Le chevalier Sarti

Part 39

Chapter 393,685 wordsPublic domain

Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance au masque qui l’avait abordée sur la place Saint-Marc en lui parlant un langage dont elle ne pouvait méconnaître l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui allait s’accomplir et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait pas autant que se l’était imaginé le pauvre Lorenzo, qui avait cru trouver dans une fille de Venise une de ces créatures chimériques nées d’un souffle de la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce monde, si rien ne résistait au contact du malheur, et si un caractère aussi noble que celui de Beata pouvait succomber lâchement aux préjugés d’une société avilie? «Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des monstres de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et d’abnégation héroïque, moitié anges et moitié démons, où la vérité et le mensonge, la force et les plus honteuses faiblesses se combinent et s’entremêlent d’une si étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou les mépriser, les haïr ou les adorer!»

Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, Lorenzo essaya d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter un déjeuner plus que frugal, quelques éclaircissements sur sa situation. On ne lui répondit que par des monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la patience et la soumission aux ordres de la Seigneurie.

«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec vivacité.

—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et ma mission n’est point de m’enquérir de la cause qui m’amène ici tant d’illustres convives.

—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce lieu de misère?

—_Dio lo sà_,» répondit le geôlier en se retirant et en fermant la porte avec fracas.

Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de _plombs_ de Venise étaient des espèces de mansardes placées sous le toit du palais ducal, et recouvertes en feuilles de zinc ou de plomb. C’étaient des cellules où l’air et l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le plus grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient renfermés, c’était, après l’incertitude du sort qui les attendait, une chaleur étouffante pendant l’été et un froid excessif en hiver. Casanova, dans ses mémoires plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. Dans ce palais mauresque, bâti en 1355 par le doge Marino Faliero, sur les débris de celui qui avait été construit à l’origine de la république, en 807, par Angelo Participazio, se trouvaient réunis tous les pouvoirs, tous les rouages du gouvernement de Venise, depuis le représentant viager de la souveraineté sur son trône d’or, le grand conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, jusqu’à l’exécuteur des ordres rigoureux pourchassant devant lui les _anime dannate_ et qui, après avoir traversé le pont des Soupirs, les faisait descendre de cercle en cercle dans ces puits ténébreux, _bolgie infernali_, où l’on entendait:

Diverse lingue, orribili favelle, Parole di dolore, accenti d’ira[80].

Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui avait eu lieu à la fin du mois de février 1797, le geôlier, qui s’était montré d’abord si laconique, entrant un matin dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva plus triste et plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui dit-il, car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez sans doute à quelque illustrissime famille de Venise, que faites-vous donc là, accroupi sur la fenêtre, par un temps aussi froid? Par _San Marco Benedetto_, n’allez-vous pas contracter aussi cette vilaine maladie du désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de victimes? Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie, voici de quoi vous distraire un peu. Ce sont quelques vieux livres qui m’ont été légués par un de vos prédécesseurs, qui n’a quitté ces combles, où l’on voit briller au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans un lieu moins favorable à la lecture.»

Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes reliés avec un certain luxe.

«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où nous sommes, reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on a égaré le manteau que vous portiez au moment de votre arrestation, j’ai pensé à vous offrir cette robe de chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus chaud que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a fait une gentildonna en reconnaissance des petits services que j’ai pu rendre à son mari, qui a été six ans mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il, enveloppez-vous à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez bien qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une si pénible mission.»

Ces prévenances, ces attentions presque délicates de la part d’un gardien de ces tristes demeures, étaient fort extraordinaires. Lorenzo, enveloppé dans la riche robe de chambre qu’on lui avait apportée, et dont les cordons de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier avait déposés sur une petite table aux pieds vermoulus qui, avec une chaise et un lit délabré, formaient tout le mobilier de sa chambre. Les volumes contenaient les _Dialogues de Platon_, la _Divine comédie_ et la _Nouvelle Héloïse_. Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le hasard, étonna le chevalier. Il lut quelques pages du _Phédon_, du _Philèbe_, où le maître essaye de donner une définition du souverain bien, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, et se plut davantage à la lecture de la _République_, où la description de la fameuse caverne, image de la vie humaine, avait une certaine analogie avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide dialectique de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités d’un art suprême, qui avaient pu intéresser le chevalier Sarti alors qu’il était libre et plein d’espérance, n’étaient pas de nature à le distraire longtemps de l’unique objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata dans les bras de son époux et rayonnant de bonheur, qu’il avait sans cesse devant les yeux! Son imagination exaltée lui retraçait tous les détails de ce mariage inique. Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le mot irrévocable, assise au banquet au milieu de ses nombreux amis, et puis se glissant furtivement dans la chambre nuptiale.... Horrible pensée dont il ne pouvait supporter l’obsession!

«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne que je croyais au-dessus de la caste odieuse où elle est née, la voilà qui répudie devant Dieu les sentiments de sa jeunesse! Elle ment, elle ment en promettant au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui en ai respiré les premiers parfums! Oui, elle m’aime, j’en suis certain, et la poésie de l’amour l’avait tellement transfigurée à mes yeux éblouis, que je n’avais aperçu ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et dépouillée de l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, la fille du sénateur Zeno n’est plus qu’une femme comme les autres, une esclave des préjugés et des somptuosités de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs. Après une jeunesse enchantée par un amour passager qui aura déposé, au fond de son âme, quelques souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer dans les jours d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la voilà en pleine possession de tous les avantages de la vie! tandis que moi, pauvre insensé, qui avais pris au sérieux un sentiment qui n’était pour elle qu’une fantaisie de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je suivi les conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art m’aurait guéri d’une passion funeste qui empoisonnera toute mon existence.»

Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, dont les prévenances pour le chevalier Sarti devenaient de plus en plus délicates, entra dans sa cellule avec un vase rempli de branches de lilas. «Je vous apporte, lui dit-il d’un air tout joyeux, les prémices du printemps. Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, et, comme je tiens à ce que vous soyez content de mes petits services, j’ai fait venir de Murano ces premières pousses de lilas dont l’odeur parfumera votre chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de ces attentions-là pour tout le monde.»

Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du geôlier) de sa bonne volonté, le chevalier ne parut pas étonné qu’on eût de pareils soins pour un détenu sans appui et sans nom. Sans expérience de la vie, et l’imagination frappée du lâche abandon dont il se croyait l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait à lui alléger le poids de la solitude. Il ne s’était pas demandé une seule fois, dans son aveuglement, quelle main pieuse et discrète avait pu introduire dans une prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour les besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles avec le régime de ces lieux sinistres. Cette riche robe de chambre dans laquelle il était encore enveloppé, ce linge blanc qui recouvrait son grabat, ces fleurs qui répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard est-il donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer les effets d’une âme miséricordieuse? Un peu désappointé de l’inutilité de ses efforts pour distraire son prisonnier, qu’il voyait toujours plongé dans une morne tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec un accent tout particulier: «S’il y a des anges en paradis, monsieur le chevalier, il y a sur la terre des femmes qui leur ressemblent.»

En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; c’était elle qui, avec le concours du chevalier Grimani, constamment généreux, et par le crédit de sa propre famille, avait obtenu d’adoucir la captivité de Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette femme timide que le moindre mot équivoque faisait tressaillir, et qui cachait son amour comme un avare cache son trésor. Marchant la tête haute, et le front rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était interdit aucune démarche pour intéresser les amis de son père au sort du chevalier Sarti. Elle avait gagné le geôlier à prix d’or et en lui promettant de lui faire obtenir un emploi supérieur à celui qu’il remplissait, s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs d’État que lui avait obtenu, non sans de grandes difficultés, le chevalier Grimani, Beata allait tous les matins s’informer, auprès de la femme du geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle avait supplié Girolamo de lui permettre de monter avec lui dans la cellule qui renfermait toutes les joies de sa vie; mais Girolamo répondait par un refus invariable à une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril de sa tête.

L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata une de ces catastrophes qui transforment et mûrissent promptement les caractères qui les subissent. Cette nature élégante et fière s’était laissé envahir par un sentiment vague, plein de charme et de rêverie innocente, où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever du fond de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre et nous transporte au-dessus de nous-mêmes, elle en fut effrayée et s’efforça de le refouler dans sa source, ou tout au moins de le contenir dans de justes limites. Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait en conciliant son amour pour Lorenzo avec les exigences de sa position, son rêve de bonheur avec son devoir de fille et de patricienne. Elle s’endormit ainsi, pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. Mais survint un orage qui souleva les eaux de l’abîme, et Beata se réveilla en sursaut, tout émue du danger qu’elle avait couru. Après le renvoi de Lorenzo du palais de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha des consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui avait fait comprendre et dans les cérémonies de l’Église, qui sont elles-mêmes un long poëme en action, racontant les plus grands miracles de l’amour.

Beata resta pendant quelque temps encore dans une sorte d’indécision douloureuse, attendant je ne sais quel coup du sort qui vînt éclaircir sa destinée. L’arrestation du chevalier Sarti mit un terme à ces cruelles perplexités, et Beata sortit de ces épreuves du malheur avec une résolution inébranlable. On aurait dit que ce n’était plus la même femme timide, réservée, tendre, compatissante, mais fière, et tenant à dérober au vulgaire le secret de son ravissement intérieur. Le voile était déchiré, et le souffle de l’amour avait élevé son cœur au-dessus des vanités de la société.

Un soir que Beata était seule avec son père dans le grand salon du palais Zeno, elle contemplait ce noble vieillard assis devant une table, où il examinait des papiers d’État qu’on venait de lui apporter. Une lampe posée sur la table du sénateur éclairait à peine ce vaste salon carré, rempli de portraits de famille parmi lesquels se trouvait celui de la mère de Beata. Celle-ci, émue à l’aspect de cette tête blanche qui succombait sous le poids des soucis politiques, s’approcha de lui en silence et tomba à ses genoux qu’elle mouilla de larmes. Le sénateur, presque aussi touché que sa fille, l’attira doucement sur son cœur, et, lui baisant le front avec une effusion qui ne lui était pas habituelle:

«Oui, oui, ma fille, je vous comprends, lui dit-il d’une voix étouffée; je ne vous forcerai jamais à contracter une alliance qui ne répond pas à vos désirs.»

Ce n’était pas là la réponse que Beata avait espéré tirer de la bouche de son père. Lorenzo était toujours en prison, et, malgré ses démarches incessantes et les nombreux appuis qu’elle avait acquis à sa cause, elle n’avait pu réussir encore à l’arracher de sa captivité. Un mot de son père aurait peut-être aplani toutes les difficultés, et c’est ce mot qu’elle n’osait lui demander ouvertement, essayant de le faire jaillir, par ses caresses, de son cœur paternel. Le sénateur Zeno, eût-il deviné tout l’intérêt que prenait sa fille au sort du chevalier Sarti, n’était pas homme à faiblir sur une question aussi grave. Les circonstances où se trouvait la république exigeaient toute la vigilance et la rigueur de l’autorité.

Les jours s’écoulaient, et les événements extérieurs de la guerre devenaient de plus en plus menaçants pour Venise, sans que les démarches de Beata en faveur du chevalier Sarti eussent amené aucun résultat. Sa santé, déjà fort altérée, aurait eu besoin de repos et de cette sérénité d’esprit qu’elle avait perdue et qu’elle ne devait plus retrouver. Dans cet état d’alanguissement que venait augmenter encore la tristesse profonde où elle voyait son père plongé, l’âme de cette noble fille se repliait sur elle-même, comme si elle eût cherché, pour ainsi dire, à condenser ses espérances, à donner une forme plus arrêtée aux vagues aspirations vers un idéal entrevu, à ces hymnes que chante la jeunesse à la beauté du jour, à ces douces chimères de la poésie dont elle s’était nourrie jusqu’alors. Beata allait donc souvent à l’église, et particulièrement à celle de _San-Geminiano_, située, nous l’avons dit, au fond de la place Saint-Marc, et qui n’existe plus aujourd’hui. Elle y était attirée par le souvenir de la scène touchante qui s’y était passée une année avant, lorsque Lorenzo, caché derrière un pilier, se précipita sur le livre de prières que Beata avait laissé tomber à terre, dans un moment de contrition.

Une après-midi où elle se sentait plus désolée qu’elle ne l’avait jamais été, parce que depuis plusieurs jours elle n’avait pu pénétrer chez Girolamo le geôlier, dont la conduite commençait à éveiller les soupçons des inquisiteurs d’État, Beata se rendit à l’église San-Geminiano. On était dans le mois d’avril, et rien ne laissait espérer à Beata la délivrance possible du chevalier Sarti. Il devait y avoir ce jour-là, à San-Geminiano, je ne sais plus quelle cérémonie à laquelle devaient prendre part plusieurs jeunes élèves des _scuole_ de Venise. Beata, qui était connue du maître de chapelle et du plus grand nombre des jeunes personnes qu’il avait sous sa direction, monta à la _cantoria_, tribune grillée qui se trouvait derrière le maître autel. Un orgue de petites dimensions était placé en avant de la tribune, qu’il divisait ainsi en deux compartiments, dont chacun était occupé par un chœur de voix virginales. Après quelques préludes sur l’orgue, exécutés par le maître de chapelle auprès de qui Beata était assise, ayant à ses côtés sa camériste, les jeunes filles commencèrent à chanter des litanies de Lotti, célèbre compositeur de l’école de Venise, dont les cendres reposaient dans l’église même de San-Geminiano. Chacun de ces chœurs, à deux parties, et sans accompagnement, disait une strophe que l’autre reprenait ensuite avec la même onction pénétrante, et puis les deux groupes confondaient leurs accents isolés dans un ensemble harmonieux. Ces pieuses lamentations, d’une harmonie aussi pure que les voix qui les murmuraient, ces doux accords qui se dilataient lentement et répandaient dans le vaisseau de l’église une sonorité mystérieuse si bien appropriée au sens des paroles liturgiques, cette poésie de la prière qui remonte au berceau du genre humain et qui résume en quelques mots, accessibles à tous, les plus grandes vérités de l’ordre moral, produisirent sur Beata une impression profonde et décisive. Son cœur s’entr’ouvrit comme si une secousse violente en eût brisé les ressorts, et qu’un rayon de miséricorde en eût éclairé les replis les plus cachés. Elle tomba à genoux presque machinalement, et un déluge de larmes vint inonder son visage fatigué par les angoisses. Saisie tout à coup par un besoin d’expansion et de prières plus fort que sa volonté, ce qui est bien le signe de la vraie douleur, Beata, sans proférer un mot et comme dominée par l’émotion qui remplissait son âme, fit signe au maître de chapelle de se lever de son siége et se mit à sa place. C’était pendant un de ces moments de silence où le chœur se taisait pour laisser aux fidèles quelques minutes de recueillement. Beata promena hardiment ses doigts sur l’un des claviers du petit orgue, et en tira une succession d’accords dont elle n’avait pas trop conscience, mais qui répondaient à ces divins murmures du sentiment, _venas divini susurri_, que la parole est impuissante à traduire. Elle tremblait, pleurait amèrement, et, dans cet état d’exaltation extraordinaire, Beata ne put s’empêcher de donner un libre cours à sa douleur en chantant ce qui lui venait à l’esprit. Elle se rappela, ou plutôt son cœur lui dicta une belle phrase d’un _Miserere_ de Stradella, pour une seule voix de ténor, qu’elle avait souvent chanté avec l’abbé Zamaria. Cette phrase de quelques mesures seulement, mais touchante et pathétique, Beata se l’appropria avec une telle puissance d’émotion religieuse, qu’elle la fit éprouver à toutes les personnes qui l’entouraient. On ne s’expliquait pas cet étrange épisode qui venait interrompre la cérémonie du jour!

_Miserere mei, Domine_, disait-elle en levant ses beaux yeux au ciel comme pour y chercher la force qui lui manquait, tout en regrettant les joies de la terre. _Miserere mei secundum magnam misericordiam tuam._

Puis reprenant les premières paroles qui exprimaient le grand besoin de son cœur défaillant: _Miserere mei..., miserere mei, Domine_, s’écria-t-elle à plusieurs reprises, en poussant un sanglot qui retentit dans l’église et produisit un étonnement général.

Chacun se demandait tout bas ce que cela voulait dire, lorsqu’au milieu de la stupeur silencieuse qui avait succédé à cette scène émouvante qui s’était passée derrière le treillage de la _cantoria_, on vit un inconnu fendre la foule qui remplissait la grande nef en criant tout haut comme un insensé: «C’est elle.... c’est elle.... je l’ai reconnue à sa voix touchante, c’est l’ange de ma vie.... laissez-moi passer.»

Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que le chevalier Sarti, sorti de prison depuis quelques jours.

* * * * *

La république de Venise, resserrée presque aux limites de ses lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus que quelques jours à vivre. Travaillée au dedans par le parti démocratique que les agents de la France y avaient suscité, pressée au dehors par les armées ennemies qui occupaient ses provinces de terre ferme, elle attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans essayer de se le rendre favorable par une détermination courageuse qui l’eût, au moins, amnistiée devant l’histoire. C’est en vain que des hommes énergiques, comme François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient depuis longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer les ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer au danger imminent qu’ils lui signalaient une résistance plus efficace que des ruses diplomatiques. Ce gouvernement de vieillards, qui possédait plus de ressources qu’il n’en fallait pour braver les menaces de Bonaparte et tenir en échec sa fortune, retombait toujours dans cette léthargie fatale qui a perdu la république. Cependant, ni le caractère du chef de l’armée française, ni la haute portée de son génie et l’influence qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde, n’avaient échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne. Dès les premiers rapports que les ambassadeurs de Venise eurent avec cet homme redoutable, ils furent frappés de l’étendue et de la profondeur de son coup d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils en avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires envoyés près le général Bonaparte dans le mois de juin de l’année 1796, la finesse de ses observations, l’étendue de ses vues, la manière dont il les développait, ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement que cet homme est doué de beaucoup de talent pour les affaires politiques, mais qu’il doit avoir un jour une grande influence dans son pays[81].» Depuis cette conférence, les événements de la guerre n’avaient que trop confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars 1797, le procurateur François Pesaro et le _Sage de terre ferme_ Jean-Baptiste Cornaro furent envoyés à Goritz, où se trouvait le général Bonaparte, pour se plaindre de l’oppression qu’exerçait l’année française sur les provinces de la république. Dans cette longue entrevue, les commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre que le sort de leur pays dépendait de l’intérêt qu’aurait Bonaparte à le sacrifier à son ambition, dont ils avaient sondé l’égoïsme implacable.