Le chevalier Sarti

Part 4

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Parmi les petits camarades qu’il fréquentait, il y en avait un qu’il affectionnait plus particulièrement que les autres. Il s’appelait Zopo et appartenait à une famille honorable qui demeurait juste en face de la maison de Catarina. Toujours ensemble, ces deux enfants échappaient souvent à la surveillance maternelle, et ils couraient au loin dans les champs, se roulant dans les prés et furetant les buissons pour y dénicher des oiseaux. Lorsque la faim les prenait, ils grimpaient sur un mûrier et se rassasiaient de ses fruits savoureux, puis ils descendaient et venaient s’endormir sous son ombrage hospitalier. Les heures s’envolaient ainsi rapides, emportant avec elles cette béatitude des premiers jours de la vie qu’on ne retrouve plus. Très-souvent aussi Lorenzo et son jeune ami, prenant chacun deux morceaux de bois en guise de violon, allaient marmottant de maison en maison une espèce de _canzonetta_ populaire qui se terminait par ces paroles: _Ahi! che partenza amara_! «Hélas! quel départ douloureux!» Les jeunes filles accueillaient Lorenzo avec une prédilection marquée et lui faisaient chanter tout seul le refrain connu. «Bravo, lui disaient-elles en le couvrant de baisers, bravo, _anima mia_, tu chantes comme un ange _del paradiso_.»

Un jour de Pâques de je ne sais plus quelle année, il faisait un temps admirable. Le souffle du printemps épanouissait de sa chaude haleine le bourgeon des plantes et le cœur des jeunes filles. Toute la population de La Rosâ était sur pied, joyeuse, éclatante de mille couleurs. Les femmes avaient leurs cheveux noirs roulés en tresses pressées, sur lesquelles brillaient quelques épingles d’or qui en affermissaient l’élégant édifice. Une petite quenouille d’argent faisait saillie du côté gauche de la tête, et son léger fuseau, attaché par une chaînette du même métal, se balançait avec grâce. Un bel œillet de couleur pourpre, la fleur favorite des Vénitiennes, ornait le côté opposé de la tresse et penchait galamment sur l’oreille droite. Un corsage bleu étreignait la taille et montait en s’évasant pour cacher dans ses replis moelleux de charmants trésors. Les plus riches avaient le cou enlacé d’une chaîne d’or à petits anneaux, au bout de laquelle pendait une croix. Un bas très-blanc, parsemé de petitefleurs idéales, un soulier de soie rose à grands talons, un _zenzale_ ou voile gracieusement fixé sur le haut de la tête, complétaient le costume très-coquet de ces _villanelle_. Les hommes portaient un habit à grandes basques, un gilet de drap rouge, des culottes de velours bleu, de gros souliers à boucles d’argent, une belle ceinture de soie cramoisie nouée au flanc gauche et cachant le manche d’un stylet. Le tout était surmonté d’un chapeau à larges bords retroussés. Sous le chapeau posé crânement sur l’oreille, on voyait un bonnet de soie à raies rouges et blanches, dont la houppe descendait jusqu’à la poitrine. Tout ce monde était sur la place du village, emplissant l’air d’éclats de rire et attendant l’heure de la messe. La fête devait être magnifique. On avait fait venir l’organiste de Bassano, et Lorenzo devait chanter un petit motet que lui avait enseigné le curé de La Rosâ, assez bon connaisseur en musique. Une vingtaine de jeunes filles choisies parmi les plus habiles avaient appris un cantique à l’unisson, qui devait aussi faire partie de la cérémonie.

Tout à coup la cloche sonne, la foule s’ébranle et se dirige vers l’église, dont le campanile élégant pointait au loin dans l’horizon. L’église était aussi revêtue de ses plus beaux ornements. Chaque saint était paré de ses habits de fête, qu’il tenait de la pieuse libéralité de ses adorateurs. Les mystères du sacrifice divin s’accomplirent avec un ordre parfait, et, après quelques simples accords qui répandirent dans l’église une sonorité vague, après que les jeunes filles eurent murmuré leur cantique de grâce, dont l’expression était aussi chaste que le fond de leur cœur, Lorenzo chanta d’une voix limpide ces mots consolateurs: _O salutaris hostia!_ et tout le monde fut ravi du sentiment naïf et touchant dont il semblait pénétré. Catarina fut bien heureuse du succès de son enfant. Le reste de la journée se passa en jeux divers, à rouler des œufs dorés sur une pente de terre glaise, à danser sur une pelouse fleurie, à se parler tout bas au coin d’une haie parfumée, à se presser la main à la clarté discrète de la lune. O printemps de la vie, aspirations douces et charmantes de la religion et du premier amour, pourquoi vous envolez-vous si vite?

Parmi les notables habitants du village de La Rosâ, où s’écoulait l’enfance de Lorenzo, il y avait un certain Giacomo Landi, qui jouait un rôle assez important. Il était barbier de son état, et joignait à cette profession utile un goût très-vif pour la musique, dont il ne connaissait pas une note. C’était un homme trapu, au visage rubicond, sur lequel s’épanouissait un nez énorme dont les racines se dilataient chaque jour à cause de la grande quantité de tabac qu’on lui faisait absorber. De grosses lèvres qui ne pouvaient se joindre, une demi-douzaine de dents plantées au hasard, comme des quilles sur un terrain raboteux, et quelques rares cheveux gris qui grimpaient péniblement autour de la tête, formaient une physionomie des plus singulières. Ce corps, que la nature avait traité un peu sans façon, était animé d’un esprit à la fois jovial et sentencieux, dont le mélange était assez piquant.

Giacomo Landi avait passé une partie de sa jeunesse près du curé de Cittadella en qualité d’enfant de chœur, et, bien qu’il n’eût jamais su lire très-couramment, sa mémoire n’en était pas moins remplie de toute sorte d’éléments, de vers, de cantiques, de chansons, de légendes mystérieuses, et surtout d’un grand nombre de fragments des sermons du curé de Cittadella. Il paraît que ce bon curé avait l’habitude de citer souvent dans ses homélies les épîtres de saint Pierre et de saint Paul, car le nom de ces deux apôtres était resté aussi grand dans la mémoire de Giacomo qu’ils le sont dans l’histoire du christianisme. Il n’y avait rien de plus curieux que de voir Giacomo, entouré d’un groupe de paysans dont il était l’oracle, pérorant d’un ton plein d’importance sur quelques rares nouvelles politiques qu’il plaisait au gouvernement de la république de Venise de laisser pénétrer dans les provinces soumises à sa domination. Une grande poignée de tabac sur le haut du pouce, les yeux écarquillés et les sourcils froncés, Giacomo, d’une voix solennelle, terminait toutes ses harangues par cette phrase invariable: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ «Voici ce que disaient saint Pierre et saint Paul.»

C’était le plus souvent au cabaret que Giacomo aimait à étaler les bribes de son érudition sacrée. Là, attablé devant un _fiasco_ de bon vin de Bassano, excité par le choc des verres et les applaudissements de ses nombreux admirateurs, sa verve éclatait comme un feu d’artifice aux gerbes les plus bizarres.

Nous avons dit que Giacomo avait un goût prononcé pour la musique, dont il ignorait jusqu’aux plus simples éléments; mais son oreille était si juste, sa mémoire si heureuse et si bien fournie de refrains, de _canzonnette_ et de noëls de toute espèce et de toutes les époques, qu’il semblait improviser tout ce qu’il chantait de sa voix de basse peu étendue, mais sonore et assez agréable. Aussi Giacomo était-il l’organisateur de toutes les fêtes, la joie des enfants et des jeunes filles, dont il excitait la gaieté par des propos galants et des contes malicieux qu’il inventait à leur intention, en mêlant à ces fictions de sa fantaisie, quel qu’en fût le caractère, son invariable citation: _Ecco cosa dicevano san Pietro e san Paolo._ Aux longues veillées d’hiver, Giacomo visitait les étables des cultivateurs aisés, où il était attendu et accueilli avec empressement. Dans ces réunions paisibles, qui avaient pour but apparent quelques travaux de ménage, et qui étaient pour la jeunesse un prétexte à des loisirs plus charmants, Giacomo trouvait toujours un auditoire empressé d’entendre ses sermons et ses improvisations burlesques, où l’histoire sacrée et profane, la légende et le conte quelquefois libertin se mêlaient dans un désordre pittoresque qui n’était pas, je vous l’assure, un effet de l’art. Lorsqu’il arrivait à l’une de ces veillées, c’était à qui s’emparerait de lui pour savoir les nouvelles du jour ou pour se faire dire la bonne aventure: car Giacomo, comme les bardes primitifs, réunissait tous les dons de la sapience et du gai savoir. Le plus souvent il apportait avec lui une vieille guitare fêlée dont il s’accompagnait par des fragments d’accords empruntés à la _tonique_ ou à la _dominante_, ces deux pivots de l’harmonie antédiluvienne. Giacomo affectionnait beaucoup le jeune Lorenzo, qu’il amusait par ses chansons et ses contes à dormir debout.

Un soir que Giacomo s’était rendu à la veillée chez son compère Battista Groffolo, un des plus riches fermiers de La Rosâ, il y trouva très-joyeuse compagnie. Dans une vaste et belle écurie très-proprement tenue, où ruminaient une douzaine de grands bœufs étendus sur une litière fraîche et odorante, il y avait un grand nombre de jeunes gens des deux sexes diversement occupés. Des lampes en fer à la forme antique, suspendues à une corde au milieu de l’étable, éclairaient à peine d’une lumière jaunâtre les groupes les plus rapprochés, et projetaient sur tout le reste une ombre vacillante propice aux doux mystères. Les femmes filaient, cousaient, tricotaient; les hommes écossaient des pois ou dévidaient de la laine, occupations légères qui laissaient à l’esprit une liberté suffisante. C’était le moment favorable pour les longues histoires, les vieux contes et les tendres déclarations. Dans un coin de l’étable, plusieurs jeunes filles s’étaient groupées autour de l’une de ces lampes dont nous venons de parler: elles travaillaient, riaient, chuchotaient, échangeant de doux regards et d’agaçantes paroles avec quelques jeunes _contadini_ délurés qui se tenaient près d’elles. La plus éveillée de ces jeunes filles, celle qui paraissait dominer les autres par son esprit et sa gaieté bruyante, était Zina, la fille de Battista Groffolo, le maître de la maison. Elle tenait sur ses genoux Lorenzo, qu’elle caressait et faisait babiller comme un sansonnet. A l’apparition de Giacomo au milieu de tout ce monde si bien disposé à la distraction, il se fit un grand brouhaha.

«_Sapientissimo dottore_, lui dit aussitôt Zina d’un air moqueur, que nous apprendrez-vous de nouveau aujourd’hui? Quels sont les mariages et les fêtes qui se préparent, et comment se portent les habitants de Cadolce, où vous allez si souvent prêcher à l’_osteria della Luna_?

—Vous êtes la plus malicieuse jeune fille de La Rosâ, lui répliqua Giacomo avec bonhomie, et, pour vous punir de l’indiscrétion de votre langue, qui s’exerce si souvent à mes dépens, je ne vous dirai pas un secret qui vous concerne et qui m’a été confié par un beau jeune homme de Bassano.

—Ah! vous voulez détourner la conversation en excitant ma curiosité féminine, répondit Zina un peu intriguée; mais vous n’y parviendrez pas, _dottor mio_. Tenez, je vous offre la paix, si vous voulez nous chanter une belle _canzonetta_ bien longue, et que nous puissions retenir pour vous faire honneur.

—Non, non, répliquèrent les autres jeunes filles; contez-nous plutôt une belle histoire d’amour, une histoire qui ne se trouve pas dans les épîtres de saint Pierre et de saint Paul.»

A ces mots, Giacomo éprouva une joie secrète qu’il ne sut pas contenir. Il était ravi qu’on lui offrît l’occasion de faire briller sa faconde et de tirer de sa mémoire un de ces vieux contes qui s’y trouvaient enfouis depuis son enfance.

«Que vous raconterai-je? dit-il d’un air important. Je voudrais trouver un sujet qui fût digne des beaux yeux qui me regardent.

—Pas mal commencé, répondit Zina en riant.

—Ma foi, je vais vous dire une vieille histoire que je tiens du vénérable curé de Cittadella, et qui remonte à je ne sais plus quelle génération. Je désire qu’elle vous intéresse; ce sera une preuve en faveur de mon goût.

—De mieux en mieux, repartit encore l’intarissable Zina; nous vous écoutons toutes, _le orecchie spalancate_.»

Après avoir aspiré une large prise de tabac, Giacomo commença ainsi d’une voix sonore:

«Il y avait autrefois un roi....

—Et une reine, sans doute, dit tout bas Zina en se pinçant les lèvres.

—C’est possible, mais l’histoire ne le dit pas. Je le répète, il y avait un roi qui, chassé de sa patrie par un peuple ennemi, vint aborder les côtes de la mer Adriatique. Heureux d’avoir échappé à l’inconstance de la fortune et à celle des flots, ce roi s’avança dans les terres de la Vénétie, et vint fonder une ville qui existe encore et que vous connaissez tous, Padoue. Ce prince s’appelait Antoine, et, comme c’était un prince pieux et reconnaissant, il fit bâtir une église magnifique en l’honneur de son patron. C’est depuis lors que _il Santo_ de Padoue est vénéré dans toute l’Italie.

«A quelque distance de la ville, dans les fermes du roi, il y avait un jeune pâtre d’une figure intéressante, plein de grâce et de modestie. Il était chargé de conduire un nombreux troupeau de chèvres, et il passait sa vie au milieu des forêts sombres et des vastes prairies. Lorsque la solitude pesait trop à son cœur, il détachait une branche de bouleau, s’en faisait un chalumeau qui répandait sa tristesse en sons plaintifs et doux que la brise emportait au loin et que l’écho répétait. Très-souvent aussi il cherchait à soulager son âme agitée par de vagues désirs en implorant la protection de saint Antoine. Quel était donc son mal, et de quoi se plaignait-il?

«Un jour le jeune pâtre vit au penchant d’une colline, à l’ombre d’un bois d’oliviers, une jeune femme qui paraissait écouter avec intérêt la mélodie suave que murmurait son chalumeau: c’était Nisbé, la fille unique du roi. Elle fuyait le bruit de la ville, et venait respirer l’air des champs en marchant au hasard le long d’un ruisseau dont les eaux limpides reflétaient son image. Frappée des sons mélodieux qui se faisaient entendre, Nisbé s’arrête, prête l’oreille, et cherche à découvrir la cause du plaisir qui la charme. Elle voit le jeune pâtre, remarque sa beauté, et s’étonne de rencontrer tant de distinction dans un homme d’une condition aussi obscure. Nisbé s’assied au bord du ruisseau, fixe ses beaux yeux sur l’objet qui la captive et s’abandonne au cours de ses pensées. Elle revient le lendemain, puis le jour suivant, et puis tous les jours, entraînée qu’elle était par une force fatale. Enfin Nisbé s’approche de Silvio (c’était le nom du jeune pâtre), le questionne sur sa famille, s’intéresse à ses travaux, à ses espérances, et lui promet la protection de son père. Vous le savez mieux que moi, _care mie_, ajouta Giacomo d’un air qui voulait être malicieux, l’amour est un grand maître, qui mène loin ceux qui fréquentent son école. Silvio et Nisbé n’ignorèrent pas longtemps le sentiment qu’ils avaient conçu l’un pour l’autre; de doux regards les eurent bientôt initiés au mystère de leurs cœurs. On a vu des rois épouser des bergères, dit un vieux proverbe; mais j’ignore s’il y a jamais eu des princesses qui aient épousé des bergers: saint Pierre et saint Paul se taisent complétement sur ce sujet. Tout ce que je puis vous assurer, c’est que le père de Nisbé ne voulait pas de Silvio pour son gendre; il reprocha à sa fille la bassesse de son inclination, et lui défendit de sortir de la ville en lui annonçant que, sous peu de jours, elle deviendrait la femme d’un prince son ami.

«Or, il faut que vous sachiez que Nisbé était née bien loin, bien loin d’ici, presque au bout du monde, tout près de la demeure du soleil, dans un pays où règne un éternel printemps, où coulent incessamment des ruisseaux de miel, où les figues mûrissent en un jour, où les oiseaux au plumage d’or chantent des hymnes ravissants, où la vie s’écoule comme un fleuve docile, et où chaque heure apporte une félicité nouvelle. Dans cette terre de béatitude qui touche au paradis, les dieux communiquent souvent avec les hommes pour se reposer du poids de leur immortalité. Une déesse de l’Olympe avait conçu une passion ardente pour le roi qui est le sujet de cette histoire, et la charmante Nisbé était le fruit de cette union mystérieuse. Sa mère lui avait légué le don funeste de ne jamais mourir, et peut-être aussi un cœur sensible et trop disposé à se laisser toucher par un homme que la destinée avait placé si loin d’elle. En recevant de son père l’ordre de ne plus voir Silvio, Nisbé en fut tout attristée. Un voile sombre s’étendit sur sa vie, jusque-là si douce et si sereine. Dans l’excès de sa douleur, Nisbé suppliait sa mère d’arrêter le nombre de ses jours. «Bienheureuses les femmes, disait-elle, que la mort vient arracher aux peines de leur cœur! car, sans amour, l’immortalité est le plus cruel des supplices. O ma mère, tranche le fil de ma vie, transforme-moi en une fleur des champs, en un arbre de la forêt, ou bien fais de moi et de Silvio deux oiseaux du ciel, pour que nous puissions nous aimer en liberté.»

«Soulagée par cette prière, Nisbé s’endormit. La déesse, touchée du sort de sa fille, lui envoya des rêves consolateurs qui lui firent espérer une délivrance prochaine. Le lendemain Nisbé, se trouvant moins rigoureusement surveillée, quitta furtivement le palais de son père et courut auprès de Silvio. Leur joie à tous deux fut extrême. Assis l’un près de l’autre, ils se comblaient des plus chastes caresses de l’amour, lorsqu’ils aperçurent des gardes du roi qui venaient à eux: «Idole de mon âme! s’écria tout à coup Nisbé, tu le vois, il faut nous quitter. Les hommes sont jaloux de notre bonheur, et il n’y en a plus pour nous sur cette terre; mais, console-toi, une voix secrète me dit que nous nous reverrons ailleurs ...» Et Silvio vit alors s’échapper de ses bras palpitants une blanche colombe qui s’envola vers les cieux. Il resta immobile d’étonnement et de frayeur. Les mains levées comme pour saisir l’objet adoré, sa langue ne put proférer une parole. L’histoire ajoute que les dieux, touchés de la douleur de ce jeune mortel, changèrent Nisbé en une étoile charmante, la plus belle de la voûte céleste, celle qui se lève avant l’aurore, qui se couche la dernière pour servir de flambeau aux amants heureux, et qu’on appelle depuis lors _l’étoile du berger_.»

La légende qu’on vient de lire, et que Giacomo avait racontée dans toute la naïveté de son âme, était très-répandue dans les provinces de la république de Venise. C’est un commentaire de ces vers bien connus du premier livre de l’_Énéide_:

Antenor potuit, mediis elapsus Achivis, Illyricos penetrare sinus....

dans lesquels le poëte latin raconte l’histoire d’Anténor, qui pénétra heureusement dans le golfe d’Illyrie, s’avança jusqu’au fond du royaume des Liburniens, où il fonda la ville de Padoue, qui devint le refuge des Troyens fugitifs. Ce conte, où se mêlent et s’entre-croisent les ressouvenirs de l’antiquité avec l’histoire moderne, et dans lequel la poésie de la nature comme la comprenaient les Grecs se confond avec les pieuses légendes du christianisme, est un trait caractéristique de la double civilisation dont l’Italie a été le théâtre. A vrai dire, le paganisme n’y a jamais été complétement vaincu, et Dante, en choisissant Virgile pour le guider à travers les cercles mystérieux de la cité catholique, a exprimé d’une manière saisissante et profonde ce double caractère toujours persistant de la civilisation italienne.

Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie où l’on retrouvait encore les traces de cette civilisation complexe, la fête de la Nativité était une des plus pittoresques. La veille au soir du saint jour de Noël, la principale auberge de La Rosâ était éclairée d’une manière tout à fait inusitée. Une partie de la population s’y trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. Au milieu de la cuisine, assez spacieuse, on avait dressé une estrade sur laquelle était placé un fauteuil recouvert d’un vieux tapis qui simulait la pompe d’un trône royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient la flamme joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, comme des âmes en peine, une demi-douzaine de belles oies onctueuses et appétissantes. Une longue table couverte d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs d’un festin qui devait bientôt avoir lieu. Au coup de dix heures, Battista Groffolo, le riche fermier dont nous avons parlé plus haut, fit son entrée dans la salle de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête ornée d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il ressemblait à l’une de ces vieilles figures de rois bibliques qui servent d’enseigne aux hôtelleries rustiques dans presque toute l’Europe. Battista Groffolo monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un signe qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec respect. Après quelques instants de silence, on entendit frapper à la porte de l’_osteria_ et l’on vit apparaître trois figures étranges, un vieillard, une jeune fille et un enfant, habillés comme des magiciens de théâtre: c’était Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo, et Lorenzo, qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun de ces personnages vénérables. Giacomo avait pris avec lui sa vieille guitare, et tous trois portaient, suspendu au cou par un large ruban de soie rouge, un petit coffret qui contenait l’offrande consacrée par la légende.

Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et Giacomo demanda d’une voix respectueuse: «Où donc est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous venons pour l’adorer.» A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de la foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant on fit asseoir les trois mages, on leur rendit les devoirs de l’hospitalité, on leur lava les pieds, et puis on les invita à prendre des forces pour la continuation de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages et les principaux dignitaires de la cour prirent place à la table du festin. Giacomo, animé par de copieuses rasades, oubliant le rôle dont il était investi, voulut haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre et de saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: _Ecco cosa dicevano_..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa qualité de mage, il lui était impossible d’invoquer les deux grands apôtres dont les épîtres sont postérieures à la mort de Jésus-Christ. Sans être parfaitement convaincu de la justesse de cette observation, Giacomo consentit à suspendre son discours. Après ce petit épisode, on se leva de table; le roi Hérode remonta sur son trône, et il dit aux mages qui l’écoutaient: «Allez, informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer.»