Le Collier de la Reine, Tome I

Chapter 12

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--Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.

Et il prononça ces paroles du ton que le père de l'athlète grec dut prendre pour remercier son fils de la victoire remportée dans le cirque.

--Mon cher père, de tout mon coeur, répliqua Philippe.

Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre l'accent des paroles et leur signification.

--Là, là, et maintenant que vous m'avez embrassé, allez, allez vite.

Et il le poussa en avant.

--Mais où donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.

--Mais là-bas, morbleu!

--Là-bas?

--Oui, près de la reine.

--Oh! non, mon père, non, merci.

--Comment, non! comment, merci! Êtes-vous fou? Vous ne voulez pas aller rejoindre la reine?

--Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher père.

--Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous attend?

--Qui m'attend, moi?

--Mais oui; oui, la reine qui vous désire.

--Qui me désire!

Et Taverney regarda fixement le baron.

--En vérité, mon père, dit-il froidement, je crois que vous vous oubliez.

--Il est étonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant et en frappant du pied. Ah! çà, Philippe, faites-moi le plaisir de me dire un peu d'où vous venez.

--Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en vérité de prendre une certitude.

--Laquelle?

--C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...

--Ou bien...

--Pardonnez-moi, mon père; ou bien... vous devenez fou.

Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si énergique, que le jeune homme fronça le sourcil de douleur.

--Écoutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Amérique est un pays fort éloigné de la France, je le sais bien.

--Oui, mon père, très éloigné, répéta Philippe; mais je ne comprends point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.

--Un pays où il n'y a ni roi ni reine.

--Ni sujets.

--Très bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce point ne m'intéresse aucunement et m'est fort égal; mais ce qui ne m'est point égal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi aussi, d'avoir une certitude.

--Laquelle, mon père? En tout cas, je pense que nos certitudes diffèrent tout à fait l'une de l'autre.

--La mienne est que vous êtes un niais, mon fils, et cela n'est point permis à un grand gaillard taillé comme vous l'êtes; voyez, mais voyez donc là bas!

--Je vois, monsieur.

--Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisième fois; oui, monsieur, la reine s'est retournée trois fois, et tenez, la voilà qui se retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le puritain, monsieur de l'Amérique, oh!

Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses gencives, le gant de daim gris qui eût enfermé deux mains comme la sienne.

--Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?

--Oh! répéta encore le vieillard en trépignant, il a dit: «Quand ce serait vrai»; mais cet homme-là n'est pas de mon sang, cet homme-là n'est pas un Taverney!

--Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.

Puis, tout bas et les yeux au ciel:

--Faut-il en remercier Dieu? dit-il.

--Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande; monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.

--Vous avez bonne vue, mon père, dit sèchement Philippe.

--Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modérer son impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes raisons, mais enfin, moi, j'ai l'expérience; voyons, mon bon Philippe, es-tu ou n'es-tu pas un homme?

Philippe haussa légèrement les épaules et ne répondit rien.

Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une réponse, se hasarda, plutôt par mépris que par besoin, à fixer les yeux sur son fils, et alors il s'aperçut de toute la dignité, de toute l'impénétrable réserve, de toute la volonté inexpugnable dont ce visage était armé pour le bien, hélas!

Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orphée parlant aux rochers thessaliens:

--Philippe, mon ami, dit-il, voyons, écoute-moi.

--Eh! répondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre chose depuis un quart d'heure, mon père.

«Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majesté, monsieur l'Américain; tu as bien ton côté faible, colosse, laisse-moi te saisir ce côté avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.»

Puis, tout haut:

--Tu ne t'es pas aperçu d'une chose? dit-il.

--De laquelle?

--D'une chose qui fait honneur à ta naïveté.

--Voyons, dites, monsieur.

--C'est tout simple, tu arrives d'Amérique, tu es parti dans un moment où il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du Barry, majesté peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te dis: «Respectons-la.»

--Sans doute.

--Pauvre enfant! fit le vieillard.

Et il se mit à étouffer à la fois, dans son manchon, une toux et un éclat de rire.

--Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je respecte la royauté, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons gentilshommes de France.

--Attends donc, je ne te parle pas de la royauté, moi, je te parle de la reine.

--Et vous faites une différence?

--Pardieu! qu'est-ce que la royauté, mon cher? une couronne; on n'y touche pas, à cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une femme, c'est différent, on y touche.

--On y touche! s'écria Philippe rougissant à la fois de colère et de mépris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme n'eût pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.

--Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son sourire, demande à M. de Coigny, demande à M. de Lauzun, demande à M. de Vaudreuil.

--Silence! silence, mon père, s'écria Philippe d'une voix sourde, ou pour ces trois blasphèmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon épée, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-même, et sans pitié, et sur l'heure.

Taverney fit un pas à reculons, tourna sur lui-même comme eût fait Richelieu à trente ans, et secouant son manchon:

--Oh! en vérité, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un âne, l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as réjoui; je me croyais l'ancêtre, le Cassandre, et voilà que je suis Valère, que je suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.

Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.

Philippe était devenu sombre; il arrêta le vieillard au demi-tour.

--Vous n'avez point parlé sérieusement, n'est-ce pas, mon père? dit-il, car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait contribué à accréditer de telles calomnies, semées par les ennemis, non seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la royauté.

--Il en doute encore, la double brute! s'écria Taverney.

--Vous m'avez parlé comme vous parleriez devant Dieu?

--En vérité.

--Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?

Le jeune homme avait repris la conversation si dédaigneusement interrompue par lui; c'était un succès pour le baron, il se rapprocha.

--Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme, monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.

Ce toujours était quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.

--Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des amants?

--Belle nouvelle!

--Ceux que vous avez cités?

--Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut revenir d'Amérique pour ignorer ce qu'on dit.

--Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphlétaires?

--Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?

--Non, et c'est là le malheur, c'est que des hommes comme vous répètent de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous, et les gens de race, qui donnez en les répétant à ces propos une terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne répétez plus de pareilles choses!

--Je les répète cependant.

--Et pourquoi les répétez-vous? s'écria le jeune homme en frappant du pied.

--Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le regardant avec son sourire de démon, pour te prouver que je n'avais pas tort de te dire: «Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine cherche; Philippe, la reine désire; Philippe, cours, cours, la reine attend!»

--Oh! s'écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains, au nom du Ciel! taisez-vous, mon père, vous me rendriez fou.

--En vérité, Philippe, je ne te comprends pas, répondit le vieillard; est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du coeur, et dans les yeux de cette femme, dans sa voix, dans sa démarche, ne sent-on pas son coeur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un puritain, un quaker, un homme d'Amérique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la, méprise-la, repousse-la, Philippe, c'est-à-dire _Joseph de Taverney_.

Et, sur ces mots accentués avec une ironie sauvage, le petit vieillard, voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur après avoir donné le premier conseil du crime.

Philippe demeura seul, le coeur gonflé, le cerveau bouillonnant; il ne songea même pas que depuis une demi-heure il était resté cloué à la même place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait, qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cortège, elle cria en passant:

--Vous devez être bien reposé, monsieur de Taverney, venez donc, il n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous, messieurs.

Philippe courut à elle, aveugle, étourdi, ivre.

En posant sa main sur le dossier du traîneau, il se sentit brûler; la reine était nonchalamment renversée en arrière, ses doigts avaient effleuré les cheveux de Marie-Antoinette.

Chapitre XI

Le «Suffren»

Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait été fidèlement gardé à Louis XVI et au comte d'Artois.

Nul ne sut à quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.

Le roi avait indiqué son jeu pour le soir.

À sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa famille.

La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore, par la main.

L'assemblée était nombreuse et brillante.

Pendant les préliminaires de la réunion, au moment où chacun prenait place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui dit:

--Ma soeur, regardez bien autour de vous.

--Eh bien! dit-elle, je regarde.

--Que voyez-vous?

La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les épaisseurs, sonda les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi lesquels Andrée et son frère:

--Mais, dit-elle, je vois des visages fort agréables, des visages amis surtout.

--Ne regardez pas qui nous avons, ma soeur, regardez qui nous manque.

--Ah! c'est ma foi vrai! s'écria-t-elle.

Le comte d'Artois se mit à rire.

--Encore absent, reprit la reine. Ah çà! le ferai-je toujours fuir ainsi?

--Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge, Monsieur est allé attendre le bailli de Suffren à la barrière.

--Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frère.

--Vous ne voyez pas pourquoi je ris?

--Sans doute, si Monsieur a été attendre le bailli de Suffren à la barrière, il a été plus fin que nous, voilà tout, puisque le premier il le verra et, par conséquent, le complimentera avant tout le monde.

--Allons donc, chère soeur, répliqua le jeune prince en riant, vous avez une bien petite idée de notre diplomatie: Monsieur est allé attendre le bailli à la barrière de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons, nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.

--En vérité?

--En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul à sa barrière, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant Paris, arrivera directement à Versailles, où nous l'attendons.

--C'est merveilleusement imaginé.

--Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma soeur.

Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de la plus haute qualité: M. de Condé, M. de Penthièvre, M. de La Trémouille, les princesses.

Le roi s'aperçut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'oeil des plus significatifs.

La nouvelle de l'arrivée du commandeur de Suffren ne s'était point répandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu étouffer comme un présage qui planait au-dessus des esprits.

On sentait quelque chose de caché qui allait apparaître, quelque chose de nouveau qui allait éclore; c'était un intérêt inconnu qui se répandait par tout ce monde, où le moindre événement prend de l'importance dès que le maître a froncé le sourcil pour désapprouver ou plissé la bouche pour sourire.

Le roi, qui avait habitude de jouer un écu de six livres, afin de modérer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne s'aperçut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans ses poches.

La reine, entièrement à son rôle, fit de la politique et dérouta l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit à son jeu.

Philippe, admis à la partie et placé en face de sa soeur, absorbait par tous ses sens à la fois l'impression inouïe, stupéfiante de cette faveur qui le réchauffait inopinément.

Les paroles de son père lui revenaient, quoi qu'il en eût, à la mémoire. Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre règnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des moeurs.

Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse n'était pas un ridicule de plus qu'il avait rapporté des pays lointains.

La reine, si poétique, si belle, si fraternelle pour lui, n'était-elle en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de plus à ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un papillon de plus sous sa montre, sans s'inquiéter de ce que souffre le pauvre animal dont une épingle traverse le coeur?

Et cependant la reine n'était pas une femme vulgaire, un caractère banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait jamais tomber son regard sans en calculer la portée.

«Coigny, Vaudreuil, répétait Philippe, ils ont aimé la reine et ils en sont aimés. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si sombre; pourquoi un rayon de lumière ne glisse-t-il pas dans ce profond abîme qu'on appelle un coeur de femme, plus profond encore lorsque c'est un coeur de reine?»

Et lorsque Philippe avait assez ballotté ces deux noms dans sa pensée, il regardait à l'extrémité de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil, qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis côte à côte, les yeux tournés sur un autre point que celui où se trouvait la reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.

Et Philippe se disait qu'il était impossible que ces deux hommes eussent aimé et fussent si calmes, qu'ils eussent été aimés et qu'ils fussent si oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur; si elle l'oubliait après l'avoir aimé, il se tuerait de désespoir.

Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait à Marie-Antoinette.

Et, toujours rêvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si impérieuse, ce regard si majestueux; il demandait à toutes les beautés de cette femme la révélation du secret de la reine.

Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui commençaient à circuler dans le peuple, et auxquels les intérêts, les haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.

Philippe en était là de ses réflexions quand sept heures trois quarts sonnèrent à l'horloge de la salle des gardes. Au même instant, un grand bruit se fit entendre.

Dans cette salle, des pas retentirent pressés et rapides. La crosse des fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pénétrant par la porte entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la tête en arrière pour mieux entendre, puis fit un signe à la reine.

Celle-ci comprit l'indication et immédiatement leva la séance.

Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre une résolution, que la reine eût laissé deviner la sienne.

La reine passa dans la grande salle de réception.

Le roi y était arrivé devant elle.

Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du roi et lui dit quelques mots à l'oreille.

--Bien, répondit le roi, allez.

Puis à la reine:

--Tout va bien, ajouta-t-il.

Chacun interrogea son voisin du regard, le «tout va bien» donnant fort à penser à tout le monde.

Tout à coup, M. le maréchal de Castries entra dans la salle en disant à haute voix:

--Sa Majesté veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de Toulon?

À ce nom, prononcé d'une voix haute, enjouée, triomphante, il se fit dans l'assemblée un tumulte inexprimable.

--Oui, monsieur, répondit le roi, et avec grand plaisir.

M. de Castries sortit.

Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par où M. de Castries venait de disparaître.

Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour faire comprendre l'intérêt qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un sang royal mettaient à jouir les premiers d'un coup d'oeil de Suffren, peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement français: comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.

Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plutôt depuis la dernière période de combats qui avaient précédé la paix, M. le commandant de Suffren avait livré sept grandes batailles navales sans subir une défaite; il avait pris Trinquemalé et Gondelour, assuré les possessions françaises, nettoyé la mer, et appris au nabab Haïder-Ali que la France était la première puissance de l'Europe. Il avait apporté dans l'exercice de la profession de marin toute la diplomatie d'un négociateur fin et honnête, toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habileté d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il s'agissait de l'honneur du pavillon français, il avait fatigué les Anglais sur terre et sur mer, à ce point que ces fiers marins n'osèrent jamais achever une victoire commencée, ou tenter une attaque sur Suffren quand le lion montrait les dents.

Puis après l'action, pendant laquelle il avait prodigué sa vie avec l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, généreux, compatissant; c'était le type du vrai marin, un peu oublié depuis Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de Suffren.

Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son arrivée à Versailles fit éclater parmi les gentilshommes convoqués à cette réunion.

Suffren était un homme de cinquante-six ans, gros, court, à l'oeil de feu, au geste noble et facile. Agile malgré son obésité, majestueux malgré sa souplesse, il portait fièrement sa coiffure, ou plutôt sa crinière et, comme un homme habitué à se jouer de toutes les difficultés, il avait trouvé moyen de se faire habiller et coiffer dans son carrosse de poste.

Il portait l'habit bleu brodé d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il avait gardé le col militaire sur lequel son puissant menton venait s'arrondir comme le complément obligé de sa tête colossale.

Lorsqu'il était entré dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un mot à M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec impatience, et aussitôt celui-ci s'était écrié:

--M. de Suffren, messieurs!

Aussitôt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'étaient alignés d'eux-mêmes comme s'il se fût agi du roi de France, et, le bailli une fois passé, ils s'étaient formés derrière lui en bon ordre, quatre par quatre, comme pour lui servir de cortège.

Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherché à l'embrasser.

Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.

--Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que moi.

Et il conduisit de cette façon M. de Suffren jusqu'à Louis XVI.

--M. le bailli! s'écria le roi tout rayonnant.

Et dès qu'il l'aperçut:

--Soyez le bienvenu à Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propriété. Embrassez-moi, monsieur le bailli.

M. de Suffren avait fléchi le genou, le roi le releva et l'embrassa si cordialement qu'un long frémissement de joie et de triomphe courut par toute l'assemblée.

Sans le respect dû au roi, tous les assistants se fussent confondus en bravos et en cris d'approbation.

Le roi se tourna vers la reine.

--Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemalé et de Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart à moi!

--Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'éloges à vous faire. Sachez seulement que vous n'avez pas tiré un coup de canon pour la gloire de la France sans que mon coeur ait battu d'admiration et de reconnaissance pour vous.

La reine avait à peine achevé que le comte d'Artois, s'approchant avec son fils, M. le duc d'Angoulême:

--Mon fils, dit-il, vous voyez un héros. Regardez-le bien, la chose est rare.

--Monseigneur, répondit le jeune prince à son père, tout à l'heure encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais pas. Je vous remercie de m'avoir montré M. de Suffren.

Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il venait de dire un mot qui resterait.

Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord à l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en géographe de ses voyages et de son expédition.

Mais M. de Suffren fit une respectueuse résistance.

--Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majesté a tant de bontés pour moi...

--Oh! s'écria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?

--Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si grave, que j'ai pensé que Votre Majesté devait seule être juge de la cause.

--Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'espérais que votre première demande serait une faveur et non pas une punition.

--Sire, Votre Majesté, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce qu'elle doit faire.

--J'écoute.

--Au dernier combat, cet officier dont je parle à Votre Majesté montait le _Sévère_.

--Oh! ce bâtiment qui a amené son pavillon, dit le roi en fronçant le sourcil.

--Sire, le capitaine du _Sévère_ avait en effet amené son pavillon, répondit M. de Suffren en s'inclinant, et déjà Sir Hugues, l'amiral anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du bâtiment, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'étant aperçu que le feu cessait, et ayant reçu l'ordre de faire taire les canons, monta sur le pont; il vit alors le pavillon amené et le capitaine prêt à se rendre. J'en demande pardon à Votre Majesté, sire, mais à cette vue, tout ce qu'il avait de sang français en lui se révolta. Il prit le pavillon qui se trouvait à portée de sa main, s'empara d'un marteau et, tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon au-dessous de la flamme. C'est par cet événement, sire, que le _Sévère_ fut conservé à Votre Majesté.

--Beau trait! fit le roi.

--Brave action! dit la reine.

--Oui, sire, oui, madame; mais grave rébellion contre la discipline. L'ordre était donné par le capitaine, le lieutenant devait obéir Je vous demande donc la grâce de cet officier, sire, et je vous la demande avec d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.

--Votre neveu! s'écria le roi, et vous ne m'en avez point parlé!