Le Chèvrefeuille: Roman

Part 2

Chapter 23,933 wordsPublic domain

N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour. Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:

--Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour après-demain.

Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:

--A moins que Georges ne veuille nous accompagner.

Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.

Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le refusais que modérément.

Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.

Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent: «Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les autres.

Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi, elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux, l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je sais.

Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre 1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir oublier tout le reste!

* * * * *

Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et, même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde. Il n’y a lieu que de le constater.

Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir? Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue, et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la mémoire d’un homme.

On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber.

Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,--le peloton de mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice, faveur obtenue par de hautes protections.

En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades vers la ville si proche.

Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis, pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements. Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre, Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de Chantilly.

Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:

--Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en ligne.

Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme toujours.

--Verdun? nous demandions-nous.

Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie, devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de m’échapper à Paris.

--Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.

J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement. Mais sa compagnie était partie par le premier train.

C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.

A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:

--Regardez-moi ce défilé de saligauds!

J’étais prêt à répliquer de verte manière.

--Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas encore aperçu.

Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me répondit:

--Vous aurez de mes nouvelles.

A la vérité, je n’en eus pas.

Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.

* * * * *

Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,--j’entends chez la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,--se contentaient de peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point le pas aux puissances du sentiment.

Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:

--Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de Marthe.

Il m’avait répondu en riant:

--Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.

Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.

--Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il. Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler telles qu’elles sont.

Sa voix était émue. Il s’exaltait.

--Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines. Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre, songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le philosophe qui saura voir!

J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.

Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.

--Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.

Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que, presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi, près de moi.

Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé, elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non, mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes, celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas, la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:

--Si tu meurs, j’en mourrai!

On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir, Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord? Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?

A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe, et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.

C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel? N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme, qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.

--Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.

Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.

* * * * *

Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir, à la fin d’une soirée d’indécisions:

--Je vais me marier.

Je ne m’y attendais pas.

--J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?

Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous, Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre l’amitié de Maurice.

Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples, comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je les gênais. Et n’est-ce pas assez?

Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts, une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.

--Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.

Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand, rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se dérobait, lui, il m’annonça:

--L’adjudant est mort.

--L’adjudant?

--Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour une patrouille à peu près désespérée.

--Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme sans doute?

--Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis, par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.

--Pauvre diable! murmurai-je.

Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:

--Imbécile!

Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate. Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet. Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté. Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?

Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé. Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle, tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.

Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de cendres devant moi.

* * * * *

Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes. Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.

Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.

A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats, si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais prisonnier.

Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.

Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y était point parvenu.