Le Chèvrefeuille: Roman

Part 3

Chapter 33,998 wordsPublic domain

Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de Maurice,--une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté, déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil à tel ou tel d’entre eux.

Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais, je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête? Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête... Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.

Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine. Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur m’attendait.

Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes. Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas des phrases.

--Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.

Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.

--Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui ressemblait un peu à mon ami Maurice.

Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi, je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans regret, en plein amour, en plein bonheur?

* * * * *

Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.

Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.

J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un amour suspendu au milieu de son élan.

Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu, je suivais Marthe dans son illusion.

Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8 heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.

--Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce malheureux! disait-elle.

Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir avec deux billets de cent francs, ou trois même.

Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,--elle tout ardente d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,--nourrir encore quelque illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on le sait, vraisemblable.

Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet, lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière, un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé pour le recevoir, comme jadis.

Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la plus vive ne peut résister.

Marthe me dit:

--Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens. Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?

--Naturellement, répondis-je.

Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre Marthe!

Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le commencement d’une douleur trop certaine.

En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour l’enterrement?

--Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.

--Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui sais...

--Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?

--Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...

--Déchiqueté? Je veux le voir.

--Marthe!

--C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le garder toujours tout pour vous?

Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.

--Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...

--Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.

Je m’inclinai.

Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.

L’amitié que j’avais pour Maurice ne craint pas de se rappeler toutes les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée. Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour ceci je demande la permission de choisir.

Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée; il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.

--Où est l’officier? dit le chauffeur.

--Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.

Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe, qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure de zinc capitonné soudain apparaît.

Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.

Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement posée sur la caisse oblongue.

J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.

Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux enfants se baissent.

--D’abord la tête! dit le gardien.

Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras. Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil ouaté de satin.

Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras. L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir. Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais, derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec soin, les morceaux du squelette de mon ami.

--Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.

Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me contait à mi-voix:

--La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de trouver la bonne.

J’abrège.

Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers la route. Elle ne résista pas.

Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait dit:

--La plaque d’identité.

L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de Maurice.

Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas pleurer de tout mon cœur.

* * * * *

Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920 qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là que je date la mort de Maurice.

On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence, plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.

Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais seul au monde.

Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée, je quittais Marthe chez elle,--une Marthe silencieuse, pâle, toute froide,--et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:

--J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.

Et elle éclata en sanglots.

Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.

Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi inutile, quand Maurice était mort?

En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.

Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire: «Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui, laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible, pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui dire.

Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe, Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur meurtri de la malheureuse Marthe.

Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au même point.

* * * * *

Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun, et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.

La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter. Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse religieusement un _Ingénu_ de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de _l’Ingénu_, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11 Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:

... _Il dit que Tristan est venu,_ _Qu’il a bien longtemps attendu_ _Pour épier et pour savoir_ _Comment il la pourrait revoir;_ _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ _Qu’il en sera de lui et d’elle_ _Tout ainsi que du chèvrefeuille_ _Qui noue au coudrier sa feuille._ _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_ _Et qu’il s’y est lacé et pris,_ _Ensemble ils peuvent bien durer;_ _Mais, si l’on veut les séparer,_ _Le coudrier meurt promptement,_ _Le chèvrefeuille mêmement._ _«Belle amie, ainsi est de nous:_ _Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»_

Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?

Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.

DEUXIÈME PARTIE

Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je crois que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à l’invraisemblance.

Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe, comme je m’étais promis d’y aller.

Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me trouver chez moi.

Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves. Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup. Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice, je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon ami Maurice.

Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je répétais seulement, stupide:

--Toi! Toi! Pas possible!

Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de réponses.

Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer. Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.

Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les mains, je le regardais.