Le Chèvrefeuille: Roman

Part 5

Chapter 53,928 wordsPublic domain

»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord jalouse de façon délicieuse, le devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus profond par des riens.

»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe fut-elle coupable? Aujourd’hui je répondrais: non. Elle agissait de bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut, quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse pas!

»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.

»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment que la jalousie de Marthe ait pu m’amener à une résolution aussi saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir dépasse l’imagination.

»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler, car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre entourage.

»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je l’étais encore. J’admettais et j’admets.

»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la rigueur encore, j’aurais excusé Marthe, je le répète. Moi-même, plus d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier n’a le droit d’accuser personne.

»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous, d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles j’avais cru que je consacrerais ma vie.

»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti sorcier commençait à perdre la tête au milieu du désordre qu’il avait déchaîné.

»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en plus tyrannique.

»Son égoïsme? Non. Son amour. C’est peut-être la même chose pour toi, comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose. J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.

»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais que je m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier, parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma place?

»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que, certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder pour moi la moindre de mes pensées?--«A quoi penses-tu?» L’ai-je entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de tendresse, qui finissait par m’exaspérer!

»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec la même ardeur: elle abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer. Le _tu ne m’aimes pas, je t’aime_ et le _tu m’aimes, je ne t’aime pas_, ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que je l’ai tenté de toutes les façons.

»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que nous en serons quittes pour la menace?

»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait subir notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup de l’épreuve pour Marthe.

»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé, moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout, je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait notre union.

»Oui, tu me diras:--«Et tu n’as pas prévu que ton bel espoir pourrait ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914. Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la soif, la fatigue, l’envie de dormir,--te rappelles-tu comme nous avions envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait chasser?--tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête. Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.

»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.

»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous inexorablement?

»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent: plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans pitié.

»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.

»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne. Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout désemparé que j’étais au milieu des misères de nos tranchées, je me condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas avec plaisir. Et j’attendis.

»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait. La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes des combattants supputaient naïvement,--et de quelle pitoyable naïveté!--que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu mourir tant de camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien. On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.

»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante, ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches, de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de ses véhémences. Je commençais...

»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez, lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.

»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me taire mon ami. Toi-même qui, peu de temps après, pus la revoir aussi, et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe. Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas. Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans l’impasse de la jalousie.

»Epargne-moi la peine de te préciser les effets de sa jalousie. Je serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier. Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on nous octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à douter que je lui fusse fidèle?

»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure. Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore, monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré moi. En même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait. Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le mieux.

»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules. Le peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui, loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes, mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et, si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à ma distraction par son habituel:--«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme j’aurais gagné un refuge.

»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant toute une année de guerre, durant toute une année de corvées humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.

»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui n’aspiraient qu’à vivre!

»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face, quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210. Nous nous battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.

»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les chasseurs, accroupis et claquant des dents, n’attendaient plus que l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.

»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que probable, un être humain,--je ne peux pas dire autre chose,--sauta près de nous dans la tranchée. Il haletait.--«Le lieutenant!» fit-il. Il tira de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps de ramasser le paquet de lettres.--«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le billet.--«Voyez, me dit-il, ce que répond le commandant. Je lui avais demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre mission.»--«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant. Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement inutile. Adieu!» Et il me serra la main.

»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais pas.--«Qu’attendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe. Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.

»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers Thiaumont, où notre chef de bataillon devait être. Je buttais contre des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là, conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.

»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied, je heurtais une épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée. Alors je respirai.