vous seriez embarrassé: un joaillier n'achète pas une terre de ce prix-là.

--Nous sommes deux, monseigneur, mon associé et moi.

--Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus à l'aise de toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'année, c'est-à-dire deux cent cinquante mille livres chacun.

--Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh! s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds.

--À qui donc appartiennent-ils alors?

--Mais, à dix créanciers peut-être: nous avons acheté ces pierres en détail. Nous les devons l'une à Hambourg, l'autre à Naples; une à Buenos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre seule propriété; mais, hélas! monseigneur, depuis que ce malheureux collier est en vente, c'est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà deux cent mille livres d'intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.

Monsieur de Rohan interrompit Boehmer.

--Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.

--C'est vrai, monseigneur, le voici.

Et Boehmer, après toutes les précautions d'usage, exhiba le précieux joyau.

--Superbe! s'écria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui avaient dû s'imprimer sur le col de la reine.

Quand il eut fini et que ses doigts eurent à satiété cherché sur les pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui être demeurées adhérentes:

--Marché conclu? dit-il.

--Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais à l'ambassade pour me dédire.

--Je ne croyais pas qu'il y eût d'ambassadeur du Portugal à Paris en ce moment?

--En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il est venu incognito.

--Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.

--Oui, monseigneur.

--Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!

Et il redoubla d'hilarité.

Monsieur Boehmer crut devoir s'associer à la gaieté de son client. On s'égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal.

Monsieur de Rohan allait partir.

Boehmer l'arrêta.

--Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l'affaire? demanda-t-il.

--Mais tout naturellement.

--L'intendant de monseigneur?

--Non pas; personne excepté moi; vous n'aurez affaire qu'à moi.

--Et quand?

--Dès demain.

--Les cent mille livres?

--Je les apporterai ici demain.

--Oui, monseigneur. Et les effets?

--Je les souscrirai ici demain.

--C'est au mieux, monseigneur.

--Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Boehmer, souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus importants.

--Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.

Monsieur de Rohan rougit et sortit troublé, mais heureux comme tout homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.

Le lendemain de ce jour, monsieur Boehmer se dirigea d'un air composé vers l'ambassade de Portugal.

Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier secrétaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau, premier chancelier, et don Manoël y Souza, l'ambassadeur, expliquait un nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.

Depuis la dernière visite de monsieur Boehmer à la rue de la Jussienne, l'hôtel avait subi beaucoup de transformations.

Tout le personnel débarqué, comme nous l'avons vu, dans les deux voitures de poste, s'était casé selon les exigences du besoin, et dans les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel ambassadeur.

Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu'ils remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de courage dans les plus pénibles besognes.

Monsieur Ducorneau, enchanté de l'intelligence de tous ces valets, admirait en même temps que l'ambassadeur se fût assez peu soucié du préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis le premier secrétaire jusqu'au troisième valet de chambre.

Aussi ce fut à ce propos qu'en établissant les chiffres avec monsieur de Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'éloges pour le chef de l'ambassade.

--Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais encroûtés qui s'en tiennent à la vie du quatorzième siècle, comme vous en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l'envie leur en prenait.

--Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.

--Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?

--Oh! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire, dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas à voir sortir ces maximes égalitaires de la bouche d'un diplomate.

--Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son anachronisme; sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories naturelles de l'inégalité des conditions et des forces.

--Savez-vous, s'écria le chancelier avec élan, qu'il est heureux que le Portugal soit un petit État!

--Eh! pourquoi?

--Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s'agrandirait vite, monsieur.

--Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la politique philosophique. C'est spécieux, mais peu applicable. Maintenant brisons là. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse, dites-vous?

--Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres.

--Et pas de dettes?

--Pas un denier.

--C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.

--Le voici. À quand la présentation, monsieur le secrétaire? Je vous dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosité, de commentaires inépuisables, je dirai presque d'inquiétudes.

--Ah! ah!

--Oui, l'on voit de temps en temps rôder autour de l'hôtel des gens qui voudraient que la porte fût en verre.

--Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?

--Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur étant secrète, vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pénétrer les motifs.

--J'ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet.

--Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant Beausire au grillage d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le pan coupé d'un pavillon de l'hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?

--Oui, je le vois.

--Comme il regarde, hein?

--En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?

--Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être.

--C'est probable.

--Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n'est pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu monsieur de Sartine?

--Non, monsieur, non!

--Oh! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous prenez des précautions...

La sonnette retentit.

--Monsieur l'ambassadeur appelle, dit précipitamment Beausire, que la conversation commençait à gêner.

Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de cette porte deux associés qui, l'un la plume à l'oreille et l'autre le balai à la main, l'un service de quatrième ordre, l'autre valet de pied, trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce que par le sens de l'ouïe.

Beausire jugea qu'il était suspect, et se promit de redoubler de vigilance.

Il monta donc chez l'ambassadeur, après avoir, dans l'ombre, serré la main de ses deux amis et co-intéressés.

Chapitre XLIII

Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce qui se passe

Don Manoël y Souza était moins jaune que de coutume, c'est-à-dire qu'il était plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de chambre une explication pénible.

Cette explication n'était pas encore terminée.

Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les dernières plumes.

--Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.

--En quoi? dit le secrétaire, qui prit des airs d'arbitre, après avoir échangé un coup d'oeil avec l'ambassadeur, son allié naturel.

--Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Boehmer doit venir aujourd'hui conclure l'affaire du collier.

--Je le sais.

--Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.

--Je le sais encore.

--Ces cent mille livres sont la propriété de l'association, n'est-ce pas?

--Qui en doute?

--Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se retournant vers don Manoël.

--Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience avec la main.

--Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent mille livres sont aux associés.

--Voilà tout; je n'en demande pas davantage.

--Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas être située dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu à la chambre de monsieur l'ambassadeur.

--Pourquoi cela? dit Beausire.

--Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner à chacun une clef de cette caisse.

--Non pas, dit le Portugais.

--Vos raisons?

--Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.

--On se défie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fraîche, pourquoi ne me défierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis être accusé de voler l'association, je puis suspecter l'association de me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.

--D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous avons des droits égaux.

--Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'égalité, vous eussiez dû décider que nous ferions chacun à notre tour le rôle de l'ambassadeur. C'eût été moins vraisemblable peut-être aux yeux du public, mais les associés eussent été rassurés. C'est tout, n'est-ce pas?

--Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous n'agissez pas en bon confrère; est-ce que le seigneur don Manoël n'a pas un privilège incontestable, celui de l'invention?

--Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec moi.

--Oh! répliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train, on ne fait plus attention aux privilèges.

--D'accord, mais on continue de faire attention aux procédés, dit Beausire.

--Je ne viens pas seul faire cette réclamation, murmura le commandeur un peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.

--Et ils ont tort, répliqua le Portugais.

--Ils ont tort, dit Beausire.

Le commandeur releva la tête.

--J'ai eu tort moi-même, dit-il dépité, de prendre l'avis de monsieur de Beausire. Le secrétaire ne pouvait manquer de s'entendre avec l'ambassadeur.

--Monsieur le commandeur, répliqua Beausire avec un flegme étonnant, vous êtes un coquin à qui je couperais les oreilles, si vous aviez encore des oreilles; mais on vous les a rognées trop de fois.

--Plaît-il? fit le commandeur en se redressant.

--Nous sommes là très tranquillement dans le cabinet de monsieur l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Manoël.

--Et vous m'avez insulté aussi, dit froidement le Portugais venant en aide à Beausire.

--Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.

--Oh! je ne suis pas un fier-à-bras, moi, s'écria le valet de chambre.

--Je le vois bien, répliqua Beausire; en conséquence, vous serez rossé, commandeur.

--Au secours! cria celui-ci, déjà saisi par l'amant de mademoiselle Oliva, et presque étranglé par le Portugais.

Mais au moment où les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette d'en bas avertit qu'une visite entrait.

--Lâchons-le, dit don Manoël.

--Et qu'il fasse son office, dit Beausire.

--Les camarades sauront cela, répliqua le commandeur en se rajustant.

--Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous leur répondrons.

--Monsieur Boehmer! cria d'en bas le suisse.

--Eh! voilà qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un léger soufflet sur la nuque de son adversaire.

--Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les cent mille livres vont disparaître avec monsieur Boehmer. Çà, faites le beau, monsieur le valet de chambre!

Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour introduire convenablement le joaillier de la couronne.

Dans l'intervalle de son départ à l'entrée de Boehmer, Beausire et le Portugais avaient échangé un second coup d'oeil tout aussi significatif que le premier.

Boehmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance humble et déconfite, à laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne durent pas se tromper.

Tandis qu'ils prenaient les sièges offerts par Beausire, celui-ci continuait son investigation, et guettait l'oeil de don Manoël pour entretenir la correspondance.

Manoël gardait son air digne et officiel.

Boehmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance difficile.

Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance l'empêchaient de donner suite à la négociation commencée.

Manoël se récria.

Beausire fit un hum!

Monsieur Boehmer s'embarrassa de plus en plus.

Don Manoël lui fit observer que le marché était conclu, que l'argent de l'acompte était prêt.

Boehmer persista.

L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, répondit que son gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du marché; que le rompre, c'était exposer Sa Majesté portugaise à un quasi-affront.

Monsieur Boehmer objecta qu'il avait pesé toutes les conséquences de ces réflexions, mais que revenir à ses premières idées lui était devenu impossible.

Beausire ne se décidait pas à accepter la rupture: il déclara tout net à Boehmer que se dédire était d'un mauvais négociant, d'un homme sans parole.

Bossange prit alors la parole pour défendre le commerce incriminé dans sa personne et celle de son associé.

Mais il ne fut pas éloquent.

Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:

--Vous avez trouvé un enchérisseur?

Les joailliers, qui n'étaient pas extrêmement forts en politique, et qui avaient de la diplomatie en général et des diplomates portugais en particulier une idée excessivement haute, rougirent, se croyant pénétrés.

Beausire vit qu'il avait frappé juste; et comme il lui importait de finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il feignit de consulter en portugais son ambassadeur.

--Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bénéfice; rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix. Eh bien! Sa Majesté portugaise ne veut pas d'un bon marché qui nuirait à des négociants honnêtes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?

Boehmer fit un signe négatif.

--Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, décidé, sans se compromettre, à offrir un million de plus pour gagner sa part des quinze cent mille livres.

Les joailliers, éblouis, demeurèrent un moment gênés; puis, s'étant consultés:

--Non, monsieur le secrétaire, dirent-ils à Beausire, ne prenez pas la peine de nous tenter; le marché est fini, une volonté plus puissante que la nôtre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous, plus grand que vous, que naît l'opposition.

Beausire et Manoël ne trouvèrent rien à répondre. Bien au contraire, ils firent une sorte de compliment aux joailliers et tâchèrent de se montrer indifférents.

Ils s'y appliquèrent si activement, qu'ils ne virent pas dans l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occupé à écouter aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait l'exclure.

Ce digne associé fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la porte, il glissa et tomba dans le panneau qui résonna.

Beausire s'élança vers l'antichambre et trouva le malheureux tout effaré.

--Que fais-tu ici, malheureux? s'écria Beausire.

--Monsieur, répondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.

--Bien! fit Beausire; allez.

Et, prenant ces dépêches, il renvoya le commandeur.

Ces dépêches étaient toute la correspondance de la chancellerie: lettres de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant toujours par les mains de Beausire ou de don Manoël avant d'aller à la chancellerie, avaient déjà fourni aux deux chefs d'utiles renseignements sur les affaires de l'ambassade.

Au mot dépêches que les joailliers entendirent, ils se levèrent soulagés, comme des gens qui viennent de recevoir leur congé, après une audience embarrassante.

On les laissa partir, et le valet de chambre reçut l'ordre de les accompagner jusque dans la cour.

À peine eût-il quitté l'escalier que don Manoël et Beausire, s'envoyant de ces regards qui entament vite une action, se rapprochèrent.

--Eh bien! dit don Manoël, l'affaire est manquée.

--Net, dit Beausire.

--Sur cent mille livres, vol médiocre, nous avons chacun 8 400 livres.

--Ce n'est pas la peine, répliqua Beausire.

--N'est-ce pas? Tandis que là, dans la caisse...

Il montrait la caisse si vivement convoitée par le commandeur.

--Là, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.

--Cinquante-quatre mille chacun.

--Eh bien! c'est dit, répliqua don Manoël. Partageons.

--Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter à présent qu'il sait l'affaire manquée.

--Je vais chercher un moyen, dit don Manoël d'un air singulier.

--Et moi j'en ai trouvé un, dit Beausire.

--Lequel?

--Le voici. Le commandeur va rentrer?

--Oui.

--Il va demander sa part et celle des associés?

--Oui.

--Nous allons avoir toute la maison sur les bras?

--Oui.

--Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi faire.

--Il me semble que je devine, dit don Manoël; allez au-devant de lui.

--J'allais vous dire d'y aller vous-même.

Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser son _ami_ seul avec la caisse. C'est un rare bijou que la confiance.

Don Manoël répondit que sa qualité d'ambassadeur l'empêchait de faire cette démarche.

--Vous n'êtes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin n'importe.

--Vous y allez?

--Non; je l'appelle par la fenêtre.

En effet, Beausire héla par la fenêtre monsieur le commandeur, qui déjà se préparait à entamer une conversation avec le suisse.

Le commandeur, se voyant appeler, monta.

Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle où était la caisse.

Beausire, s'adressant à lui d'un air souriant:

--Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.

--Moi?

--Oui: vous lui contiez que l'affaire avec Boehmer avait manqué.

--Ma foi! non.

--Vous mentez.

--Je vous jure que non!

--À la bonne heure; car si vous aviez parlé, vous auriez fait une bien grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.

--Comment cela? s'écria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?

--Vous n'êtes pas sans comprendre qu'à nous trois seuls nous savons le secret.

--C'est vrai.

--Et qu'à nous trois, par conséquent, nous avons les cent huit mille livres, puisque tous croient que Boehmer et Bossange ont emporté la somme.

--Morbleu! s'écria le commandeur saisi de joie, c'est vrai.

--Trente-trois mille trois cent trente-trois livres six sols chacun, dit Manoël.

--Plus! plus! s'écria le commandeur; il y a une fraction de huit mille livres.

--C'est vrai, dit Beausire; vous acceptez?

--Si j'accepte! fit le valet de chambre en se frottant les mains, je le crois bien. À la bonne heure, voilà parler.

--Voilà parler comme un coquin! dit Beausire d'une voix tonnante; quand je vous disais que vous n'étiez qu'un fripon. Allons, don Manoël, vous qui êtes robuste, saisissez-moi ce drôle, et livrons-le pour ce qu'il est à nos associés.

--Grâce! grâce! cria le malheureux, j'ai voulu plaisanter.

--Allons! allons! continua Beausire, dans la chambre noire jusqu'à plus ample justice.

--Grâce! cria encore le commandeur.

--Prenez garde, dit Beausire à don Manoël, qui serrait le perfide commandeur; prenez garde que monsieur Ducorneau n'entende!

--Si vous ne me lâchez pas, dit le commandeur, je vous dénoncerai tous!

--Et moi, je t'étranglerai! dit don Manoël d'une voix pleine de colère en poussant le valet de chambre vers un cabinet de toilette voisin.

--Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il à l'oreille de Beausire.

Celui-ci ne se le fit pas répéter. Il passa rapidement dans la chambre contiguë à celle de l'ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le commandeur dans la sourde épaisseur de ce cachot.

Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.

Don Manoël eut une idée; il se sentait seul, la caisse était à dix pas; pour l'ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets, pour s'élancer par une fenêtre et déguerpir à travers le jardin avec la proie, tout voleur bien organisé n'avait besoin que de deux minutes.

Don Manoël calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son retour à la chambre, perdrait cinq minutes au moins.

Il s'élança vers la porte de la chambre où était la caisse. Cette porte se trouva fermée au verrou. Don Manoël était robuste, adroit; il eût ouvert la porte d'une ville avec une clef de montre.

--Beausire s'est défié de moi, pensa-t-il, parce que j'ai seul la clef; il a mis le verrou; c'est juste.

Avec son épée, il fit sauter le verrou.

Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une bouche large et démeublée. Rien dans ses profondeurs béantes!

Beausire, qui avait une seconde clef, était entré par l'autre porte et avait raflé la somme.

Don Manoël courut comme un insensé jusqu'à la loge du suisse, qu'il trouva chantant.

Beausire avait cinq minutes d'avance.