Part 9
Lorenzo lisait enfin dans son propre cœur; il se sentait ému à l’aspect de Beata, et il comprenait le sens de cette émotion, dont il était effrayé. Oserait-il jamais avouer un sentiment si téméraire? Que dirait-on si l’on venait à découvrir que le fils de Catarina Sarti avait osé lever les yeux sur une noble fille de Venise, qui avait recueilli son enfance et sa pauvreté? Il fuyait les occasions de la voir; il était timide, interdit en sa présence, il balbutiait en répondant aux questions bienveillantes qu’elle lui adressait. Il recherchait la solitude et les livres qui pouvaient nourrir et accroître ses illusions. La nature, le paysage et ses beautés mystérieuses, qui sont inaccessibles au vulgaire, et qui ne se révèlent qu’aux yeux éclairés par le foyer intérieur du sentiment, parlaient à son imagination un langage nouveau. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il lisait et tout ce qu’il entendait, prenait la forme de l’objet aimable qui s’élevait dans son âme comme un astre radieux. Dans une telle disposition d’esprit, Lorenzo trouva sous sa main _la Nouvelle Héloïse_ de Rousseau. Ce livre fameux, qui a ému le XVIII^e siècle, et qui a été traduit dans toutes les langues de l’Europe, exerça sur l’imagination de ce jeune homme une action puissante. Le monde un peu factice que s’était créé Rousseau, ce mélange d’idéal et de réalité où les sentiments éternels du cœur humain se mêlent aux sophismes de l’esprit, où les discussions philosophiques entravent souvent l’épanchement de l’âme, où les caractères semblent plutôt la personnification de principes abstraits que des êtres pris dans la nature, tous ces défauts, qui ont été souvent relevés dans le roman de Jean-Jacques, n’empêcheront pas qu’il ne soit recherché et lu avec avidité par les organisations tendres et poétiques. On a beau faire, la jeunesse n’écoute point les sermons et se rit des froids pédagogues qui parlent de l’amour comme d’un poison dont ils n’ont pu goûter les délicieuses amertumes. Loin de se laisser effrayer par le danger qu’on lui signale, elle s’y précipite, et ce n’est qu’après s’être sauvée du naufrage qu’elle est disposée à entendre les avis qu’on lui a prodigués avant l’heure. C’est ainsi que chaque génération recommence le même voyage et chante l’éternelle chanson du _renouveau_. La jeunesse d’ailleurs n’est point accessible à la vérité pure et sans alliage. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est le spectacle de la grandeur morale aux prises avec le destin, c’est la lutte des sentiments contre les préjugés, c’est le triomphe de la passion sur l’égoïsme de famille. Telles sont aussi les qualités qui font de _la Nouvelle Héloïse_ un livre d’un attrait singulier pour les cœurs tendres et les imaginations ardentes. Le caractère de Saint-Preux, sa position subalterne dans la famille de Julie, les moyens par lesquels il parvient à toucher son cœur, les obstacles qu’il rencontre, ces deux jeunes filles si étroitement unies et d’une tournure d’esprit si différente, les personnages secondaires qui se groupent autour des deux amants, les idées hardies que l’auteur soulève, l’admirable paysage où Rousseau a placé les rêves de son génie, tous ces détails de l’économie domestique et de la vie bourgeoise, où la musique et la poésie italienne occupent une si grande place, devaient frapper notre adolescent. Aussi se mit-il à dévorer ces pages éloquentes, qui semblaient traduire les émotions secrètes de son cœur. Il s’identifiait avec le héros dont il aurait voulu partager la destinée. Il le suivait dans les bosquets de Clarens, et se laissait conduire avec lui dans les bras de Julie, qui lui imprimait sur les lèvres le fatal et divin baiser. Tous les incidents de cette fable touchante, où Rousseau a esquissé comme un tableau de la société que pressentait son âme, excitaient d’autant plus l’intérêt de Lorenzo, qu’il y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation dans la maison du sénateur.
Derrière le bois qui couronnait les hauteurs de la villa Cadolce, il y avait un petit chemin, un _stradotto_ tortueux et solitaire, qui conduisait jusqu’au village de la Rosâ, et de l’autre extrémité allait aboutir à la grande route de Cittadella. Ce chemin était bordé d’un côté par le talus du parc et par un ruisseau qui en baignait les contours, et de l’autre côté par une haie vive, touffue et fort irrégulièrement plantée, qui déversait en tous sens sa riche végétation. Des rameaux d’aubépine et de mûrier sauvage s’échappaient de la haie, qui ne pouvait les contenir, et allaient s’entrelacer aux branches folles des arbres, formant ainsi une voûte de verdure qui préservait le chemin de l’ardeur du soleil. Une grande allée traversait le parc, et au fond de cette avenue on apercevait le toit de la villa, où les paons étalaient leur plumage d’or, remplissant les échos de leurs cris plaintifs.
Par une belle matinée de printemps, Lorenzo se promenait dans la grande allée du parc de la villa Cadolce. Le cœur rempli d’inquiétude et de cette fièvre de bonheur que donne la première atteinte du mal sacré, il avait quitté brusquement sa chambre, et marchait sans but devant lui, respirant à longs traits l’air fluide et chargé d’aromes que l’aurore répand autour d’elle, comme pour annoncer l’arrivée du jour. Les feuilles des arbres, encore trempées de rosée, jetaient mille reflets divers qui égayaient le regard et provoquaient une délicieuse sensation de fraîcheur. Les oiseaux babillaient dans les bocages, et du milieu de leur concert, toujours le même et pourtant toujours nouveau, s’élevaient quelques notes pénétrantes qui semblaient révéler une joie plus vive, une sensibilité plus exquise. Je ne sais quel poëte indien a dit que le langage des oiseaux fut compris un jour par un couple d’amants qui promenaient leur bonheur à l’ombre des forêts, et qu’ils parvinrent à s’entretenir avec les plus éloquents de ces chantres merveilleux. Cette fiction ingénieuse, comme toutes celles de la poésie primitive, renferme une observation profonde, et l’histoire touchante de Philomèle et de Progné nous offre, ainsi que toutes les métamorphoses de la fable antique, un témoignage de cette croyance universellement répandue, que l’amour est la source de la poésie, de la musique et de la science des choses divines.
Le soleil s’élevait sur l’horizon et commençait à traverser ces légers nuages du matin qui l’entourent comme une auréole. Une atmosphère déjà tiède, toute saturée de parfums, d’étincelles et de bruits joyeux, remplissait l’âme du jeune Lorenzo d’un bien-être ineffable. Arrivé au bout de la grande allée, il franchit le ruisseau qui servait de limite au parc, prit le chemin qui conduisait à la Rosâ, et se perdit sous des arceaux de verdure. La fleur blanche des cerisiers jonchait le chemin, et dans les éclaircies des buissons lumineux on voyait reluire et s’agiter des myriades d’insectes, de papillons et de timides fauvettes qui voltigeaient autour de leur couvée nouvelle. L’ombre, la fraîcheur et le silence conviaient à la rêverie, et laissaient errer l’esprit au milieu de ce pétillement sourd et mystérieux qui est la vie de la nature, et que le génie de Beethoven a pu seul reproduire dans la deuxième partie de la _Symphonie pastorale_. Lorenzo cheminait lentement, savourant en lui-même les plus douces espérances, lorsqu’une voix un peu fruste se fit entendre au loin. _Trà, là là_.... Et ce refrain, qui terminait une cantilène villageoise, se répandit dans les sinuosités du chemin comme la vibration prolongée d’un instrument rustique.
Après un instant de silence, la voix reprit son élan et fit entendre de nouveau les mêmes notes, _là.... là_, ... lesquelles, suspendues longtemps dans les airs, exhalèrent un parfum de gaieté franche et naïve qui fixa l’attention de Lorenzo, parce qu’il crut reconnaître la voix de Giacomo. C’était lui, en effet, qui s’en venait à califourchon sur un âne en chantant comme un bienheureux. «_Eh! viva, il nostro caro Lorenzo!_ lui dit-il en l’apercevant. Qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu, _per Bacco_! et comme vous voilà grandi! Pourquoi donc oubliez-vous ainsi vos amis de La Rosâ, où nous parlons si souvent de vous? Hier encore je disais à Zina, que vous connaissez: «Que je voudrais voir ce brave Lorenzo depuis qu’il est devenu un _bel signore_ et aussi savant, dit-on, que le curé de Cittadella!—Ah! répondit-elle, il ne pense guère à nous, _povera gente_; nous n’avons ni le langage ni les belles manières des _cavalieri_ parmi lesquels il vit.»
—Vous me faites injure, mon cher Giacomo, en me prêtant de tels sentiments, répliqua vivement Lorenzo. Je ne suis point un _signore_, comme vous voulez bien le croire, et je suis loin d’avoir oublié les bonnes gens qui m’ont vu naître et qui ont entouré mon enfance d’une affection si cordiale.
—Il ne faut pas vous fâcher de mes paroles, répondit Giacomo avec bonhomie, car je ne pensais point à mal en vous rapportant les caquetages de cette mauvaise langue de Zina, qui vous aime bien pourtant, et qui est toute fière d’avoir été pour quelque chose dans votre bonheur. Vous rappelez-vous, _caro Lorenzo_, cette belle nuit de Noël où nous fûmes introduits pour la première fois à la villa Cadolce? Avec quelle présence d’esprit Zina répondit aux questions que lui faisait la signora sur votre compte! Dame!... il y a déjà quelques années de cela, et vous avez bien changé depuis lors, _per Bacco_! Vous voilà comme le fils de Son Excellence, et, puisqu’on a vu des rois épouser des bergères, pourquoi donc la fille du sénateur n’épouserait-elle pas....
—Est-ce que tu t’imagines, Giacomo, que les choses de ce monde se passent comme dans la belle histoire de Silvio et de Nisbé, que je t’ai entendu raconter si souvent? répondit Lorenzo en coupant brusquement la parole à son interlocuteur. Ce sont là des folies qu’il faut laisser dans les contes de nourrices où tu les as puisées. La signora Beata est trop grande dame pour penser à un pauvre garçon comme moi, sans autre avenir que la protection que lui accorde son père. La fille d’un sénateur de Venise est bien autrement difficile que la fille d’un roi, fût-elle née, comme la charmante Nisbé, du baiser d’une immortelle.
—Bah! bah! dit Giacomo, on a vu des choses moins surprenantes, et _san Pietro e san Paolo_ disent positivement qu’il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent jamais. _Addio_, signor Lorenzo, voilà le jour qui s’avance, et il faut que j’aille au marché de Cittadella. Au revoir, _arri malandrino_,» dit-il en frappant des deux talons sur sa piteuse monture, qui trottinait conformément au proverbe: _Chi va piano, va sano_.
Et Giacomo s’éloigna en lançant par-dessus les arbres son joyeux refrain, qui retentit dans les airs et s’éteignit peu à peu comme le frais gazouillement de l’alouette matinale «qui se balance dans l’espace, puis s’interrompt tout à coup pour s’écouter elle-même et jouir de la douceur de ses propres concerts.»
Qual lodoletta che ’n aere si spazia Prima cantando, e poi tace contenta Dell’ ultima dolcezza che la sazia[14].
Tout ému de la conversation qu’il venait d’avoir avec Giacomo, qui avait touché à la corde sensible de son cœur, Lorenzo, au lieu de poursuivre son chemin et d’aller à La Rosâ ainsi qu’il en avait l’intention, s’en retourna tristement au château. La matinée était déjà fort avancée, et le soleil radieux inondait la grande allée du parc de ses rayons pénétrants, qui faisaient rechercher les coins ombreux, propices au recueillement. Arrivé près du palais, il se détourna à main gauche et prit une petite allée transversale qui aboutissait à un bosquet où Beata avait l’habitude de se réfugier pendant certaines heures de la journée. Ce bosquet, entouré de bancs de repos, était formé par un taillis épais entremêlé d’arbres fruitiers de toute espèce, qui donnaient à ce réduit l’aspect d’un verger délicieux où l’utile se mêlait à l’agréable, conformément à la poétique de Palladio sur les maisons de plaisance. Un treillis tapissé de chèvrefeuille et de plantes grimpantes ne laissait pénétrer dans ce sanctuaire qu’une lumière attiédie, qui colorait le feuillage sans le traverser. Des statues représentant les muses avec leurs différents attributs longeaient l’avenue, au bout de laquelle le regard se reposait sur un parterre où des roses, des œillets et des citronniers encadraient un bassin de marbre que remplissait bruyamment un jet d’eau intarissable. Ce lieu semblait avoir été disposé pour convier aux doux épanchements de l’âme, pour évoquer cette fantaisie aimable qui est le rayonnement des natures bien douées. Contenue ainsi dans des limites qui la charmaient sans l’étonner, l’imagination satisfaite n’entrevoyait pas de plus vastes horizons ni un monde meilleur.
Lorenzo, qui s’avançait lentement vers le bosquet où il s’était trouvé tant de fois avec Beata, crut apercevoir à travers le feuillage les reflets d’une robe blanche qui le firent tressaillir. Il n’osait plus faire un pas, ses jambes tremblaient sous lui, et son cœur battait violemment dans sa poitrine. Il essaya de se raffermir et de passer à côté sans y jeter les yeux, feignant une indifférence et une tranquillité dont la passion s’enveloppe souvent pour mieux dissimuler sa faiblesse; mais il ne put aller plus loin et resta immobile derrière un bouquet de lilas qui, fort heureusement, le dérobait à la vue.
Quelle est donc cette mystérieuse puissance d’une première affection qui transfigure tout à coup l’objet aimé et l’enveloppe d’une atmosphère magique qui se communique à tout ce qui l’approche? Cette robe blanche, dont les reflets lointains font tressaillir Lorenzo, il l’avait vue bien souvent sans aucune émotion et sans se douter qu’elle pût jamais devenir pour lui un signe d’ineffables souvenirs. Maintenant il ne l’oubliera jamais, et jusqu’à son dernier soupir elle flottera devant ses yeux comme un symbole de sa jeunesse et de ses divines espérances. O savants qui ne croyez point aux miracles, pas même à ceux que Dieu accomplit chaque jour par vos mains, qu’est-ce donc que l’amour, si ce n’est un miracle permanent qui est aussi vieux que le cœur de l’homme?
Son trouble s’étant un peu calmé, Lorenzo regarda timidement à travers les interstices du treillis; il vit Beata et Tognina, qui causaient ensemble. Beata était vêtue en effet d’une robe blanche un peu traînante qui lui dessinait la taille, et un fichu de soie noire, jeté négligemment sur ses belles épaules, couvrait imparfaitement d’inappréciables trésors, en faisant ressortir l’éclat et la morbidesse de son teint. Une rose fixée au milieu du sein, deux boucles de cheveux qui descendaient sur son cou gracieux, donnaient à sa physionomie pleine de charme je ne sais quel air sérieux et attendri qui se combinait heureusement avec la gaieté du jour et la fraîcheur printanière du paysage. Elle tenait à la main une ombrelle de soie à ramages, qui la préservait de ces mille petits insectes qui tourbillonnent follement à la suite d’un rayon de soleil. Tognina, moins grande et plus vive dans ses allures, portait une robe à fond blanc varié d’arabesques aux couleurs saillantes, et sa belle chevelure noire était ornée d’une petite branche de jasmin qui s’inclinait sur l’oreille gauche. Ces deux jeunes filles, dont la mise révélait assez bien le caractère, formaient une de ces légères dissonances d’esprit et de mœurs avec lesquelles il semble que la nature se plaise à nouer les affections les plus douces et les plus durables. A les voir se promener ainsi nonchalamment au milieu d’un paysage enchanteur que l’art avait soumis à ses lois, ces deux charmantes personnes, dont l’ombre se dessinait par intervalles dans l’allée solitaire, où l’on n’entendait que le bruit de l’eau jaillissante, présentaient une scène exquise de la société polie dans un siècle de loisirs. Pour rendre toute la suavité d’un pareil tableau, pour exprimer l’harmonie qui résulte du contraste de deux femmes élégantes et bien nées, qui livrent à l’heure qui passe le secret de leurs cœurs, il faudrait la musique de Mozart, par exemple le duo du _Mariage de Figaro_ entre la comtesse et Suzanne, lorsque, sur une phrase aussi transparente que le plus beau jour, elles chantent en badinant:
Che soave zefiretto Questa sera spirerà!
«Sais-tu bien, ma chère, dit Tognina en jouant avec son éventail, que Lorenzo devient, ma foi, un beau garçon, et qu’il n’est plus permis de le traiter sans cérémonie?
—Je ne le sais que trop, répondit Beata avec un accent de tristesse.
—Je ne vois pas qu’il y ait lieu à prendre le deuil pour un fait aussi simple, répondit Tognina, et tu n’as pu croire que ton pupille resterait toujours un agneau de Pâques à la toison immaculée!
—Non, sans doute, répondit Beata, mais je vois arriver avec peine le moment où il faudra me séparer de lui.
—Te séparer de Lorenzo! et pourquoi donc? Tu es riche, fille unique, maîtresse de faire tout ce que tu veux: il faudrait être furieusement mélancolique pour gâter une si belle existence.
—Tu en parles bien à ton aise, chère Tognina, et tu ignores les difficultés de ma position. La fille d’un sénateur de Venise appartient d’abord à la république, et puis à sa famille, qui en disposent selon les intérêts de l’État ou les convenances de la société. Tu es cent fois plus libre que moi, et il y a des jours où j’envie le sort de Teresa, ma camériste, qui peut, du moins, suivre les inspirations de son cœur.
—On dirait, à t’entendre, que Lorenzo a pénétré fort avant dans le tien, répliqua Tognina avec malice. Après tout, où serait le mal que tu fusses touchée par les qualités d’un jeune homme que tu as élevé et qui a répondu à tes espérances? Tu n’as guère que quatre ans de plus que lui, et on surmonte bien des difficultés quand on aime, témoin l’histoire de la fameuse Bianca Capello.»
Sans répondre directement à cette dernière observation, qui touchait à la plus vive de ses préoccupations, Beata feignit de prendre le change et détourna la conversation sur un autre sujet. Les jeunes amies les plus intimes ne se laissent pas ravir sans défense le mot suprême qui résume leurs plus chères pensées, et ce n’est que par distraction ou par le besoin qu’elles éprouvent de se voir encouragées dans leurs sentiments qu’elles trahissent leur secret. Beata surtout était d’une grande réserve, et l’idée qu’elle avait de sa dignité la rendait très-circonspecte dans ses paroles. Après un instant de silence que Tognina se garda bien d’interrompre, Beata, entraînée malgré elle vers le sujet qui remplissait son cœur, ajouta négligemment:
«J’ai eu hier un long entretien avec mon oncle, dont tu sais l’affection pour Lorenzo.
—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?
—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que ce soit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»
Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’un _mezzo soprano_ d’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir des _dilettanti_ qu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs du XVIII^e siècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios, _le Messie_ et _Samson_. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection. Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers les _impressarii_ et les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.
D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.