Le Collier de la Reine, Tome I
Chapter 32
--Si je les avais, s'écria celle-ci; oh...
Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse réticence.
Boehmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure à serrer, à cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.
On voyait à son air affecté, à son silence, que l'impression avait été vive, la lutte pénible.
Selon son habitude, dans les moments de dépit, elle allongea les mains vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.
Les joailliers prirent congé en disant:
--Votre Majesté a refusé?
--Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le monde.
Ils sortirent.
Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du coussin de velours dans lequel son empreinte était marquée encore.
Elle souffre, pensa la comtesse immobile.
Tout à coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arrêtant devant Jeanne dont le regard la fascinait:
--Comtesse, dit-elle d'une voix brève, il paraît que le roi ne viendra pas. Notre petite supplique est remise à une prochaine audience.
Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu'à la porte.
--Mais je penserai à vous, ajouta la reine avec bonté.
Jeanne appuya ses lèvres sur sa main, comme si elle y déposait son coeur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute possédée de chagrins et de vertiges.
«Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du désir, se dit Jeanne. Et elle est la reine! Oh! non! elle est femme!»
La comtesse disparut.
Chapitre XLI
Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours
Jeanne aussi était femme, et sans être reine.
Il en résulta qu'à peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais de Versailles, ce riche et splendide ameublement, à son quatrième étage de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques à sa vieille servante.
Mais presque aussitôt l'humble mansarde et la vieille servante s'enfuirent dans l'ombre du passé, comme une de ces visions qui, n'existant plus, n'ont jamais existé, et Jeanne vit sa petite maison du faubourg Saint-Antoine si distinguée, si gracieuse, si confortable, comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brodés que ceux de Versailles, mais aussi respectueux, aussi obéissants.
Cette maison et ces laquais, c'était son Versailles à elle; elle y était non moins reine que Marie-Antoinette, et ses désirs formés, pourvu qu'elle sût les borner, non pas au nécessaire, mais au raisonnable, étaient aussi bien et aussi vite exécutés que si elle eût tenu le sceptre.
Ce fut donc avec le front épanoui et le sourire sur les lèvres que Jeanne rentra chez elle. Il était de bonne heure encore; elle prit du papier, une plume et de l'encre, écrivit quelques lignes, les introduisit dans une enveloppe fine et parfumée, traça l'adresse et sonna.
À peine la dernière vibration de la sonnette avait-elle retenti que la porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.
--J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.
Puis étendant la main:
--Cette lettre à monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.
Le laquais s'avança, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec cette obéissance muette des valets de bonne maison.
La comtesse tomba dans une profonde rêverie, rêverie qui n'était pas nouvelle, mais qui faisait suite à celle de la route.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'on gratta à la porte.
--Entrez, dit madame de La Motte.
Le même laquais reparut.
--Eh bien! demanda madame de La Motte avec un léger mouvement d'impatience en voyant que son ordre n'était point exécuté.
--Au moment où je sortais pour exécuter les ordres de madame la comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait à la porte. Je lui ai dit que j'allais à son hôtel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a lue, a sauté en bas de sa voiture, et est entré en disant: «C'est bien; annoncez-moi.»
--Après?
--Monseigneur est là; il attend qu'il plaise à madame de le faire entrer.
Un léger sourire passa sur les lèvres de la comtesse. Au bout de deux secondes:
--Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marquée.
Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son antichambre un prince de l'église, ou bien étaient-elles nécessaires à madame de La Motte pour achever son plan?
Le prince parut sur le seuil.
En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en éprouvant une si grande joie de ce que le cardinal était là, Jeanne avait donc un plan?
Oui, car la fantaisie de la reine, pareille à un de ces feux-follets qui éclairent toute une vallée aux sombres accidents, cette fantaisie de reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante comtesse tous les secrets replis d'une âme trop hautaine d'ailleurs, pour prendre de grandes précautions à les cacher.
La route est longue, de Versailles à Paris, et quand on la fait côte à côte avec le démon de la cupidité, il a le temps de vous souffler à l'oreille les plus hardis calculs.
Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres, épanoui en diamants sur le satin blanc de l'écrin de messieurs Boehmer et Bossange.
Quinze cent mille livres! n'était-ce pas, en effet, une fortune de prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore, tendait la main à l'aumône des grands?
Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue Saint-Claude à la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint--- Antoine à la Jeanne de Valois maîtresse du collier.
Elle avait donc déjà franchi plus de la moitié du chemin qui menait à la fortune.
Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'était pas une illusion comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession territoriale, toutes choses premières, sans doute, mais auxquelles a besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.
Non, ce collier, c'était bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce collier, c'était la fortune visible; aussi était-il là, toujours là, brûlant et fascinateur; et puisque la reine le désirait, Jeanne de Valois pouvait bien y rêver; puisque la reine savait s'en priver, madame de La Motte pouvait bien y borner son ambition.
Aussi mille idées vagues, ces fantômes étranges aux contours nuageux que le poète Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de passion, mille envies, mille rages de posséder prirent pour Jeanne, pendant cette route de Paris à Versailles, la forme de loups, de renards et de serpents ailés.
Le cardinal, qui devait réaliser ses rêves, les interrompit en répondant par sa présence inattendue au désir que madame de La Motte avait de le voir.
Lui aussi avait ses rêves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.
--Ah! chère Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'êtes devenue, en vérité, si nécessaire, que toute ma journée s'est assombrie de l'idée que vous étiez loin de moi. Êtes-vous venue en bonne santé de Versailles au moins?
--Mais comme vous voyez, monseigneur.
--Et contente?
--Enchantée.
--La reine vous a donc reçue?
--Aussitôt mon arrivée, j'ai été introduite auprès d'elle.
--Vous avez du bonheur. Gageons, à votre air triomphant, que la reine vous a parlé?
--J'ai passé trois heures à peu près dans le cabinet de Sa Majesté.
Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne répétât après Jeanne, avec l'accent de la déclamation:
--Trois heures!
Mais il se contint.
--Vous êtes réellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait vous résister.
--Oh! oh! vous exagérez, mon prince.
--Non, en vérité, et vous êtes restée, dites-vous, trois heures avec la reine?
Jeanne fit un signe de tête affirmatif.
--Trois heures! répéta le cardinal en souriant; que de choses une femme d'esprit comme vous peut dire en trois heures.
--Oh! je vous réponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.
--Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous n'avez pas pensé à moi une seule minute?
--Ingrat!
--Vraiment! s'écria le cardinal.
--J'ai fait plus que penser à vous.
--Qu'avez-vous fait?
--J'ai parlé de vous.
--Parlé de moi, et à qui? demanda le prélat, dont le coeur commençait à battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-même ne pouvait dissimuler l'émotion.
--À qui, sinon à la reine?
En disant ces mots si précieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne point regarder le prince en face, comme si elle se fût peu inquiétée de l'effet qu'ils devaient produire.
Monsieur de Rohan palpitait.
--Ah! dit-il, voyons, chère comtesse, racontez-moi cela. En vérité, je m'intéresse tant à ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me fassiez grâce du plus petit détail.
Jeanne sourit; elle savait ce qui intéressait le cardinal tout aussi bien que lui-même.
Mais comme ce récit méticuleux était arrêté d'avance dans son esprit, comme elle l'eût fait d'elle-même si le cardinal ne l'eût point priée de le faire, elle commença doucement, se faisant tirer chaque syllabe; racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant à chaque mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des courtisans, elle était tombée à Versailles dans une de ces circonstances singulières qui font en un jour d'une étrangère une amie presque indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait été initiée à tous les malheurs de la reine, à toutes les impuissances de la royauté.
Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du récit que ce que la reine avait dit pour Jeanne.
Jeanne, dans son récit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit pour monsieur de Rohan.
Le récit venait d'être achevé à peine que le même laquais entra, annonçant que le souper était servi.
Jeanne invita le cardinal d'un coup d'oeil. Le cardinal accepta d'un signe.
Il donna le bras à la maîtresse de la maison, qui s'était si vite habituée à en faire les honneurs, et passa dans la salle à manger.
Quand le souper fut achevé, quand le prélat eut bu à longs traits l'espoir et l'amour dans les récits vingt fois repris, vingt fois interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec cette femme qui tenait les coeurs des puissances dans sa main.
Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'épouvante, qu'au lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on a besoin, elle allait au-devant des voeux de son interlocuteur avec une bonne grâce bien différente de cette fierté léonine du dernier souper, pris à la même place et dans la même maison.
Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non seulement maîtresse d'elle-même, mais encore maîtresse des autres. Nul embarras dans son regard, nulle réserve dans sa voix. N'avait-elle pas, pour prendre ces hautes leçons d'aristocratie, fréquenté tout le jour la fleur de la noblesse française; une reine sans rivale ne l'avait-elle pas appelée ma chère comtesse?
Aussi le cardinal, soumis à cette supériorité, en homme supérieur lui-même, ne tenta-t-il point d'y résister.
--Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.
--Comment cela? demanda la comtesse.
--Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.
--Et laquelle préfère Votre Éminence?
--Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circé, quelque chose d'irrésistible.
--Et à qui vous n'essaierez pas de résister, j'espère, monseigneur, tout prince que vous êtes.
Le prince se laissa glisser de son siège et tomba aux genoux de madame de La Motte.
--Vous demandez l'aumône? dit-elle.
--Et j'attends que vous me la fassiez.
--Jour de largesse, répondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang, elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes les plus fières de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la tendre à qui bon lui semble.
--Fût-ce à un prince? dit monsieur de Rohan.
--Fût-ce à un cardinal, répondit Jeanne.
Le cardinal appuya un long et brûlant baiser sur cette jolie main mutine; puis, ayant consulté des yeux le regard et le sourire de la comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots à son coureur.
Deux minutes après, on entendit le bruit de la voiture qui s'éloignait.
La comtesse releva la tête.
--Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai brûlé mes vaisseaux.
--Et il n'y a pas grand mérite à cela, répondit la comtesse, puisque vous êtes au port.
Chapitre XLII
Où l'on commence à voir les visages sous les masques
Les longues causeries sont le privilège heureux des gens qui n'ont plus rien à se dire. Après le bonheur de se taire ou de désirer, par interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans phrases.
Deux heures après le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en étaient au point où nous disons. La comtesse avait cédé, le cardinal avait vaincu, et cependant le cardinal, c'était l'esclave; la comtesse, c'était le triomphateur.
Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se trompent dans un baiser.
Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait être trompé.
Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimité était nécessaire. Chacun avait donc atteint son but.
Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son impatience. Il se contenta de faire un petit détour, et ramenant la conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la nouvelle favorite de la reine:
--Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu'elle aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de donner beaucoup à peu d'amis.
--Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.
--Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire. Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n'a eu le courage de refuser à la reine ce qu'elle demandait.
--Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous ne la faites, pauvre reine, ou plutôt pauvre femme!
--Comment cela?
--Est-on riche quand on est obligée de s'imposer des privations?
--Des privations! contez-moi cela, chère Jeanne.
--Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de moins.
--Dites, je vous écoute.
--Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a endurés.
--Deux supplices! Lesquels, voyons?
--Savez-vous ce que c'est qu'un désir de femme, mon cher prince?
--Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.
--Eh bien! la reine a un désir qu'elle ne peut satisfaire.
--De qui?
--Non, de quoi.
--Soit, de quoi?
--D'un collier de diamants.
--Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de Boehmer et Bossange?
--Précisément.
--Oh! la vieille histoire, comtesse.
--Vieille ou neuve, n'est-ce pas un véritable désespoir pour une reine, dites, que de ne pouvoir posséder ce qu'a failli posséder une simple favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.
--Eh bien! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés.
--Oh!
--Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refusés de la main du roi.
Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.
Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:
--Eh bien! dit-elle, après?
--Comment, après?
--Oui, qu'est-ce que cela prouve?
--Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.
Jeanne haussa les épaules.
--Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse?
--Dame! je constate un refus.
--Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.
--Bon! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales, vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous.
--Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.
--Laquelle?
--C'est que la reine n'a pas eu plutôt refusé le collier, qu'elle a été prise d'une envie folle de l'avoir.
--Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d'abord, croyez bien à une chose, c'est qu'à travers tous ses défauts, la reine a une qualité immense.
--Laquelle?
--Elle est désintéressée! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur; pour elle une fleur au corset vaut un diamant à l'oreille.
--Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu'elle a envie de se mettre plusieurs diamants au cou.
--Oh! comtesse, prouvez.
--Rien ne sera plus facile; tantôt j'ai vu le collier.
--Vous?
--Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touché.
--Où cela?
--À Versailles, toujours.
--À Versailles?
--Oui, où les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine une dernière fois.
--Et c'est beau.
--C'est merveilleux.
--Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense à ce collier.
--Je comprends qu'on en perde l'appétit et le sommeil.
--Hélas! que n'ai-je un vaisseau à donner au roi!
--Un vaisseau?
--Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous pourriez manger et dormir tranquille.
--Vous riez?
--Non, je vous jure.
--Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort.
--Dites.
--Ce collier, je n'en voudrais pas!
--Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.
--Hélas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voilà pourquoi elle le désire.
--Mais je vous répète que le roi le lui offrait.
Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.
--Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de les accepter.
Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.
--Je ne comprends pas trop, dit-il.
--Tant mieux; brisons là. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous ne pouvons pas l'avoir?
--Oh! si j'étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais bien de l'accepter.
--Eh bien! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.
Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.
--Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper; la reine a ce désir?
--Dévorant. Écoutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d'être ministre?
--Mais il est très possible que j'aie dit cela, comtesse.
--Eh bien! gageons, mon cher prince...
--Quoi?
--Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de façon que ce collier fût sur sa toilette dans huit jours.
--Oh! comtesse.
--Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?
--Oh! jamais.
--D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a éblouie au soleil, et me voilà répétant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une rude épreuve qu'une journée de faveur pour une petite provinciale! Ces rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.
Le cardinal devint rêveur.
--Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus même me parler.
--Ah! par exemple!
--La reine jugée par moi, c'est moi.
--Comtesse!
--Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle désirait les diamants parce qu'elle a soupiré en les voyant; je l'ai cru parce qu'à sa place je les eusse désirés; excusez ma faiblesse.
--Vous êtes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance incroyable, la faiblesse du coeur, comme vous dites, et la force de l'esprit: vous êtes si peu femme en de certains moments, que je m'en effraie. Vous l'êtes si adorablement dans d'autres, que j'en bénis le ciel et que je vous en bénis.
Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.
--Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, dit-il.
--Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameçon a mordu dans les chairs.
Mais tout en disant: «Ne parlons plus de cela», le cardinal reprit:
--Et vous croyez que c'est Boehmer qui est revenu à la charge? dit-il.
--Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.
--Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait; Bossange, n'est-ce pas son associé?
--Oui, un grand sec.
--C'est cela.
--Qui demeure?...
--Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de l'École, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du Pont-Neuf.
--Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-là au-dessus d'une porte en passant dans mon carrosse.
«Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.»
Jeanne avait raison, et l'hameçon était entré au plus profond de la proie.
Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Boehmer.
Il comptait garder l'incognito, mais Boehmer et Bossange étaient les joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il prononça, ils l'appelèrent monseigneur.
--Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me reconnaissez, tâchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.
--Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de monseigneur.
--Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré à la reine.
--En vérité, nous sommes au désespoir, mais monseigneur vient trop tard.
--Comment cela?
--Il est vendu.
--C'est impossible, puisque hier vous avez été l'offrir de nouveau à Sa Majesté.
--Qui l'a refusé de nouveau, monseigneur, voilà pourquoi l'ancien marché subsiste.
--Et avec qui ce marché a-t-il été conclu? demanda le cardinal.
--C'est un secret, monseigneur.
--Trop de secrets, monsieur Boehmer.
Et le cardinal se leva.
--Mais, monseigneur.
--Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces belles pierreries; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur Boehmer.
--Monseigneur sait tout! s'écria le joaillier.
--Eh bien! que voyez-vous d'étonnant à cela?
--Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine.
--Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la supposition, qui flattait son amour-propre.
--Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.
--Expliquez-vous, je ne comprends pas.
--Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté?
--Parlez.
--Eh bien! la reine a envie de notre collier.
--Vous le croyez?
--Nous en sommes sûrs.
--Ah! et pourquoi ne l'achète-t-elle pas alors?
--Mais parce qu'elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision qui a valu tant d'éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice.
--La reine est au-dessus de ce que l'on dit.
--Oui, quand c'est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui disent; mais quand c'est le roi qui parle...
--Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine?
--Sans doute; mais il s'est empressé de remercier la reine quand la reine a refusé.
--Voyons, que conclut M. Boehmer?
--Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l'acheter.
--Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit point de cela.
--C'est fâcheux, monseigneur, car c'eût été la seule raison décisive pour nous de manquer de parole à monsieur l'ambassadeur de Portugal.
Le cardinal réfléchit.