Part 40
De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme et, avec le concours de son ami le sénateur Zeno et des autres partisans d’une alliance ouverte avec l’Autriche, il poussa le gouvernement à prendre des mesures énergiques. On ordonna secrètement la levée en masse des paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion pouvait être fatale à l’armée française. A la première nouvelle qu’eut le général Bonaparte de ces préparatifs d’armement, il envoya à Venise un de ses aides de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le doge, Louis Manini. Junot fut introduit dans le grand conseil présidé par le doge, le 15 avril 1797. Il lut à haute voix la lettre du général en chef; puis le ministre du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard, son secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans de la France, qui remplissaient les prisons de la république. C’est à l’occasion de ces événements politiques que le chevalier Sarti sortit des plombs de Venise, où il était resté renfermé un peu plus de six semaines.
Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par la voix publique, de tout ce qui s’était passé pendant le temps de sa captivité. Il apprit alors quelle avait été la conduite admirable de Beata, la rupture de son mariage avec le chevalier Grimani, les démarches hardies et compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en faveur des prisonniers. Tout Venise était persuadé que c’était à l’influence de la noble fille du sénateur Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes de l’inquisition. Saisi de honte et de remords d’avoir pu méconnaître un seul instant le caractère angélique de cette femme qui se révélait à lui sous une face toute nouvelle, le chevalier Sarti courut au palais Zeno, résolu de tout braver pour implorer son pardon. Hélas! il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était mort depuis quelques jours. Cet esprit charmant, qui reflétait la gaieté bénigne et l’insouciance du peuple vénitien, s’était éteint sans douleur, comme _una lucciola di mare_ qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs fois il avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il ignorait la captivité. Beata avait ordonné aux domestiques de lui cacher ce malheur, qui aurait attristé inutilement ses dernières heures qui furent douces et sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo, dont l’accueil froid et morose fut loin de l’encourager à renouveler la tentative, le chevalier Sarti eut le pressentiment qu’il pourrait rencontrer Beata à l’église San-Geminiano, où il y avait, ce jour-là, une cérémonie extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans tous les coins et recoins de l’église, Lorenzo reconnut sa voix, et, traversant la foule comme un fou, il monta précipitamment à la _cantoria_, où il vit Beata entourée de toutes les jeunes _scolare_ qu’elle avait émues et qui pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur. L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et de ses paroles, l’étonnement, le ravissement de Beata à la vue du chevalier, qu’elle croyait encore et pour longtemps sous les plombs, donnèrent à cette scène la signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire de tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de soldats, de bruit et d’anxiété, on ne s’entretenait que de l’amour touchant et romanesque du chevalier Sarti pour la fille du sénateur Zeno.
Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition de Junot à Venise, avaient relevé la tête et parlaient haut comme les maîtres futurs de la république, exaltaient la conduite généreuse de Beata. «Fille d’un patricien, disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point dédaigné les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout, jusqu’à la liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe éclatant du triomphe des idées nouvelles, ajoutaient-ils, et il appartenait à notre brave chevalier de pénétrer le premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces propos et d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du parti démocratique.
L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne, la position singulière où il se trouvait entre l’aristocratie qui avait accueilli sa jeunesse et les instincts de sa nature avide de mouvement, de justice et de lumière, lui avaient acquis un grand nombre d’amis dévoués. On s’intéressait à son amour comme à un épisode du drame politique, dont on attendait impatiemment le dénoûment.
La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour la fille du sénateur, un événement qui précipita la crise où son âme était engagée. En voyant apparaître Lorenzo au moment où elle laissait échapper ce cri de miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano, il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer le secours, avait répondu à son appel! Étourdie d’abord par ce coup inattendu, puis enivrée du bonheur de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata, après ces secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie dont on ne la croyait pas capable, retomba dans une sorte de langueur qui effraya son père. La lutte intérieure qu’elle soutenait depuis si longtemps avait épuisé les forces de la gentildonna. La mort récente de l’abbé Zamaria, la situation de la république et la tristesse que son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de briser sa constitution. Ses relations avec la famille Grimani étaient rompues, et ce n’est pas sans étonnement que leurs amis communs apprirent que l’alliance projetée entre les deux illustres familles était sacrifiée à M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique, qui se trouvait blessé d’une préférence si choquante, n’épargna pas les suppositions offensantes pour expliquer une inclination si peu digne d’une patricienne. De telles injures, si elles fussent parvenues jusqu’aux oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but que s’en proposaient les méchants. Son âme, après de nombreuses hésitations, était entrée dans un ordre d’espérances qui la plaçaient au-dessus des misères de la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême, le _fiat lux_, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes s’étaient dissipés, les contradictions de son cœur et de sa raison, dont elle avait eu tant à souffrir, de ses devoirs comme fille et de sa tendresse pour Lorenzo, s’étaient enfin conciliées dans une vérité supérieure, qu’elle entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à elle dans une de ces visions du sentiment qui témoignent autant de son existence que le spectacle merveilleux du monde extérieur, lui avait expliqué l’énigme de sa destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle était tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une douceur infinie, une sécurité profonde. Elle avait désormais une conscience nette du but où elle aspirait. Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse, elle s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle croyance. Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que le pressentiment d’une nature bien douée lui parut une certitude, et le bonheur qui échappait ici-bas à son âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de son cœur ému, loin d’être la contradiction du sentiment qui avait rempli sa vie, en était la conséquence et le couronnement.
Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours précédents, était restée dans sa chambre seule avec son père, dont l’inquiétude pour la santé de sa fille était devenue extrême. On avait déjà consulté plusieurs médecins, qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des distractions. Le sénateur était assis au chevet de sa fille, dont il contemplait les traits altérés avec une tristesse silencieuse. Une lampe ombragée de fleurs, posée sur un guéridon, éclairait à demi cette scène simple comme les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata, et, de son regard attendri, il semblait interroger le cœur de sa fille. Aucune explication n’avait eu lieu entre eux depuis la rupture du mariage projeté avec le chevalier Grimani. Comme cela arrive souvent en pareilles circonstances, le sénateur était presque le seul à ignorer ce qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop préoccupé de la situation de la république et trop imbu des préjugés de l’aristocratie, pour avoir deviné que l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti était la véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité du sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa maison et sa détention sous les plombs du palais ducal avaient été de tristes événements pour sa fille. Sans attacher au chagrin de Beata plus d’importance qu’il n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu croître à ses côtés comme un frère, et dont elle avait soigné l’enfance, avait dû lui être extrêmement pénible.
«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur en prenant la main de Beata, qui avait la moiteur de la fièvre.
—Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit la gentildonna d’une voix affaiblie. Tout me donne lieu d’espérer que je serai bientôt en état de me rendre à Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir.
—Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur en portant la main de Beata à ses lèvres. Après un moment de silence et d’attendrissement comprimé: «Vous savez, dit le sénateur, que le chevalier Sarti a été mis en liberté!
—Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle qui m’a rendue bien heureuse!»
Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le sénateur par la fermeté d’accent que Beata avait mise dans ses paroles. Ils se regardèrent tous deux, le père et la fille, comme deux êtres qui se seraient révélé, involontairement, un secret important!
«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le vieux sénateur, que le sort du chevalier Sarti ne doive vous intéresser; mais je suis bien certain aussi que vous n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière d’une grande maison.
—Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de la vanité humaine, dit Beata d’une voix plus ferme encore. Je sais ce que je vous dois, mon père, mais je sais également ce que je dois au sentiment profond que Dieu a gravé dans mon cœur.»
Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement qu’il éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir qu’un messager d’État était venu lui apporter l’ordre de se rendre immédiatement au palais ducal.
Cette scène domestique se passait dans la soirée du 30 avril 1797, quinze jours après la délivrance du chevalier Sarti. Les événements politiques s’étaient compliqués depuis d’une façon sinistre. L’insurrection de Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui s’en étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte, qui déclara la guerre à la république. Vérone fut reprise par l’armée française, Padoue occupée, et une division s’avança jusqu’au bord des lagunes. La consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le rapport des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte était parvenu au doge dans la soirée du 30 avril, et ce rapport ne laissait plus aucun doute sur les intentions du général en chef, de changer la constitution de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer ce rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution, réunit dans ses appartements un conseil privé de quarante-trois personnes, parmi lesquelles se trouvaient François Pesaro et Marco Zeno[82]. Il était dix heures du soir quand le sénateur, quittant précipitamment la chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu le dernier représentant d’une illustre république de patriciens. Il monta péniblement l’escalier des Géants, et traversant une longue file d’appartements somptueux, il pénétra jusqu’à celui qu’occupait le souverain de Venise.
Apparet domus intus, et atria longa patescunt; Apparent Priami et veterum penetralia regum.
Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires, était assis sous un baldaquin orné d’arabesques d’or et sculpté de ses armes. Les quarante-trois personnes qu’il avait réunies formaient un demi-cercle autour de son trône chancelant. Un silence profond régnait dans cette assemblée clandestine, dont chaque membre appréciait l’importance et l’illégalité. On se regardait avec terreur, et personne n’osait prendre la responsabilité de proposer le premier une chance de salut.
«La gravité des circonstances, dit enfin le doge d’une voix oppressée, a fait juger cette réunion nécessaire, pour que chacun de vous pût indiquer les moyens les plus convenables d’exposer au grand conseil la situation de la république. Mais avant de faire vos propositions, je vous prie d’entendre le chevalier Daniel Delfino.»
Le chevalier Delfino, prenant alors la parole, raconta que, pendant son ambassade à Paris, il avait eu occasion de faire la connaissance d’un financier qui avait une grande influence sur le général en chef de l’armée française. Or, comme ce financier se trouvait maintenant en Italie, le chevalier Delfino proposait de l’aller trouver et de réclamer ses bons offices pour apaiser la colère de Bonaparte, et en obtenir de meilleures conditions pour la république.
A cette incroyable puérilité d’un vieux diplomate qui, pour sauver son pays contre une armée envahissante, n’avait rien de mieux à proposer qu’une intrigue d’antichambre, le procurateur François Pesaro s’écria avec indignation: «Ce sont des armes qu’il nous faut, et non pas de vaines paroles! Défendez-vous donc, si vous voulez, au moins, être dignes de la mort qu’on vous prépare.»
Cette sortie vigoureuse d’un noble caractère ne fit qu’accroître la terreur de l’assemblée, dont François Capello exprima les sentiments secrets en disant: «Que personne ne connaissant encore le traité de Leoben, qui venait d’être signé entre la France et l’Autriche, il était prudent de ne pas s’écarter du système de temporisation qu’on avait suivi jusqu’alors.»
Un murmure approbateur s’éleva dans l’assemblée à ce conseil pusillanime d’un patricien, qui avait été aussi ambassadeur à la cour de France lorsque éclata la grande révolution de 1789, dont il avait apprécié admirablement l’esprit novateur: tant il est vrai que, dans la vie publique comme dans la vie privée, l’intelligence est une faible garantie de la sagesse des hommes! Enfin, le doge, déployant le rapport des commissaires qu’il avait à la main, se mit en devoir d’en lire le contenu d’une voix entrecoupée par des sanglots. Lorsqu’il fut arrivé à ce passage du rapport où le général Bonaparte dit aux commissaires de la république: «Je viens de conclure la paix avec l’empereur; je pouvais aller à Vienne, j’y ai renoncé; j’ai quatre-vingt mille hommes.... je ne veux plus d’inquisition, plus de sénat.... _je serai un Attila pour Venise_[83]:—Misérable, s’écria tout à coup le vieux sénateur Zeno, qui ne put contenir plus longtemps l’indignation qui s’était amassée dans son cœur, misérable bandit, digne représentant d’une révolution perverse! Il ose porter la main sur un édifice politique qui a résisté à tant d’orages, et qui est une merveille de la civilisation! Ah! si Dieu veut exaucer les vœux que je forme contre le soldat audacieux qui nous tient un pareil langage, c’est lui qui sera traité un jour comme un Attila, c’est lui que le monde civilisé expulsera de son sein comme un perturbateur du repos public. Puisque vous ne savez pas vous défendre, je lègue la vengeance de ma patrie à la vieille aristocratie de l’Europe.»
Ces paroles, et l’accent avec lequel elles furent prononcées, produisirent sur l’assemblée un effet extraordinaire. La lecture du rapport fut interrompue; chacun cherchait à deviner sur la physionomie de son voisin l’impression qu’il avait reçue. Sur ces entrefaites, on vint apporter au doge une lettre du commandant de la flottille, qui annonçait que l’ennemi avait commencé les hostilités contre les Vénitiens. En effet, on entendait dans le lointain des coups de canon qui retentissaient sourdement dans ce palais du patriciat comme la voix du destin. Le doge, plus tremblant que jamais, marchait à grands pas dans la salle du conseil, en disant tout haut et les larmes aux yeux: «Cette nuit même, nous ne sommes pas sûrs de dormir tranquillement dans notre lit.» Alors, François Pesaro laissa échapper de sa poitrine oppressée ces mots que l’histoire a recueillis: «Je vois que c’en est fait de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant homme trouve une patrie partout[84].» Après quelques secondes d’un silence de sinistre augure, le sénateur Zeno se leva de son siége et, tendant la main à son ami, il lui dit avec une tristesse profonde qui fut partagée par tous ceux qui étaient dignes de le comprendre:
Venit summa dies et ineluctabile tempus Dardaniæ. Fuimus Troes; fuit Ilium et ingens Gloria Teucrorum.
Hélas! il est venu ce jour.... le dernier jour de cet empire! Ilion n’est plus, ils ne sont plus les Troyens et leur gloire immense.
Il était quatre heures du matin quand le sénateur Zeno rentra dans son palais, l’âme navrée de tout ce qui venait de se passer. Il se rendit immédiatement dans la chambre de sa fille, qu’il trouva entourée de serviteurs et de deux médecins, qu’on avait mandés pendant une crise qui avait excité les plus vives inquiétudes. Le sénateur s’assit au chevet de Beata, et, à la vue de ce beau visage endolori, le pauvre père ne put contenir son émotion, et de grosses larmes silencieuses s’échappèrent de ses yeux. Il passa le reste de la nuit à veiller à la conservation du seul bien qui lui restait désormais.
Cependant une amélioration sensible s’était produite dans la santé de Beata au commencement du mois de mai. La crise qu’elle avait traversée paraissait être un effort de la nature pour ressaisir la plénitude de ses facultés. Très-faible encore, mais soutenue par l’espoir d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à partir pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce pour la recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit comme vivifiée par l’éclat d’un beau soleil de printemps, Beata manifesta le désir de faire une courte promenade pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer à entreprendre un plus long voyage. On fit préparer une gondole découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle on jeta un large tapis de velours bleu à franges d’or. Des coussins de satin rose lui formaient une espèce de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre sans trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche et un fichu de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait à porter, parce qu’il plaisait à Lorenzo. Son père voulut l’accompagner, mais elle le pria de n’en rien faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste. Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses. Elle en détacha une branche de chèvrefeuille qu’elle mit à son sein par-dessus le fichu de crêpe noir. Étendue dans la barque, ayant en face d’elle la bonne Teresa qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds déroulés sur les coussins de satin rose qui soutenaient son corps amaigri, la fille du sénateur offrait comme une image mélancolique de Venise expirante, qui lutte contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:
Je ne veux pas mourir encore....
Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps en face de la charmille _di San Stefano_, qui lui rappelait à la fois des souvenirs poignants et le plus beau jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à l’un de ses gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter le tableau de son rêve de bonheur:
La luna è bianca..... Il sole è rosso.... Lo sposalizio si farà....
La luna dice al sole: Il lume tuo mi schiarerà.... E Gesù Cristo ci benirà....
«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; il nous bénira dans ce monde ou dans l’autre.
—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation de sa maîtresse avait émue, pouvez-vous penser à la mort, quand tout vous parle de la vie et des félicités qui vous attendent?»
Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, Beata retourna paisiblement à Venise. La journée était déjà fort avancée. Le soleil, qui commençait à quitter l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse ces beaux rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc tintaient dans le lointain, et leurs notes mélancoliques étaient en harmonie avec l’aspect de la nature et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir le petit canal _de’ Mendicanti_, qui est en face de Murano, faisant un détour par l’_isola di San Pietro_, la barque qui portait un si précieux trésor traversait lentement le canal _di San Marco_, qui forme l’entrée magnifique de cette longue voie triomphale qu’on appelle _il Canalazzo_. Il était à peu près huit heures du soir. Les ombres s’allongeaient derrière la gondole silencieuse, dont le sillage ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, la belle église _di San Giorgio Maggiore_ se dégageait de la pénombre qui enveloppait l’île tout entière, tandis que le quai des Esclavons, _la Riva dei Schiavoni_, était rempli d’une foule curieuse qui faisait face à la mer, comme si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu. Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, dont la pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse compassion. Arrivée près de la Piazzetta, Beata crut apercevoir Lorenzo au milieu d’un groupe de personnes qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit approcher la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier Sarti entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une main sur son cœur et, de l’autre, elle lui envoya un baiser, comme pour lui dire un éternel adieu.... Et la barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie par le témoignage d’un amour si profond et si naïf.