Part 4
--Toi! toi! disais-je.
Il était à Paris depuis la veille.
--D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en gardent encore sans doute?
Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.
--Je te dirai, fit-il.
J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de Marthe.
--Marthe...
Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta.
--Je te dirai, fit-il encore.
A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.
Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.
Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât. Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout notre passé commun d’avant la guerre.
--Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.
Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics, son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?
J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.
* * * * *
--«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai, sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.
»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre. Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou, en grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr que tu ne me reprocheras rien.
»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie. Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire, ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.
»Verdun? Au moment de Verdun, je n’en pouvais plus. J’aurais commis n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir. Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah! comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas, mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce qu’elle avait été.
»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton amitié se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le déclarer.
»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais. Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie, il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble. Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui affirmait cette vérité de tout repos que, sans les femmes, nous serions tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux, ou sur le moment ou par le souvenir?
»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue. J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.
»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous considérions ensemble comme éternelle,--quand on est jeune on a de ces illusions,--je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches, nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière remuée me déconcerta. Mais parce que je croyais avoir mis la main sur une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être? Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous sépara davantage?
»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut pas le mien.
»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille, venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en fallait pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.
»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas. L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.
»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes pas très bien comme elle transforme celui que sans malice elle s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai, non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!
»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.
»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour prolonger par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent point.
»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame, la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.
»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu. Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non. En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande pour moi. J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle aussitôt? Je n’en disputerai pas.
»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime. Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?
»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une originalité exagérée, je m’éloigne de ce qui t’intéresse. Tu avais un ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance. L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.
»Tu étais sûr que j’étais heureux. Bien. Je ne t’avais jamais rien dit. A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te demande pour l’instant que de comprendre.
»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve une honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.
»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard, chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser. Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque, et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on, qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux. Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir l’amour? En le lui découvrant de mon côté, je jouais avec des puissances terribles.
»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu. Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait. Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma victoire fut assez piteuse.
»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai davantage ma victoire? Tu n’en doutes pas. Timidités qui cèdent, assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai. Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?
»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.
»Comment te représenterais-tu le sourire satisfait qu’elle eut, lorsque je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme, flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.
»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait apparemment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les moins solides.
»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense. Nous étions tous deux sur le même plan, au même point. Nous formions un couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de bonheur.
»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des enfants? Employer ici le verbe _créer_ serait abusif, j’entends toujours pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe _faire_. Laissons donc les enfants.
»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle qu’elle est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient telle que nous la souhaitions,--et il ne nous soucie guère sur le moment des conséquences possibles de notre désir,--nous nous croyons aimés et nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.
»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste mais c’est vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin. L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.
»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.
»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel et tel peuple étranger qui se croit plus civilisé que nous, un laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis, j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien, tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et nos jeunes filles ont, avec le XXᵉ siècle, affecté des allures qui sont inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique, appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave. Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la crainte d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.
»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère, comme on dit, qui furent les siens.
»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf, c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on encore? Mais c’était ce que je voulais.
»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux, Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt. Je n’avais plus rien à désirer.
»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à mon heure la plus belle. Mais je viens de t’ouvrir toute grande la porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir, exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du dégoût.
»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement presque. La vie quotidienne, pour qui eut la sottise ou l’imprudence de la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus. Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère l’expression, plus d’appétit que d’estomac.
»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant. Je pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder, je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du même coup d’être une enfant.