Le Chèvrefeuille: Roman

Part 6

Chapter 63,999 wordsPublic domain

»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à moi de me reposer mieux ailleurs ensuite. Cependant j’avais le droit de souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds, j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe, me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et toi-même agonisiez misérablement.

»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que trois cadavres.

»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son porte-monnaie, de ses deux plaques d’identité; j’accrochai à son poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le plus rapidement possible la Suisse.

»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans indulgence.

»Le reste est à peu près dépourvu d’intérêt. Pour tout le monde, depuis le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité. Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu. Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»

* * * * *

Mon ami se tut.

J’ai transcrit à peu près exactement sa confession. Mais ce que je n’ai pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion. Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme, qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement encore.

Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami de ma jeunesse, je le retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien d’autres questions à Maurice.

Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.

* * * * *

--«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as toujours notre conviction de jadis, que la vie est bête? Nous la tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas, comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!

»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.

»Non, laisse-moi parler encore. Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez loin?

»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle s’offrit, un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi, quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?

»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un homme qui a tout oublié,--tu entends? je dis: tout oublié, et donc que j’ai été heureux,--ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour accabler Marthe devant toi. La comédie de tous les temps et de tous les peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?

»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit l’armistice de 1918. Et, pour comble, j’avais à me débattre, moi, à l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister, alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas ici une scène d’enfant prodigue penaud.

»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je sais comment il faut pour la refaire.

»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses, n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je ne suis plus assez jeune.

»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été aussi brutale que mon arrivée. Tu connais Marthe comme je la connais: elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec assez de tact. Non, ne m’interromps pas!

»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.

»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et j’en ai eu la certitude quand tu m’as laissé parler, et à mesure que tu me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.

»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler, tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je sais ce qu’il peut être.

»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais qu’il n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie. Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent mon espoir.

»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!

_»... Il dit que Tristan est venu,_ _Qu’il a bien longtemps attendu_ _Pour épier et pour savoir_ _Comment il la pourrait revoir;_ _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ _Qu’il en sera de lui et d’elle_ _Tout ainsi que du chèvrefeuille_ _Qui noue au coudrier sa feuille._ _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_ _Et qu’il s’y est lacé et pris,_ _Ensemble ils peuvent bien durer;_ _Mais si l’on veut les séparer,_ _Le coudrier meurt promptement,_ _Le chèvrefeuille mêmement._ _Belle amie, ainsi est de nous:_ _Ni vous sans moi, ni moi sans vous._

»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement séparé.

»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer à mener loin de France la vie que je menais.

»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes les comparaisons.

»Un soir, je lis ces vers:

_Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ _Qu’il en sera de lui et d’elle_ _Tout ainsi que du chèvrefeuille..._

Et puis je prolonge encore l’épreuve, afin de m’assurer que je ne suis pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»

* * * * *

Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de sa vie conjugale pendant que je vivais à côté de lui, il ne m’avait pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier: du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice éprouvait le besoin de se réserver.

Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux. Et je me demande s’il savait bien lui-même comment il aimait.

En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique, et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il n’y a pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.

S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.

Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom d’historien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée, il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première, courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour lui, il en attaquait une nouvelle sans délai. Moi seul connais quelles curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou d’histoire littéraire.

Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.

Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui. Cette assurance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant, s’il vous fait son complice?

Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?

Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et j’aurais pris plus de peine avec empressement.

D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?

Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un récit succinct de ma soirée de la veille.

--Bon signe! dit-il.

--Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu refuserais de me croire.

Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma table à côté de _l’Ingénu_, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers du _Chèvrefeuille_ qu’il m’avait précisément récités:

_«Belle amie, ainsi est de nous:_ _Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»_

--Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de ma vie.

Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et c’était d’allégresse enfin.

Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.

--Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?

TROISIÈME PARTIE

Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté: c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?

Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si facile. L’air de la rue me dégrisait.

Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la même conviction.

En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.

Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami, Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que je me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?

Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à Maurice.

--Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je.

Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à bout de ma tâche avec plus d’habileté.

Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne m’envahissait.

Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune femme joyeusement me salua.

--Tiens! vous aussi? fit-elle.

C’était une amie de Marthe. Elle riait.

--Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain.

Je la regardai.

--Ils ne rentrent que demain? répétai-je.

J’étais interdit.

Je demandai:

--Quels amoureux?

--Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe?

--En effet.

--Alors!

Et elle éclata de rire.

Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite:

--Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai, vous n’étiez pas au mariage!

Et immédiatement:

--J’ai fait une gaffe?

Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air contrit. Et là, sur le trottoir, devant la maison de Marthe, devant la maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de l’ancien.

Je devais avoir une assez sotte figure.

--Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je comprends, vous espériez peut-être...

Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion.

--Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je n’étais que son ami. C’est autre chose.

Elle se rasséréna.

--Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle.

Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle ajouta:

--Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une amoureuse.