Le chevalier Sarti

Part 7

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Ces éloges adressés à Lorenzo par l’abbé Zamaria, qui n’en était pas prodigue, firent tressaillir le cœur de Beata, qui ne put comprimer entièrement l’émotion qu’elle ressentait. A mesure que Lorenzo grandissait et que son jeune esprit répondait aux soins dont il était l’objet, l’affection de Beata pour cet enfant que la fortune lui avait amené par la main grandissait aussi et remplissait son cœur d’une satisfaction pleine de charme, qui l’entraînait doucement vers un sentiment plus énergique dont elle ignorait la nature et la toute-puissance. Elle était tout simplement heureuse de voir s’épanouir cette jeune plante que Dieu avait commise à sa sollicitude; elle était heureuse de voir ses efforts couronnés de succès et de pouvoir se dire que son instinct ne l’avait pas trompée en lui inspirant la pensée de s’attacher le fils de Catarina Sarti. Cette adoption, qui avait été plutôt l’œuvre du hasard que le résultat d’une détermination préméditée, était d’ailleurs conforme aux habitudes de la haute aristocratie de Venise, qui aimait à étendre les rameaux de son autorité et à couvrir de sa protection tous ceux qui en réclamaient le bénéfice. Beata se laissait donc aller à son penchant sans se préoccuper de l’avenir et sans craindre que le sentiment confus qu’elle éprouvait pour Lorenzo pût jamais acquérir un caractère dangereux pour la sérénité de son âme. Fille d’un grand seigneur, fière de son nom et habituée dès l’enfance au respect qui était dû à l’illustration de sa famille, Beata ne pouvait s’alarmer de ces relations avec un jeune garçon qui avait quatre ans de moins qu’elle, et dont la naissance modeste eût été d’ailleurs un obstacle suffisant à des rêves impossibles. La différence de l’âge, bien plus sensible dans le Midi que dans le Nord, la distance que la fortune avait mise entre Beata et Lorenzo, distance qui, malgré l’altération des mœurs et l’affaiblissement des vieilles institutions, était encore plus respectée à Venise que dans aucun autre pays de l’Europe, toutes ces raisons, jointes au caractère de Beata et à la rare distinction de sa nature, ne lui permettaient point de s’inquiéter sur l’avenir d’un penchant qui se présentait sous les apparences d’une affection fraternelle. Aussi ne craignait-elle point d’avouer la joie que lui faisaient éprouver les succès de Lorenzo et de réclamer, avec une naïveté charmante, la part qui lui revenait dans son éducation. Elle l’avait entouré d’une sollicitude où se mêlait à son insu l’attraction mystérieuse des sexes, qui se fait toujours sentir, même entre les différents membres de la famille la plus chaste. Beata se disait tout bas, en voyant les rayons de la jeunesse effleurer le front de Lorenzo: «C’est moi qui l’ai fait ce qu’il est; c’est moi qui l’ai soustrait aux rigueurs d’une aveugle destinée! Il est mon œuvre, c’est l’écho de mon âme. S’il tient de sa mère la vie du corps, il me doit celle de l’esprit.»

C’est ainsi que Beata laissait échapper les premiers murmures de son cœur sans en approfondir la cause; c’est ainsi qu’elle voguait sur le courant facile qui l’entraînait, sans prendre garde aux dangers de la route. Bercée par des rêves charmants, les paupières mi-closes, elle écartait le jour qui aurait pu l’éveiller: il est si doux, le sommeil du matin! En grandissant sous la tutelle de Beata, Lorenzo, en effet, développait chaque jour les plus heureuses dispositions, qui le rendaient de plus en plus digne de l’intérêt de ses protecteurs. Docile, studieux et très-reconnaissant pour les soins qu’on lui prodiguait, son aimable caractère s’épanouissait sans efforts et semblait répondre à toutes les espérances qu’on avait conçues de lui. La musique, les langues et l’histoire formaient les principaux éléments de l’instruction qu’on lui avait donnée, et sur ce fond solide, qui ne pouvait que s’élargir avec le temps, l’imagination hardie de Lorenzo jetait les plus vives couleurs. Il se sentait heureux de vivre dans le milieu où l’avait conduit la fortune; il s’élançait dans la carrière qu’on lui avait ouverte avec une joie radieuse où se trahissait l’orgueil bien légitime d’une émancipation inespérée. Sa vive intelligence avait franchi presque sans douleur les obstacles de l’initiation, et il travaillait avec une telle ardeur, qu’on était souvent obligé de modérer son zèle.

La littérature française du XVIII^e siècle, qui était répandue dans toute l’Europe, et que l’abbé Zamaria lui avait fait connaître, commençait cependant à déposer dans l’esprit de Lorenzo quelques germes de ces doctrines nouvelles qui devaient soulever le monde et en changer les destinées. Les œuvres de Locke, de Condillac, de Voltaire, surtout celles de Rousseau, furent dévorées successivement et produisirent sur son imagination une fermentation que les pieux conseils de sa mère, qui venait souvent le visiter à la villa Cadolce, ne parvenaient pas toujours à calmer. Ce côté alarmant du caractère de Lorenzo, qui aurait pu briser en un instant l’édifice encore fragile de sa fortune, ne se révélait qu’à travers les lueurs d’une exaltation juvénile qui ne manquait point de grâce, et qui était plutôt de nature à charmer le regard attristé du vieux sénateur. Sans rien perdre du respect qu’il devait à ses protecteurs, sans oublier la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, dont il était bien loin de soupçonner le sentiment tendre et voilé, Lorenzo était fier néanmoins d’avoir franchi le cercle fatal que le destin et les institutions humaines avaient tracé autour de son berceau. Avide de connaissances, il harcelait l’abbé Zamaria de mille questions qui annonçaient l’activité de son intelligence. Lorenzo était naïvement glorieux d’être entré dans ce monde enchanté, de parler la langue des patriciens, et de sentir quelque chose en lui qui le rapprochait de la race des demi-dieux. Tout souriait à ses désirs, tout s’aplanissait sous ses pas; il naviguait à pleines voiles, et son cœur débordait d’espérances infinies. Aussi comme il bénissait la main qui l’avait soulevé de terre! comme il adorait l’ange qui lui avait ouvert les portes du paradis!

La vie qu’on menait au palais Cadolce était remplie de nombreux incidents qui venaient varier presque chaque jour le plaisir de la villégiature. C’étaient de fréquentes réceptions des plus grands personnages de la terre ferme, des collations splendides, des concerts et de longues promenades, tantôt à pied, tantôt en carrosse, qui aboutissaient presque toujours à quelque habitation seigneuriale, où demeurait une famille de connaissance qu’on allait visiter. On faisait aussi de petits voyages dans les villes environnantes, à Bassano, à Trévise, à Vérone, à Vicence, et surtout à Padoue, où Marco Zeno était souvent entraîné par son vieil ami Foscarini, qui remplissait alors dans cette ville la charge de provéditeur. Dans ces excursions agréables, où Beata et Lorenzo avaient si souvent occasion de se rapprocher et de se communiquer les sensations que faisait naître en eux l’aspect de lieux inconnus, leur cœur trouvait un aliment nouveau à la passion naissante dont ils commençaient à sentir les atteintes. Si l’amour est le sentiment le plus profond et le plus impérieux de la nature humaine, si, comme l’oiseau fabuleux, il naît et se consume dans le mystère, sans qu’on ait pu découvrir encore ni le principe qui le fait vivre ni la cause qui le fait mourir, il est certain du moins que la variété des phénomènes qu’il rencontre sur son passage avive son ardeur et prolonge son illusion.

Lorsque Marco Zeno, accompagné de sa fille, de l’abbé Zamaria, de Lorenzo, de Tognina et d’une partie de sa maison, se rendait dans une ville voisine appartenant à la république, il fallait voir avec quelle prostration était reçu par les autorités et les populations empressées ce simple sénateur, qui semblait enfermer dans un pli de sa toge la destinée du moindre citoyen. Depuis l’antique Rome, jamais puissance politique n’avait su imprimer son autorité sur les peuples vaincus avec autant d’énergie que le gouvernement aristocratique de Venise. Un noble Vénitien, en quittant les lagunes où son influence était limitée par celle de ses confrères et de ses rivaux, devenait, dès qu’il posait le pied sur la terre conquise, un proconsul dont les plus grands seigneurs ambitionnaient la protection. Cette toute-puissance de l’autorité, qui n’excluait ni l’attachement pour la métropole ni le respect sincère pour ses institutions, n’était pas encore beaucoup affaiblie, malgré le travail des idées nouvelles et l’approche des temps difficiles. A son arrivée dans une ville, toutes les portes s’ouvraient devant Marco Zeno, qui n’avait qu’un mot à dire pour faciliter à l’abbé Zamaria l’accès des bibliothèques, des musées et de tous les établissements scientifiques, où celui-ci pouvait satisfaire amplement sa curiosité d’érudit. Aussi l’abbé usait-il largement de son crédit, et, suivi de Lorenzo, de Beata et de son inséparable amie Tognina, il ne manquait pas une occasion de montrer sa vaste instruction, qui charmait son auditoire en l’éclairant. On pense bien que la musique tenait une grande place dans les causeries savantes de l’abbé Zamaria, qui n’avait garde d’oublier une date ou un fait important de nature à flatter sa double passion de Vénitien et de mélomane.

En passant à Vicence et en visitant quelques-uns des admirables palais qui embellissent cette charmante ville, vraiment digne d’être le séjour d’un peuple de patriciens: «Toutes ces merveilles, dit l’abbé, qui s’adressait particulièrement à Lorenzo, dont l’attention naïve plaisait beaucoup au savant _cicerone_, toutes ces merveilles sont l’œuvre de Palladio, qui est né dans cette ville en 1518, et dont le génie grandiose et simple n’est pas sans quelque analogie avec le génie de Palestrina, son contemporain, le sublime restaurateur de la musique religieuse. Je te ferai sentir une autre fois toute la justesse de ce rapprochement que je ne puis qu’indiquer aujourd’hui, et je me contente seulement d’ajouter que c’est également dans cette même ville de Vicence qu’est né, en 1511, Nicolas Vicentino, savant musicien qui vécut à Rome, où il souleva, dans l’année 1551, une discussion qui partagea le monde savant en deux camps ennemis. Nicolas Vicentino, dont le caractère était fort irascible, prétendait que les genres diatonique, chromatique et enharmonique de l’ancienne musique des Grecs pouvaient être soumis à l’harmonie moderne, telle qu’elle existait au XVI^e siècle. Pour donner plus d’évidence à sa démonstration, il fit construire un instrument auquel il donna le nom d’_arcicembalo_, qui contenait plusieurs claviers où se trouvaient reproduites les différentes échelles de la musique grecque avec les intervalles qui les caractérisaient. Cette question, qui a été si souvent débattue depuis, fut jugée au désavantage de Vicentino, qui fut condamné à payer deux écus d’or à son antagoniste Vicenzo Lusitano. Il n’en est pas moins vrai que Nicolas Vicentino a joui de son temps d’une très-grande renommée, puisqu’on a frappé plusieurs médailles en son honneur, dont une représente un orgue avec cette légende: _Perfectæ musicæ divisionisque inventor_.»

En visitant Padoue, que Lorenzo voyait pour la première fois, l’abbé Zamaria conduisit aussitôt ses joyeux disciples dans la vieille église de Saint-Antoine, dont la chapelle était l’une des plus renommées de l’Europe. Cette chapelle, richement dotée par la munificence de la république et la générosité de plusieurs nobles familles, était composée alors de quarante musiciens, huit violons, quatre altos, quatre contre-basses, quatre instruments à vent et seize chanteurs, parmi lesquels il y avait huit _sopranistes_. Le chœur contenait quatre grandes orgues dorées qu’on touchait alternativement et quelquefois toutes ensemble, ce qui produisait une sonorité immense qui couvrait les voix, au lieu de les accompagner. La chapelle du _Santo_, comme on dit à Padoue, avait été dirigée pendant un demi-siècle par le célèbre Tartini, violoniste du premier mérite, théoricien ingénieux, qui mourut dans cette ville, le 16 février 1770. Tartini était né à Pirano, en Istrie, d’une famille honorable, qui l’avait envoyé à l’université de Padoue pour y étudier la jurisprudence; mais la musique et une aventure romanesque qui faillit lui coûter la vie en décidèrent autrement, et firent de Tartini un des plus grands artistes de son temps. Il fonda à Padoue une école célèbre de violon, qui a fourni à l’Europe et surtout à la France les virtuoses les plus habiles, parmi lesquels on doit citer L. Nardini, Mme de Sirmen, Pagin et La Houssaye. Il a composé pour son instrument beaucoup de musique, et ses œuvres renferment de telles difficultés de mécanisme, qu’on ne les a guère surpassées de nos jours.

Tartini était à la fois maître de chapelle et premier violon solo de l’église Saint-Antoine, car il faut bien qu’on sache que depuis le commencement du XVII^e siècle, c’est-à-dire avant Corelli, l’usage s’était établi dans presque toute l’Italie de jouer des morceaux de violon dans les églises pendant l’office divin. Cette manière de louer Dieu doit paraître au moins singulière aux peuples du Nord, qui ne vont guère à l’église que pour y pleurer les plaisirs et les joies de ce monde. Les peuples du Midi, au contraire, et particulièrement les Italiens, considèrent le temple comme un lieu consacré au culte des sentiments aimables, et ils s’y rendent pour remercier la Providence de les avoir fait naître sur une terre ornée des plus divins trésors. Ils sont heureux de vivre, et c’est pourquoi ils offrent à l’auteur de toutes choses un cœur rempli de concerts et de bénédictions. Aussi la musique religieuse qu’on exécutait à la chapelle de Padoue n’avait-elle rien de la gravité touchante qui caractérise les admirables compositions de Palestrina et celles de l’école romaine en général; cela ressemblait un peu trop au style souriant et maniéré des tableaux de Tiepolo, qui sont en très-grand nombre dans l’église de Saint-Antoine.

C’était pendant la foire qui a lieu dans le mois de juin que Zeno et sa suite s’étaient rendus à Padoue; époque brillante où cette grande ville, ordinairement silencieuse, était remplie d’étrangers et surtout de Vénitiens qui venaient prendre part aux fêtes qui s’y donnaient pendant trois semaines. Le théâtre de Padoue était alors desservi par les plus célèbres virtuoses de l’Italie, qu’on y faisait venir à grands frais, et la chapelle déployait toutes ses pompes pour célébrer dignement la fête de son patron. Le jour où l’abbé Zamaria, le sénateur Zeno et le reste de la compagnie allèrent à l’église Saint-Antoine, tous les musiciens de la chapelle, sous la direction du P. Valotti, élève et successeur de Tartini, étaient réunis pour contribuer à l’éclat de l’office divin. Après un prélude sur les quatre grandes orgues, qui se répondirent en variant successivement le même thème, emprunté à une mélodie de plain-chant, on exécuta une messe avec accompagnement d’orchestre, de la composition du P. Valotti. Cette messe, d’un style un peu trop fleuri, n’était pas dépourvue de mérite, et se rapprochait beaucoup du style de la musique religieuse de Jomelli. Au milieu de la cérémonie, et après un chœur à quatre parties dont l’effet avait paru agréable, on vit apparaître à la tribune de l’une des orgues le violoniste Pasqualini, qui venait jouer une sonate _di chiesa_. Pasqualini était un gros homme d’une cinquantaine d’années, d’une taille ramassée, d’une figure joviale, qui reluisait sous sa large perruque poudrée à frimas, comme un de ces mascarons grimaçants dont se sert l’architecture pour varier la nudité des lignes. Pasqualini se mit en mesure d’attaquer son _andante religioso_ avec l’emphase d’un _buffo caricato_. Lorsqu’il fut arrivé à la partie brillante de son morceau, où se trouvaient condensés tous les artifices du violon, les _staccati_, les effets de doubles cordes et les arpéges les plus étendus, Pasqualini se démenait comme un diable dans un bénitier, et à chaque coup d’archet qu’il donnait il s’échappait de sa perruque un nuage de poussière qui allait enfariner l’organiste et les chanteurs qui garnissaient la tribune. A cette scène, plus digne d’une comédie que de la gravité d’une cérémonie religieuse, l’abbé Zamaria ne put s’empêcher d’éclater de rire en disant tout bas à Lorenzo, qui était assis près de lui: «Voilà un vieux _parrucconne_ qu’on devrait envoyer à la foire pour amuser les gens de la campagne; il y serait mieux à sa place que dans une église.»

Fort heureusement, après cet épisode burlesque, qui ne dura que quelques minutes, une voix suave, dont le caractère étrange frappa Lorenzo d’un grand étonnement, vint chanter un motet qui était mieux approprié à la circonstance. Jamais Lorenzo n’avait rien entendu de comparable à cette voix qui ressemblait à une voix de femme sans en avoir la limpidité. Il semblait interroger du regard l’abbé Zamaria, qui s’amusait beaucoup de son étonnement, dont il n’avait ni le temps ni la volonté de lui expliquer la cause. A mesure que le chanteur développait la puissance de son talent et que cette voix mystérieuse s’élevait dans les cordes supérieures, l’émotion remplaçait la surprise dans le cœur de Lorenzo, et cette émotion était partagée par Beata, dont l’oreille était cependant moins inaccoutumée à de pareils phénomènes. Le morceau que chantait le virtuose était d’un très-beau caractère; c’était un air à la fois religieux et pathétique qu’on attribuait à Stradella, compositeur et chanteur célèbre du XVII^e siècle, qui l’aurait écrit, s’il faut en croire un peu la légende, pour exprimer ses propres sentiments dans une circonstance bien connue de sa vie aventureuse. Lorsque le chanteur fut arrivé à la seconde partie du morceau qu’il interprétait, à cette belle phrase en _sol majeur_ dont les notes lourdes et douloureuses semblent s’élever vers le ciel comme un cri de miséricorde longtemps retenu au fond du cœur, il fut si pathétique, il déploya une si grande manière de phraser, sa respiration était si bien ménagée, et il parut si pénétré des sentiments qu’il exprimait avec une si rare perfection de style, que Beata, malgré ses efforts pour dominer l’émotion qui la gagnait, ne put contenir de grosses larmes qui sillonnèrent son beau visage. Son âme, déjà riche par son propre fonds et plus riche encore par le souffle divin qui commençait à l’agiter, s’ouvrait au moindre contact, comme une fleur généreuse qui livre aux rayons du jour l’arome dont elle est remplie. C’est ainsi que la jeunesse prête volontiers aux premiers objets qui la captivent la vie surabondante qui est en elle; c’est ainsi que l’amour, qui est la jeunesse éternelle, couvre la nature de la poésie qui forme son essence, et qu’il croit entrevoir partout des horizons infinis qui ne sont bien souvent que le mirage de ses propres illusions. Quel est l’homme éclairé, quel est l’artiste devenu célèbre qui ne se rappelle avec bonheur la simple histoire, l’image naïve ou la mélodie rustique qui ont charmé son enfance et dont l’impression lui est restée ineffaçable, malgré tout ce que son goût a pu lui dire depuis contre ces bégayements de la muse populaire? Ces contrastes sont bien plus fréquents en musique que dans les autres arts, et tel grand compositeur qui remplit le monde du bruit de ses chefs-d’œuvre ne peut s’empêcher de rêver et de s’attendrir en écoutant le refrain plaintif qui lui apporte un souvenir du pays qui l’a vu naître.

L’illusion de Beata n’était pas tout à fait de la même nature, car le virtuose qui avait eu le pouvoir de lui arracher des larmes n’était rien moins que le fameux Guadagni, l’un des plus admirables sopranistes de la seconde moitié du XVIII^e siècle, le chanteur favori de Gluck, qui avait composé pour lui le rôle d’Orfeo. Lorenzo, qui ne pouvait encore s’expliquer la nature de la voix que possédait Guadagni, et dont l’admiration pour le virtuose était mêlée d’une vague inquiétude, demanda à l’abbé Zamaria, en sortant de l’église Saint-Antoine:

«_Maestro_, comment s’appelle le chanteur que nous venons d’entendre, et quelle est cette voix qu’on dirait sortir de la bouche d’un ange?

—C’est un _canarino_, répondit l’abbé en riant, un oiseau rare qu’on élève à grands frais pour l’amusement des oisifs et des _gentildonne_, qui le préfèrent au rossignol des bois, parce qu’il est moins farouche et qu’il chante toute l’année. Du reste, tu auras le plaisir de le voir de près et de mieux apprécier son mérite, car Son Excellence m’a chargé de l’inviter à venir à la villa Cadolce.»

Bien que l’abbé Zamaria ne fût point un amateur très-passionné de peinture, cet art, qui a eu un si grand éclat à Venise, occupait dans son esprit et dans son patriotisme une place trop importante pour qu’il négligeât les occasions d’en admirer les chefs-d’œuvre, qui lui donnaient lieu à des rapprochements ingénieux. Aussi, avant de quitter Padoue, l’abbé voulut-il visiter la vieille église _Dell’Arena_, où se trouvent des fresques remarquables de Giotto, ce génie précurseur qui vint arracher la peinture au joug de la tradition hiératique. En examinant ces premiers linéaments d’un art qui a tant de rapports avec la musique, l’abbé Zamaria fit observer à ses auditeurs habituels qu’à l’époque où Giotto opérait la grande révolution que l’histoire lui attribue, l’art musical était encore dans les langes, comme on peut s’en convaincre par les écrits de Marchetto de Padoue, qui vivait à la fin du XIII^e siècle.

Pendant ces excursions aux environs de Cadolce, entreprises uniquement pour visiter quelques amis, le sénateur Zeno, toujours préoccupé du sort de la république, ne se laissait distraire par aucun incident vulgaire. Retenu sur la terre ferme depuis quelques années par l’affaiblissement de sa santé, il cherchait à utiliser le repos forcé que lui avaient imposé les médecins en surveillant le mouvement des esprits, en excitant la vigilance des magistrats contre les menées des novateurs, qui devenaient de jour en jour plus nombreux. En traversant les villes de Brescia, de Vérone, de Vicence, de Padoue, Zeno ne voyait que les hommes importants du pays, qu’il savait être dévoués à la domination de Venise. Il encourageait leur zèle, il cherchait à dissiper leurs craintes sur les événements fâcheux qui pouvaient survenir, et, comme un homme d’État habitué à contenir le secret de sa pensée, il ne laissait transpirer que ce qu’il croyait utile au but qu’il se proposait. Autour de ce personnage sombre et vénérable, dont aucune illusion ne pouvait fasciner le regard pénétrant, Beata, Lorenzo et l’abbé Zamaria lui-même s’agitaient comme des enfants qu’un rien amuse, et qui portent avec eux la lumière dont ils éclairent l’horizon qui les enchante. Malgré son âge, la sagacité de son esprit et sa vaste érudition, l’abbé Zamaria n’était guère qu’un artiste plus occupé des détails que du fond de la vie, et dont l’heureuse insouciance ne s’était jamais arrêtée devant des problèmes redoutables. Un vieux livre, un mur écroulé par le temps, et quelques pages de musique ignorées, étaient pour lui des objets bien autrement importants que la politique et ses vicissitudes. Était-il possible que Venise cessât jamais d’être la reine de l’Adriatique? Oserait-on porter la main sur ce nid d’alcyons qui flottait depuis tant de siècles sur la cime des flots amers? Non, non, les sinistres présages de Marco Zeno n’étaient pour l’abbé que des nuages sans consistance, qui passaient au-dessus de sa riante imagination sans obscurcir la limpidité de ses jours; si parfois il était amené à coordonner les faits de l’histoire et à voir une loi au-dessus des phénomènes qui en agitent la surface, c’était lorsqu’il voulait se rendre compte des progrès de l’art musical, afin de mieux en caractériser les périodes décisives. C’était le seul côté de son esprit par lequel il entrevoyait un plan, une certaine unité dans cette succession d’images rapides qui forment le spectacle de la vie.