Le chevalier Sarti

Part 41

Chapter 413,911 wordsPublic domain

Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu du soulagement qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit que s’accroître chaque jour davantage, et bientôt il ne resta plus le moindre doute sur sa fin prochaine. Elle ne souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme qui n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette noble créature était si grand à Venise, surtout parmi les partisans de la révolution qui allait s’accomplir, que la foule encombrait le palais Zeno pour avoir de ses nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, et dont il avait pu apprécier le caractère élevé. Après avoir reçu les sacrements de l’Église avec une sérénité qui excita l’admiration du prêtre et des serviteurs de sa maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps ressentit pendant quelques heures la douce influence. Sans se faire aucune illusion sur son état, Beata profita des instants de répit que lui accordait la nature pour accomplir un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir de sa fille sans hasarder la moindre observation. On n’eut pas besoin d’aller chercher bien loin le chevalier: car, depuis huit jours, il n’avait pas quitté le palais où Teresa l’avait introduit et le tenait caché par pitié. Mais, avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe blanche et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour de la promenade à Murano. Elle mit aussi une branche de chèvrefeuille à sa ceinture, et fit placer sur sa table de nuit une Bible et _la Divine Comédie_ de Dante Alighieri. Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets dont elle s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur Zeno, précédant le chevalier Sarti dans la chambre de sa fille, lui dit avec émotion:

«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!

—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage de Dieu.»

Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa avec Beata et le chevalier. La chambre était remplie de de fleurs et éclairée comme s’il se fût agi d’une fête nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi, Lorenzo,» dit Beata avec un sourire charmant.

Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la couvrit de baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, mon ami? lui dit-elle avec douceur. J’ai un si grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de choses à vous dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»

Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit de Beata. La camériste, qui se tenait debout derrière le chevet de sa maîtresse, allait se retirer dans le fond de la chambre, lorsque Beata lui dit: «Tu peux rester, car je n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa. Savez-vous, mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante sur sa main droite, pendant que Teresa prenait soin d’écarter de son visage les longues mèches de ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a bien longtemps que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! Du jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, dès ce jour bienheureux, qui est le premier de mon existence morale, je me suis sentie attirée vers vous par une force invincible contre laquelle je n’ai cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le salon de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je vous vois avec vos cheveux blonds et la grâce touchante du jeune âge, et je sens encore au fond de mon cœur le doux frémissement que me firent éprouver les réponses naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! Quoique je fusse plus âgée que vous de quelques années, je n’étais pas moins ignorante sur la nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je n’avais jamais rien senti de semblable à ce que votre présence me fit éprouver! J’étais à la fois charmée et confuse en vous voyant. Absent, je m’inquiétais de vous et je vous recherchais.... présent, vous me troubliez jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des hommes, puisque je n’ai pas connu ma mère, hélas! habituée dès l’enfance à contenir l’expression de mes pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je pusse demander un conseil. Mon amie Tognina était d’un caractère trop opposé au mien pour m’encourager à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait ma timidité naturelle. Un jour que je me promenais avec elle dans une allée ombreuse du parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les questions indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut aussi pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir entendu chanter à Guadagni l’admirable morceau de Gluck:

Che farò senza Euridice? Dove andrò senza il mio bene?

je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions tous réunis, et puis disparaître tout à coup. Vos larmes me touchèrent, je fus inquiète, je sortis du salon pour m’assurer de ce que vous étiez devenu, et, en vous apercevant accoudé derrière le citronnier de la grande allée, je sentis dans tout mon être une commotion si profonde, qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, pour la première fois, ce que j’étais pour vous et quel genre d’intérêt vous m’aviez inspiré! je devins triste, soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même. J’eus honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de mon cœur avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, et je pris la ferme résolution de vous éloigner de moi, ou de réprimer vos illusions par la froideur de mon maintien.

«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide contre le sentiment le plus pur de la nature, Dieu seul le sait! ma position était affreuse. Fille unique d’un patricien austère qui a conservé toutes les idées des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de mon rang et qui était digne de mon affection, je me sentais captivée par un enfant, pour ainsi dire, que j’avais vu croître à mes côtés et dont j’avais pris plaisir à développer la belle intelligence. Que penserait-on de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir ma faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? L’idée qu’on pourrait mal apprécier le sentiment étrange que j’éprouvais pour vous me rendait surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre parole un peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, me faisaient rougir; je ne savais quelle contenance prendre pour ne pas trahir le secret de mon cœur. Plus je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée qui ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais à vous oublier. Pardonnez-moi, Lorenzo, ces aveux qui n’ont rien de blessant pour vous: car c’est votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable. D’autres sujets de tristesse vinrent encore aggraver ma position, ajouta Beata d’une voix plus faible en baissant les paupières. Je me reprochai la trop grande sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis d’avoir contribué peut-être à vous jeter dans un monde indigne de vous.»

A cette manière discrète et touchante de lui rappeler les fautes qu’il avait commises, le chevalier Sarti saisissant avec transport la main de Beata qu’il pressa contre son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec douleur, je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une âme aussi pure que la vôtre!

—La lettre que je reçus de vous quelque temps après, continua la gentildonna en entr’ouvrant ses beaux yeux et en laissant errer sur ses lèvres pâles un sourire de joie enfantine, cette lettre qui ne m’a pas quittée depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que j’avais perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, je fus heureuse d’avoir été comprise, mais je n’eus pas le courage de vous répondre, ni la force de prendre une résolution. Contente du présent, j’oubliai l’avenir et les inextricables difficultés de ma position, et mon cœur se remplit de vagues et lointaines espérances. Je laissai courir le temps, jouissant avec délices des témoignages discrets de votre affection, dont je me rappelle les moindres particularités. La promenade à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina est surtout présente à mon souvenir! A partir de ce jour, le plus beau de ma vie, ma destinée fut irrévocablement fixée. En écoutant les belles paroles qui sortaient si abondamment de votre bouche inspirée, j’éprouvai je ne sais quel ravissement intérieur où mon âme s’éleva à la hauteur des idées que vous veniez d’exprimer avec tant d’éloquence. Je dérobai à vos regards les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de verser, et je revins à Venise, comme transfigurée par la poésie de vos nobles sentiments. J’hésitais cependant à rompre le silence que j’avais imposé à mon cœur depuis tant d’années. Mon père qui avait en moi une si grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous une extrême réserve. J’ai eu pendant un moment quelques lueurs d’espérance sur les intentions de mon père à votre égard, et je compte parmi les instants heureux de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ pour l’université de Padoue. Hélas! mon illusion fut de courte durée. Je ne vous dirai pas, mon ami, tout ce que j’ai souffert pendant votre longue absence, ni les innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier Grimani; je ne vous rappellerai pas non plus tout ce qui est survenu depuis votre retour à Venise, ajouta Beata en posant sur ses yeux la main qui lui restait libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la conduite que j’ai tenue depuis le jour fatal où vous avez quitté le palais de mon père, je dois vous dire ce qui se passait dans mon âme, pendant que je luttais ainsi contre la destinée que je m’étais faite.»

En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée par les efforts qu’elle venait de faire, fut prise d’une toux sèche et si persistante qu’on fut obligé de la soulever de son lit et d’humecter ses lèvres de quelques gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans ses bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, en tournant vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous manquez déjà de courage, mon ami, que sera-ce donc plus tard?...»

Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si fort, que Teresa, effrayée, sonna le médecin qui veillait dans l’antichambre. La crise ne dura pas longtemps: Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle avait auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques qui l’avaient suivi.

«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant sourire qui vint éclairer subitement ce beau visage déjà flétri par la souffrance, après le bonheur de vous avoir connu, je vous dois encore les plus pures jouissances que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo, j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le sentiment que vous m’avez inspiré a été pour moi la source d’une vie nouvelle. Vous avez réveillé mon âme endormie et vous lui avez communiqué une impulsion pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance. C’est un devoir pour moi de vous raconter comment s’est opéré, dans les dispositions secrètes de mon cœur, un si grand changement.

«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de très-bonne heure, j’ai été élevée par des serviteurs dévoués, sous la surveillance de mon père et de l’abbé Zamaria, qui prit un soin tout particulier de mon instruction. On m’enseigna plus de choses que les femmes de mon temps et de ma condition n’avaient coutume d’en apprendre, et les livres eurent plus de part à mon éducation que l’instinct de la nature. Je manquai de cette discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien ne saurait suppléer la tendresse. Heureusement les arts et surtout la musique, ce langage mystérieux du sentiment qui nous révèle ce que la parole est impuissante à exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, dans la nourriture qu’on donnait à mon esprit.

«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait qu’au plaisir, adorée de mon père qui, pour me rendre plus digne de l’héritage qu’il me destinait, aimait à m’entretenir du spectacle de l’histoire et des problèmes redoutables qui touchent au gouvernement des hommes, sa principale occupation, je grandissais comme une plante qu’on soigne trop et à qui l’on mesure l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans la cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, à ceux de ma position, j’accomplissais tout ce qui m’était prescrit par les bienséances du monde que j’avais sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de la religion, me paraissaient des distractions aimables, l’ornement nécessaire d’une société polie. Ainsi s’écoulaient les jours paisibles de mon existence, et mon âme, bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la route n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait pas au-dessus de l’horizon de la vie matérielle.

«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa Cadolce. Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, sous la haute surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais à cultiver votre belle nature et à en faire jaillir les sources généreuses. On eût dit que mon cœur inoccupé avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire ses besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme un jeune frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à exercer ses instincts de maternité. Je ne vous dirai pas, mon ami, quel bonheur j’éprouvai à voir se développer chaque jour votre intelligence si docile aux soins qu’on lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque je vis éclater dans vos yeux et sur votre front si pur l’étincelle de la vie morale. Une émotion confuse et inexplicable m’agitait à votre aspect; une joie intime et délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement de bonheur qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de son enfant se dégager—_qual mattutina stella_—des limbes de l’instinct, me pénétrait aussi aux moindres paroles que je vous entendais proférer! Il me semblait que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur s’emplissait d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette lumière intérieure que je ne savais comment qualifier, je promenais sur le monde des regards curieux. Chaque chose m’apparaissait sous un aspect nouveau. La société, les arts et la nature me parlèrent un langage que je comprenais pour la première fois, et l’horizon de la vie s’agrandit tout à coup devant mon âme enchantée.

«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent pour moi à ce réveil de mon cœur! Quels moments délicieux je passai à la villa Cadolce, en assistant aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria avec un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien j’étais heureuse de vous sentir à mes côtés, pendant ces promenades charmantes que nous faisions à Vicence, à Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je n’ai point oublié la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant avec mon amie Tognina le duo si frais et si élégant de Clari, que le cher abbé Zamaria accompagnait sur la mandoline, je croyais exprimer mes propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho de mon âme, et, en contemplant la lune qui s’égayait au-dessus de nos têtes, et dont la lumière mystérieuse éclairait discrètement ce paysage enchanté, je compris ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo, sans vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez me révéla l’existence d’un sentiment analogue au mien, et, lorsque la barque des ouvrières en soie remonta le canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses emplirent le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse et la brièveté des jours qui nous sont accordés, mon cœur s’ouvrit tout entier à la douce espérance! Je ne savais trop ce que je voulais, ni vers quel avenir tendaient mes aspirations; mais j’étais heureuse de vivre, et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien au delà de la sphère étoilée et des heures fugitives.

«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages conseils de mon oncle, ce prêtre vénérable qui a tant souffert et qui avait pour vous une si grande affection; malgré les pressentiments et les scrupules de ma conscience, je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient mon imagination. Je résolus de surveiller mon cœur, de vivre à côté de vous sans trahir ma faiblesse, et de laisser faire la destinée. Ma timidité naturelle, la réserve que m’imposait une situation unique, la tendresse de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres circonstances que j’ai oubliées.... n’empêchaient pas mes illusions de se maintenir, de s’enraciner, pour ainsi dire, dans la substance de mon être, et de m’envelopper de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je vous admirais, Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur de connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque de votre imagination et, je puis tout vous dire maintenant, l’élégance de votre personne et l’expression de vos traits, me causaient une émotion de tendresse et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans le monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie secrète. Vos goûts devenaient les miens; les livres que vous préfériez, je m’efforçais aussi de les comprendre, et le paradis était dans mon cœur. Mais comment vous expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le jour où Tognina nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du ciel décida de ma destinée. En entendant sortir de votre bouche tant de belles paroles, en vous écoutant définir la poésie, que vous appeliez l’_essence_ de tout ce qu’il y a de grand et de beau sur la terre, je fus comme éblouie de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir l’impression de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me dérobais à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du _camerino_, je savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur. Les autres incidents de cette soirée mémorable achevèrent d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal que vous m’aviez fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la Providence de vous avoir conduit sur mon chemin.

«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée de l’effort qu’elle venait de faire. Votre départ pour l’université de Padoue, la tristesse de l’absence, l’irritation de mon père contre vous, et les malheurs qui en furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je résistai pendant quelque temps à la pression des événements, par la patience et l’inertie naturelle de mon caractère. Je me réfugiai dans mon for intérieur, et je fortifiai mon âme par la lecture des livres qui vous étaient chers, surtout par celle de _la Divine Comédie_, dont vous m’aviez fait connaître tant d’admirables passages. Par un artifice de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai avec l’adorable _Francesca da Rimini_, dont le sort me paraissait digne d’envie. Je me mis à chanter aussi la musique qui vous plaisait; enfin, j’évoquai toutes les forces de mon être pour vivre avec votre pensée, et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi un vide affreux que je ne savais comment combler. J’eus recours alors à la prière solitaire et aux pratiques de la religion que je n’avais jamais négligée, mais qui n’avait jamais été pour moi un objet de méditation. Je ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans le spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y avais cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour faire jaillir de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit le royaume des éternelles espérances. L’événement qui eut lieu dans ce palais, et votre arrestation au casino du _Salvadego_ me donnèrent une force de résolution dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant agenouillé à mes pieds dans la _cantoria_ de San Geminiano, pendant que mon pauvre cœur vous cherchait sous les plombs du palais ducal, je vis clairement que ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu.

«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami. Je ne pourrais pas analyser l’espèce de révolution qui s’est faite en moi depuis les derniers événements que je viens de rappeler. Ce que je puis seulement vous affirmer, c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères de béatitude infinie que la journée passée à Murano m’avait fait pressentir. La poésie dont vous avez rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre Dieu, l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois béni, Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait! Sans vous, je serais restée une créature bien misérable! Vous avez éveillé les plus nobles instincts de ma nature, vous avez suscité dans mon cœur le besoin d’aimer, et le sentiment profond que vous m’avez inspiré a été la cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce monde et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde de Dieu. Je regrette pourtant la vie..., ajouta Beata, dont la respiration haletante indiquait l’épuisement des forces. Oui, je regrette la vie que j’aurais partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi Dieu ne s’est-il pas révélé plus tôt à mon âme insouciante? Il m’aurait donné le courage de surmonter tous les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un monde meilleur. N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez avec moi à cette vie future qu’ont pressentie les poëtes et les philosophes de tous les temps, me disiez-vous, et qui nous est promise par le Maître divin qui a dit: _Il sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé_? Oh! je le sens mieux que je ne puis l’exprimer, ce monde que nous traversons si rapidement ne peut être qu’un passage, une station, que sais-je? une épreuve qui nous est imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes choses, ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur du bien et du mal; tout nous atteste la destinée immortelle de notre âme. L’éclat du jour, les magnificences de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des heures qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté qui s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et les imperfections des hommes que nous avons sous les yeux, l’insatiable curiosité de notre esprit jointe à la faiblesse de nos organes, des aspirations vers le bonheur et la perfection dans un être fragile et périssable.... tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non, cher Lorenzo, Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le sentiment profond que vous m’avez inspiré, pour m’abandonner ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit, cher compagnon de ma courte existence, l’amour est le souverain maître de la vie et de la mort. Il a élevé mon âme jusqu’à la poésie qui m’a fait comprendre la grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans ces beaux vers que vous m’avez fait connaître:

Questo decreto, frate, sta sepulto Agl’occhi di ciascun il cui ingegno Nella fiamma d’_amor_ non è adulto[85].»