Le chevalier Sarti

Part 42

Chapter 422,131 wordsPublic domain

Une pâleur mortelle, suivie d’une transpiration abondante et d’un affaissement qui dura quelques minutes, avertirent le chevalier que la pauvre Beata était suspendue dans l’abîme par un dernier souffle de vie. Il sanglotait bruyamment en pressant la main déjà froide de la gentildonna contre ses lèvres, et il allait appeler du secours, lorsque Beata, entr’ouvrant péniblement ses beaux yeux, lui dit tout bas, comme si elle eût deviné sa pensée: «Pas encore, mon ami.... j’ai une prière à vous adresser. Tenez, lui dit-elle, en lui offrant une mèche de ses cheveux qu’elle avait cachée dans un évangile qui était sous sa main, conservez cela en souvenir de moi. Lorenzo, ô vous que j’ai tant aimé, ne m’oubliez pas! quel que soit le nombre de jours qui vous sera départi par la Providence, que mon nom reste doux à vos lèvres.... Réjouissez-vous, comme dit le saint prophète, _de la femme de votre jeunesse_.»

Puis, tirant de son sein un christ en ivoire qu’elle embrassa avec effusion, elle le présenta au chevalier en lui disant: «Imitez-moi, mon ami, et que nos âmes se confondent à travers Jésus-Christ.»

Le chevalier s’empressa de satisfaire au désir de Beata, qui, ayant remis le christ sur sa poitrine, ajouta: «Maintenant je suis heureuse! nous nous reverrons.... je vous attendrai; je serai la _stella mattutina_ que vous invoquerez dans les grandes difficultés de votre vie, Lorenzo,» murmura-t-elle de ses lèvres contractées par le frisson de la mort.

A ce spectacle le chevalier se mit à crier: «Au secours! au secours!» Les domestiques, les médecins, un prêtre et le sénateur entrèrent précipitamment dans la chambre de la gentildonna agonisante. Le sénateur s’approcha du lit de sa fille qui, faisant un effort suprême, s’écria: «Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi ...» Ce furent les dernières paroles qu’elle put articuler. Lorenzo éperdu se précipita sur la main glacée de Beata et dit dans une sorte d’extase:

Ita nè _Beata_ nell’alto cielo, nel reame ove gl’angeli hanno pace.

Beata s’est envolée comme un ange dans le royaume des cieux[86].

Beata était morte dans la nuit du 10 au 11 mai 1797. Quelques jours après, le 16 mai, une flottille amenait sur la place Saint-Marc une division de l’armée française, et la république de Venise avait cessé d’exister.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

DÉDICACE Page v

I. Une sonate de Beethoven 1

II. Beata 35

III. Venise 137

IV. Farinelli et les sopranistes 212

V. Promenade à Murano 267

VI. L’aristocratie de Venise 290

VII. La musique de Venise 327

VIII. Les fiançailles de Beata 415

IX. Le dernier carnaval de la république de Venise 458

X. Chute de la république de Venise 509

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, 9

FOOTNOTES:

[1] On retrouve ces détails sur la jeunesse de Beethoven, qui redressent tant d’erreurs, dans la _biographie_ de M. Antoine Schindler.—Leipzig, 1845.

[2] Dans le _Banquet_.

[3] Me séparer encore aujourd’hui de toi, sans pouvoir l’empêcher, c’est pour mon cœur une bien vive douleur!

[4] _Rêveries d’un Promeneur solitaire._

[5] Dans ses _Problèmes_.

[6] Des journaux allemands ont révoqué en doute ce fait de la vie de Beethoven; nous pouvons assurer qu’il est incontestable et puisé à bonne source.

[7] Giulietta di Guicciardi est morte à Vienne depuis 1840.

[8] Voir mon premier volume de _Critique et littérature musicales_.

[9] «Content du présent, que notre esprit évite de s’inquiéter de l’avenir! que par une douce gaieté il tempère l’amertume de la vie! Ici-bas il n’est pas de parfait bonheur.» (Horace, ode IV, livre II.)

[10] «L’amour donne de l’esprit, et il se soutient par l’esprit.» (Pascal, _Discours sur les passions de l’amour_.)

[11] Morceau de peau d’âne préparée pour y écrire de la musique.

[12] Le duo de l’abbé Clari dont il est question ici est connu à Paris depuis une trentaine d’années. Chanté d’abord aux exercices de l’école Choron, les amateurs et les artistes l’ont ensuite répandu dans les salons et dans les concerts publics.

[13] La quinzième strophe du chant XVI^e.

[14] Dante, _Paradiso_, canto XX, terzina 24.

[15] _Orfeo ed Euridice_ fut représenté à Vienne le 5 octobre 1762 dans le théâtre près Hofburg, en présence de toute la cour impériale. Guadagni chantait le rôle d’Orfeo; une cantatrice nommée Bianchi remplissait celui d’Euridice, et Glebero-Clavarau celui de l’Amour, écrit pour voix de soprano. Voy. _Christoph Willibald Ritter fougluck_, par Antoine Schmid, p. 992 et 98.

[16] _Pensées_ de Vauvenargues.

[17] L’abbé de Saint-Pierre.

[18] La colonie _di San-Leucio_ fut fondée en 1789 par un décret du roi de Naples où l’on remarque les passages suivants: «Le mérite seul distingue entre eux les colons de San-Leucio. Le luxe est absolument interdit, et une parfaite égalité règne dans les vêtements. Les jeunes époux se choisissent librement, et les parents n’auront pas le droit de s’opposer à leur union, etc.» Voy. l’_Histoire du royaume de Naples_, par le général Colletta, t. I^{er}.

[19] _Voyage de Burney_, t. I^{er}, p. 158 de la traduction française.

[20] «Tu m’as appris, ô ma belle, comment un cœur épris passe, en un instant, de l’abattement à l’espérance.»

[21] «Ne croyez pas que je puisse jamais cesser de vous aimer, ô mon cœur! Pas même en badinant, je ne voudrais vous tromper.»

[22] Dans un roman de Mme Sand qui a été beaucoup lu, _Consuelo_, on trouve sur le premier plan de ce joli tableau de la vie vénitienne la figure du vieux Porpora. Nous n’étonnerons sans doute personne en disant que Mme Sand a prêté au maître napolitain les couleurs de sa belle imagination. Mme Sand est moins un historien qu’un poëte; aussi le Porpora qu’elle a créé n’a-t-il presque rien de commun avec l’auteur de la cantate dont il est question ici.

[23] Dante, _Enfer_, chant XII.

[24] André Chénier, _Idylles_.

[25] «Ne te laisse pas tourmenter ainsi par des idées mélancoliques; viens avec moi dans ma gondole, nous irons nous promener au loin dans la mer! Nous laisserons derrière nous les ports et les îles qui entourent la ville, et là, sous un ciel sans nuage, la lune nous sourira.»

[26] Dante, _Enfer_, chant IX, terzina 23 et 24.

[27] La _canzonetta_ dont il est question dans ce passage a été trouvée manuscrite dans les papiers du chevalier Sarti. C’est une mélodie délicieuse en sol mineur, d’un rhythme onduleux, qui se termine par une cadence en _sol_ majeur d’un effet ravissant.

[28] «Où sont ces jours heureux où nous goûtions ensemble un repas modeste qui, partagé avec toi, devenait une ambroisie? Tu ne possédais alors ni rang ni richesses, mais de la jeunesse, de la beauté et un cœur aimant.»

[29] Dante, _Paradiso_, chant III, terzina 40.

[30] Dante, _Purgatorio_, chant XII.

[31] Fra Giocondo fut appelé par Louis XI en France, où il a construit le vieux pont de Notre-Dame, puis à Rome, où Léon X, après la mort de Bramante, l’adjoignit à Raphaël pour diriger les travaux de Saint-Pierre.

[32] «Nous autres femmes qui sommes sincères, nous voulons que les hommes soient un peu soumis. Ces grands docteurs pédants et ridicules ne font jamais de bons maris.»

[33] Voy. Coletta, _Histoire du royaume de Naples_, t. I^{er}, page 129 de la traduction française. Le théâtre Saint-Charles, avec les belles peintures de Nicolini, fut brûlé en 1816 et reconstruit immédiatement par l’ordre du roi Ferdinand IV, fils de Charles VII de Naples.

[34] Grétry, qui se trouvait alors à Rome, dit dans ses _Mémoires_, p. 116: «Un fameux chanteur que j’ai vu à Rome, Gizzielo, envoyait son accordeur dans les maisons où il voulait montrer ses talents, non-seulement de crainte qu’il ne fût trop haut (le clavecin), mais aussi pour la perfection de l’accord.»

[35] Voy. Daru, _Histoire de Venise_, t. I^{er}, p. 170, et le charmant livre, _Origine delle feste Veneziane_, de Giustina-Renier-Michel.

[36] Le madrigal de Lotti, dont il est parlé ici, se trouve dans la _Collection de musique vocale et classique_ de M. le prince de la Moskowa.

[37] Plotin.

[38] La lune est blanche.... Le soleil est rouge.... Le mariage se fera.

La lune dit au soleil: Ta lumière m’éclairera.... Et Jésus-Christ nous bénira....

—Et beaucoup d’enfants il en naîtra.... Vive saint Marc!

[39] Dante, _Inferno_, chant V.

[40] Le système _neumatique_.

[41] «Comme on voit une étincelle dans la flamme et comme on discerne une voix au milieu d’autres voix, lorsque _l’une reste en place et que l’autre se joue autour_.» _Paradiso_, chant VIII.

[42] Célèbre compositeur belge de la fin du XV^e siècle.

[43] «Adieu, paysage enchanté où j’aimais à conduire paître mon troupeau.»

[44] Roma, 1541.

[45] Le titre de chevalier de l’Étole d’or était purement honorifique.

[46] «C’est des familles nobles que sont sorties, dans tous les genres, les plus grandes lumières de notre littérature.»

[47] _Le Repos chez Simon le pharisien_, au musée du Louvre.

[48] Voy. son poëme de _l’Ane d’or_.

[49] A la nouvelle qui se répandit à Venise que les Portugais avaient trouvé une nouvelle route pour aller aux Indes, la république vit que la branche la plus importante de son commerce était près de lui échapper. Voy. Daru, t. III, p. 295.

[50] Le dialecte vénitien renferma dès l’origine un grand nombre de mots grecs, empruntés au dialecte ionien, dont il a la douceur.

[51] La petite île de Saint-Pierre di Castello, qui ne tenait à Venise que par un pont en bois, portait jadis le nom de _Troie_, en souvenir des Troyens qui seraient venus s’y réfugier.

[52] Un nombre considérable de femmes distinguées ont cultivé en Italie la littérature vulgaire grecque et latine, et les mathématiques pendant les XV^e et XVI^e siècles.

[53] La plus célèbre de ces _meretrici_ fut la belle Imperia, qui a été célébrée par Béroalde et Sadolet jeune, et qui reçut des leçons de poésie de Nicolas Campano. Sa table de toilette était toujours couverte de livres savants. Elle a été inhumée dans l’église Saint-Grégoire à Rome, et sur son tombeau on grava cette inscription: _Imperia, cortisana Romana, quæ, digna tanto nomine, raræ inter homines formæ specimen dedit, Vixit annos XXVI, dies XII, obiit 1511, die 15 augusti_.

[54] Philosophe et théoricien grec, disciple d’Aristote, qui vivait trois cents ans avant Jésus-Christ, auteur d’un livre estimé sur la musique, _Traité des éléments harmoniques_.

[55] Forkel, _Histoire générale de la Musique_, t. II, p. 69.

[56] _S. Bernardus, epist. 1312 ad Guidonem._ «Chant plein de gravité, qui est doux et pas mondain, qui charme les oreilles et touche le cœur, qui dissipe la tristesse, calme la colère, et qui, au lieu d’éviter le sens des paroles, en féconde l’esprit.»

[57] Telles que les dissonances de _neuvième_ et de _septième_.

[58] Il y aurait aussi un curieux rapprochement à faire entre le _Stabat_ de Palestrina, que vient d’analyser l’abbé Zamaria, celui de Pergolèse au commencement du XVIII^e siècle, et le _Stabat_ que Rossini a composé de nos jours, avec tous les moyens d’expression que possède l’art moderne. Ce serait raconter l’histoire de la musique depuis trois cents ans et les vicissitudes éprouvées par le sentiment religieux et la poésie catholique.

[59] «Dans tes jours de bonheur souviens-toi de moi.—Pourquoi me dis-tu cela, mon bien-aimé, pourquoi?»

[60] Voy. l’ouvrage de Winterfeld, _Johannes Gabrieli und sein Zeitalter_ (_Jean-Gabriel et son temps_), partie I, p. 33, gr. in-4^o.

[61] _Instituzioni armoniche_, 1 vol. in-folio.

[62] Adrien Willaert a publié à Venise en 1554 un recueil de ses compositions portant ce titre: _Fantasia, ricercari, contrapuncti appropiati per cantare o sonare d’ogni sorte di strumenti_.

[63] Savant théoricien allemand du XVI^e siècle, mort à Fribourg en 1563.

[64] _L’Artusi, ovvero delle imperfezioni della moderna Musica_, etc., in-folio.

[65] L’église de San-Geminiano, qui n’existe plus, était l’une des plus anciennes de Venise. Elle s’élevait au fond de la grande place de Saint-Marc, en face de la basilique. Lotti, dans son testament, avait ordonné qu’on ne chantât ses vêpres qu’une seule fois par an, le jour de la fête de San-Geminiano. Après l’exécution, on déposait le manuscrit dans les archives de l’église, où il était soigneusement gardé.

[66] On a la certitude que Dante était à Padoue dans l’année 1306. Voy. Cesare Balbo, _Vita di Dante_, p. 246, éd. de Florence.

[67] Le 6 juin 1793.

[68] Voy. Daru, t. VI, p. 346.

[69] «L’amour cache la vérité à l’homme et lui fait voir les choses Invisibles.» Arioste, canto 1^{er}.

[70] Dans l’opéra de la _Molinara_, composé à Naples en 1786.

[71] Sur le quai des Esclavons, on mange de bons morceaux.

[72] L’_Iliade_, chant XVIII.

[73] Point de salut, point d’espoir! Partout le silence, le désert, la mort.

[74] _Enfer_, chant IX, tergina 21.

[75] Plotin.

[76] Homère, _Iliade_.

[77] Dante, _Inferno_, chant III.

[78] Et nous, nous malheureux, dont c’était le dernier jour, nous parions de guirlandes, comme un jour de fête, les temples de Troie. (Virgile, _Énéide_, liv. II.)

[79] _Énéide_, liv. II.

[80] Dante, Inferno, chant III.

[81] Ces commissaires étaient les patriciens Nicolas Bataja et Nicolas Erizzo. Voy. Daru, VII, v, p. 19.

[82] Voy. Daru, VII, v, p. 137.

[83] Voy. Daru, VII, v, p. 144.

[84] Daru, VII, v, p. 161, 162.

[85] Cette loi est incompréhensible pour celui qui n’a pas été éclairé par l’amour. Dante, _Paradiso_.

[86] Dante, _Vita nuova_.