Part 7
Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait, l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut:
--Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous?
* * * * *
Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues explications et sans se plaindre.
--Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais.
Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le contint. Je n’avais plus devant moi que le Maurice des premiers temps de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi. Rien ne l’aurait empêché de repartir.
Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question:
--Et si je revois Marthe?
Il m’avait répondu:
--Tu lui diras ce que tu voudras.
Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe.
* * * * *
Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir une enveloppe plus petite que l’on m’envoyait. La petite enveloppe contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21 novembre 1923.
Maurice écrivait:
«_Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort. Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu peux._»
Le soir, en troisième page, le journal _le Temps_ publiait l’information suivante:
«ERREUR MACABRE.--_M. René F..., de la classe 1908, originaire de Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers, à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon, où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans cette région. Ces jours derniers, le hasard de sa profession le ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire._
«_En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui a fait le nécessaire pour corriger cette erreur._»
J’ai laissé sur ma table, à côté de _l’Ingénu_, je le répète, le livre à couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux vers qui avaient enchanté Maurice:
«_Qu’il en sera de lui et d’elle_ _Tout ainsi que du chèvrefeuille_...»
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 18 OCTOBRE 1924 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME)