Le Chèvrefeuille: Roman

Part 1

Chapter 13,559 wordsPublic domain

LE CHÈVREFEUILLE

DU MÊME AUTEUR:

VERS: _Le Fer et la Flamme._ _Fleurs du Désert._

ESSAIS: _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne (Edgar Malfère). _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (A. Messein.)

ROMANS: _Mienne._ (Edgar Malfère.) _Maldonne._ (Edgar Malfère.) _Monsieur Jules._ (Albin Michel.)

TRADUCTIONS: _Le livre des Baisers_,--de JEAN SECOND. (E. Malfère.) _Les Amours de Faustine_,--de JOACHIM DU BELLAY. (E. Malfère.) _La touchante aventure de Héro et Léandre_,--de MUSÉE. (E. Malfère.) _Le Chapitre Treize_,--d’ATHÉNÉE. (E. Malfère.) _Épigrammes_,--de RUFIN. (A. Messein.) _Tablettes d’une amoureuse_,--de SULPICIA. (Ed. Champion.) _Allah veuille!_--roman de ZAÏDAN. (E. Flammarion.)

EN PRÉPARATION: _Le pays de tous les mirages_, essai. _Vie de Socrate._ _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._ _Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE. _Daphnis et Chloé_,--de LONGUS,--traduction. _L’Églantine_, roman. _Samothrace_, roman. _L’Algérienne_, roman.

THIERRY SANDRE

LE CHÈVREFEUILLE

ROMAN

«Aucun de nous ne peut bien dire comment il veut être aimé.» BYRON.

_nrf_

PARIS

ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE. 1924

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE F

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.

A HENRY MALHERBE

PREMIÈRE PARTIE

Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un spectacle étonnant.

Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts lampadaires qui font à la place une modeste ceinture de clarté, des hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?

--N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.

Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.

Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus autre chose.

Face à la Concorde, une rangée d’agents de police défendait l’accès à la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les bas-côtés du monument.

--Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.

On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était occupé.

J’essayai de me faufiler dans la foule.

--Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.

On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes, enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.

Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.

--Je ne vois rien, lui dis-je.

Il eut un sourire bref.

De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps pour la faire naître à jamais?

J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée. Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas, elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.

Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse qui s’élève, et la _Marseillaise_, jouée sous la voûte.

D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?

Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse? Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant, sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le porche béant d’ombre de l’église interdite?

Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie théâtrale.

Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.

Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé, je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly, dans la foule consternée, un large couloir.

--Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.

La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant. Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de tout leur poids contre nous.

Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu du couloir sur nous conquis.

--On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré d’argent.

Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore, et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la foule. Par là non plus on n’entrait pas.

--Alors, par où?

--Par l’avenue de Wagram.

Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.

Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.

--Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service organisateur.

--Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.

Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.

Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:

--Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous: allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.

La messe sublime était bien finie.

Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.

Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.

* * * * *

L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe, est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue, elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les catégories sociales.

Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de Wagram.

Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.

Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants, s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.

Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument, faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait du pied le sol.

Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix pauvre:

--_Qu’est-c’ qui dégot’_ _Le fox-trott_ _Et mêm’ le shimmy?_ _Les pas englisch,_ _La scottisch,_ _Et tout c’ qui s’ensuit?_ _C’est la Java,_ _La vieill’ mazurka_ _Du vieux Sébasto..._

Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.

Mais le chétif orchestre se tut.

--Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.

Des mains se tendirent vers elle.

--Demandez la _Java_! Six chansons pour un franc.

A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.

Je le regardai.

--Tout de suite! dit-elle.

Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du cercle, s’éloignait promptement.

--Voilà une tête que je connais, me dis-je.

Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde, m’avait-il semblé...

--Au deuxième! annonça la chanteuse.

Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.

Des badauds chantonnaient.

--Tu es stupide, me dis-je.

Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?

--Demandez la _Java_! dit encore la chanteuse.

L’orchestre de nouveau s’était tu.

--Demandez!

Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.

Puis elle annonça:

--Nous allons vous chanter maintenant _Le P’tit Rouquin du Faubourg Saint-Martin_, le grand succès de Fortugé.

--Non, merci, me dis-je.

Et à mon tour je me retirai du cercle.

La chanteuse commençait:

--_Papa était blond,_ _Beau comme Apollon,_ _Il s’ coiffait à la Ninon._

J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.

Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là, devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.

J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.

J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.

Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager. A peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?

Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à son envie après réflexion?

Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée cependant ne s’en détachait pas.

Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.

--Mon homme à la barbe blonde?

Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un roman d’aventures de la plus basse qualité?

Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.

J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine narquoise. Toute ma conscience me revenait.

Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.

* * * * *

Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées. Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie, même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.

J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.

Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la quittant.

Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets que j’étais allé réveiller sous l’Arc de Triomphe, ils me tiendraient impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.

Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se hâtait, elle, vers son bonheur?

Son bonheur?

--Marthe...

Un nom m’ouvrait les lèvres.

Puis, aussitôt, et plus fort:

--Maurice...

Je m’arrêtai.

Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout haut le nom de mon ami Maurice.

--Maurice?

Je levai les épaules.

Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont, sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.

Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.

--Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une syphilis.

J’étais accablé.

Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y prêter.

--Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon vieux docteur Pagès.

En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.

--Pauvre Marthe!

Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le voulut, le cadavre de son mari.

Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte, emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles. L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste, je l’ai dit. Tout s’expliquait.

J’arrivais à ma porte.

J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans bruit, sans éclat, sans offense.

Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!

--Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.

Je me promettais de lui conter...

--Rien du tout, décidai-je.

A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?

Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.

* * * * *

Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?

Au reste, il ne le lui avait pas caché.

--Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême, un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est une rivale terrible.

--Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.

J’avais protesté, bien entendu.

--Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire, puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages. Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»

C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.