Part 38
Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme remplie d’une tristesse indéfinissable, enveloppée dans un domino noir qui laissait apercevoir l’élégance et la souplesse de sa taille divine, ses beaux yeux abrités sous un masque de velours qui lui permettait de tout voir sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement sur le bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille aux _lazzi_ de la foule, aux _aparté_ des couples heureux. Au détour du campanile, au moment d’entrer dans la grande place, Beata fut assez rudement poussée par un flot de masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout à coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir immédiatement le bras de son fiancé; mais, heurtée par les divers courants de cette foule innombrable, elle fut comme enfermée dans un cercle qu’elle ne put franchir. Ce cercle, allant toujours se rétrécissant autour d’elle, la poussait vers la _piazzetta_ et le Grand-Canal, malgré les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion. La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le carnaval, était si grande, le masque était si respecté et le déguisement autorisait tant d’intrigues et d’espiègleries innocentes, que Beata ne fut pas trop alarmée d’un incident qui n’avait rien de bien extraordinaire, au milieu d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme les vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude devint un peu plus vive lorsqu’elle se sentit prendre le bras par un des masques qui l’approchaient et qu’il lui dit à l’oreille:
«Où vas-tu, _anima affannata_? et que cherches-tu dans ce tourbillon de folies et de vaines paroles? est-ce la paix, la lumière, et l’idéal de ta noble vie?
...._Beata_, i tuoi martiri A lagrimar mi fanno tristo e pio.
Si tu veux me suivre, je te conduirai dans les bras de celui que tu adores et qui est digne de ton amour.»
En prononçant ces mots qui trahissaient un ami de Lorenzo, le masque inconnu pressait les pas de la gentildonna et l’entraînait de plus en plus vers le _traghetto_, où, sans doute, devait se trouver une gondole prête à les recevoir. Éperdue, indécise, ne sachant comment échapper à la contrainte dont elle se voyait l’objet, Beata fit de nouveaux efforts pour remonter le courrant de la foule, en repoussant la main qui étreignait son bras. Le masque, reprenant alors son bras avec plus de violence, lui dit: «Pourquoi veux-tu fuir ton bon génie qui te parle par ma voix? Sais-tu bien l’avenir qui t’attend, ô noble fille de Venise?
Amor ch’a nullo amato amar perdona
te suivra comme une ombre jusque dans le lit nuptial, où tu ne pourras étouffer des souvenirs vengeurs de la foi trahie! le temps presse, l’heure est propice, écoute les conseils d’un ami: car dans quelques jours, peut-être il sera trop tard.»
Le masque n’avait pas achevé de prononcer ces dernières paroles, que le cercle qui enfermait Beata fut rompu par un courant de nouveaux venus qui remontait la _piazzetta_.
Libre alors, la pauvre gentildonna s’éloigna rapidement du lieu où elle avait été entraînée et se perdit dans la foule. Elle tremblait, et regardait sans cesse derrière elle pour s’assurer si on ne la poursuivait pas. Son trouble, qui était grand, provenait bien moins du danger qu’elle avait couru d’être enlevée, pensait-elle, que des paroles mystérieuses qu’on lui avait adressées. Ce ne pouvait être évidemment qu’un ami de Lorenzo, qui, pour se faire connaître de la fille du sénateur, lui avait appliqué les vers de _la Divine Comédie_ que nous avons cités, et que Beata savait par cœur. Que voulaient dire surtout ces mots sinistres: _Dans quelques jours, il sera peut-être trop tard_? Lorenzo serait-il menacé d’un grand malheur, comme elle avait tout lieu de le craindre? Cette pensée était la plus amère de toutes au cœur de la noble signora. Ce n’est qu’au _Salvadego_ que Beata retrouva les siens et le chevalier Grimani, qui l’avait cherchée vainement au milieu de la foule, et qui commençait à s’inquiéter de son absence. Elle se garda bien de parler à son fiancé de l’aventure qui lui était arrivée, et, attribuant son éloignement à la violence de la multitude qui l’avait arrachée au bras du chevalier, elle contint son émotion et refoula dans son âme ses tristes pressentiments.
La célèbre _osteria_ du _Salvadego_ (le sauvage) était située au fond de la grande place, à l’angle à main droite, lorsqu’on tourne le dos à la basilique de Venise. Elle avait deux issues, l’une sur la place même, l’autre par derrière, ouvrant sur un petit canal. _L’osteria_ était plus particulièrement fréquentée par l’aristocratie qui, dans les dernières années de la république, y donnait souvent des fêtes où elle pouvait se rencontrer avec les ambassadeurs des puissances étrangères sans éveiller les soupçons des inquisiteurs d’État. Pendant le carnaval, les vastes et somptueux appartements du _Salvadego_ étaient transformés en un casino public, dont chaque salle avait une destination particulière. On dansait dans l’une, on jouait au pharaon dans l’autre, on soupait ici, on tenait la _conversazione_ plus loin, et toutes ces pièces, communiquant de plain-pied, formaient un grand et bel ensemble où l’on pouvait circuler facilement. Des _camerini_ étaient mis à la disposition des personnes qui voulaient s’isoler de la foule et jouir de la fête sans en subir les inconvénients. Le salon qui avait été choisi pour la réunion de la noble compagnie était l’un des plus spacieux de l’établissement et dominait toutes les autres pièces. Quatre de ses fenêtres avaient jour sur la place, et, du fond d’un cabinet de repos qui en était la partie extrême, on pouvait plonger le regard dans une longue enfilade d’appartements lumineux, ou bien contempler, du haut de la fenêtre qui s’y trouvait, le spectacle unique qu’offrait la place Saint-Marc. C’étaient les Dolfin qui avaient organisé cette fête au _Salvadego_, pour y célébrer l’alliance des deux nobles familles. Un souper de cinquante couverts avait été commandé pour une heure du matin. L’abbé Zamaria, retenu dans son lit par une indisposition assez grave, n’était pas au nombre des convives.
Comme il était encore de bonne heure, les personnes qui se trouvaient déjà réunies eurent le désir de se mêler un instant à la foule qui emplissait les différentes salles du casino. On se rendit d’abord à la salle de jeu, où plusieurs tables chargées de _zecchini_ d’or excitaient la convoitise des passants. Un personnage masqué, assis au centre de chaque table et entouré de deux associés qui partageaient sa fortune, remplissait les fonctions de banquier. Un râteau d’ivoire à la main, ce banquier, qui était presque toujours un membre de l’aristocratie, renvoyait aux gagnants ou ramenait à lui des piles de _zecchini_ d’or, sans proférer un mot. Les ponteurs, debout autour de la table et non moins silencieux que le banquier et ses deux associés, chargeaient la carte qu’ils avaient devant eux de la somme qu’ils voulaient risquer, gagnaient ou perdaient, s’en allaient ou revenaient sans qu’on pût lire sur leur visage les émotions diverses qu’ils devaient éprouver. A voir ces costumes variés, ces masques impénétrables qui représentaient différents types de la nature humaine, moins la vivacité du regard et ces tressaillements involontaires de la physionomie qui accusent la vie, à les voir groupés silencieusement autour d’un tapis vert où présidait une sorte de Rhadamanthe un sceptre à la main, on eût dit un troupeau de larves évoquées un instant sur la terre pour y goûter encore le plaisir qui leur avait coûté si cher.
Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, s’était arrêtée un moment devant l’une de ces tables de jeu. Tout émue encore de l’épisode de la place Saint-Marc, dont elle craignait les suites, elle regardait avec distraction les joueurs qui se disputaient l’or amoncelé sur le tapis, lorsqu’elle remarqua un masque qui semblait la regarder avec une attention particulière.
Elle détourna la tête pour échapper à l’obsession dont elle se voyait l’objet; mais le masque inflexible suivait tous ses mouvements sans lui laisser de répit. Beata fit alors un effort pour quitter la salle où elle se sentait mal à l’aise, quand le masque dont elle cherchait à éviter le regard scrutateur, ayant été favorisé par la fortune, étendit une main blanche et délicate sur le tapis vert pour ramasser l’or qu’il venait de gagner. A la vue de cette main, Beata se troubla si fort que le chevalier Grimani s’en aperçut et lui demanda avec sollicitude: «Qu’avez-vous, _signora_?—Allons-nous-en, répondit-elle d’une voix étouffée; ces joueurs me font mal.» Ce n’étaient pas les passions des joueurs qui avaient ému la noble fille, mais la présence de Lorenzo dont elle avait cru reconnaître la main.
Beata entraîna le chevalier dans la salle de danse, contiguë à celle qu’on venait de quitter. C’était la plus grande et la plus magnifique du casino. Un orchestre nombreux était placé dans une galerie élevée, où il planait au-dessus de la foule, qu’il enivrait de ses rhythmes agaçants. Les _sonatori_ étaient masqués et déguisés comme tout le monde, et le costume dont chacun était revêtu formait un contraste plus ou moins comique avec l’instrument qu’il jouait. Celui qui donnait du cor représentait un ours, les violons des singes, les contre-basses des arlequins; le hautbois était un berger des Abruzzes; la flûte un polichinelle, la clarinette le docteur Pandolfo de la comédie italienne, le basson un loup, et le trompette un soldat de l’armée vénitienne. De beaux lustres, chargés de bougies qui étaient contenues dans des globes de couleurs joyeuses, jetaient une lumière adoucie que de nombreuses glaces de Murano réfléchissaient à perte de vue. Le coup d’œil était d’un effet magique, et un étranger, qui serait entré dans cette salle splendide sans posséder aucune notion du pays qu’il aurait visité pour la première fois, aurait eu de la peine à distinguer s’il assistait à une scène de la vie réelle, ou si son esprit était le jouet d’une fascination étrange. L’homme éprouve un si grand besoin d’échapper à sa condition ordinaire, quelque élevée qu’elle puisse être, de franchir les limites du monde connu où il s’agite sous le regard de tous, que le masque et le déguisement sous lesquels il peut se dérober un instant à son esclavage sont pour lui comme une transformation de son être, une métamorphose qui semble lui prêter des facultés nouvelles et le faire participer aux jouissances de l’infini, où il aspire par le sentiment et la connaissance. Le sommeil qui nous arrache aux soucis de la réalité, le rêve qui nous transporte sur ses ailes divines, l’ivresse qui multiplie nos illusions, le jeu qui déchaîne dans notre âme les passions terribles de la convoitise, l’ambition, la gloire, la religion, la poésie et l’amour qui nous transfigurent, ne sont-ils pas des modes différents par lesquels son être, borné dans sa substance, mais grand par ses désirs, essaye de trouver une issue au fini qui l’étouffe, comme l’oiseau vient frapper de la tête aux barreaux de la cage où il pleure sa liberté native? Un bal comme celui qui avait lieu au _Salvadego_, à l’heure suprême où était arrivée Venise, ces tourbillons d’esprits frivoles et sérieux que soulevait une musique enchanteresse, ces masques et ces costumes de toutes les formes, ces carrés de danseurs éperdus où le patricien coudoyait le gondolier, où le pauvre était aussi libre que le riche, et le prince souverain soumis à la même loi de sociabilité polie que le dernier _facchino_ de ses États, où l’amour, le caprice et la curiosité trouvaient un aliment qui se renouvelait sans cesse sans s’épuiser jamais; c’était comme une vision de ce monde d’enchantements et d’éternels loisirs que les contes de fées, qui ne sont pas ce qu’un vain peuple de philosophes pense, nous ont fait entrevoir dès le berceau.
En entrant précipitamment dans la salle du bal, Beata regardait de tous côtés, avec anxiété, si elle n’était pas suivie. La rencontre qu’elle avait faite sur la place Saint-Marc, et le nouvel incident qui venait de se passer à la table de jeu où elle était certaine d’avoir reconnu Lorenzo, lui faisaient craindre quelque catastrophe dont elle et son jeune amant pourraient être les victimes. Si elle eût osé communiquer au chevalier Grimani ses appréhensions sans mettre à jour la source de ses peines, elle se serait retirée du milieu de cette foule dont la gaieté turbulente et le contact la faisaient tressaillir jusqu’au fond de l’âme. Cependant, ne pouvant résister plus longtemps au trouble qui s’était emparé de son esprit, Beata feignit d’être inquiète de l’absence de son père, qui était resté à causer avec le sénateur Grimani dans le salon où devait avoir lieu le souper, et manifesta le désir d’aller le rejoindre. Elle allait revenir sur ses pas, lorsqu’elle fut abordée par trois masques représentant les trois rois mages de l’Évangile avec l’encens, l’or et la myrrhe. L’un des mages, ayant une guitare suspendue à son cou, en fit jaillir quelques accords, et tous trois se mirent à chanter la complainte naïve dont on a pu lire le texte dans la première partie de cette histoire. C’était la reproduction exacte de la scène charmante qui s’était passée à la villa _Cadolce_ pendant cette nuit de Noël, où le jeune Lorenzo fut accueilli avec tant de grâce par la fille du sénateur Zeno! Aux sons de la guitare et de ces trois voix harmonieuses qui s’élevèrent tout à coup au-dessus du bruit général, le bal fut comme suspendu, et tout le monde s’approcha du groupe qui entourait les mages. Beata, de plus en plus troublée par cette scène dont elle ne pouvait méconnaître la signification, voulut faire un effort pour échapper à ce spectacle douloureux, et tomba évanouie dans les bras du chevalier Grimani. On s’empressa d’ôter le masque à la gentildonna, et, pendant que le chevalier Grimani était allé chercher du secours, les trois mages enlevèrent Beata dans leurs bras comme pour la transporter dans une pièce plus convenable à sa situation.
Quand ils furent parvenus à la porte du casino qui ouvrait sur le petit canal, il y eut un effroyable tumulte et des cris douloureux, dont les personnes qui étaient restées dans la salle du bal ne pouvaient s’expliquer la cause. C’est que les mages venaient d’être arrêtés, et l’un d’eux presque tué sur place par un coup de stylet. Beata, toujours évanouie, fut transportée dans le cabinet de repos qui touchait au salon du banquet. Là, étendue sur un canapé, entourée de son père, de son fiancé et de ses amis, elle reprit lentement ses sens; mais, fatiguée de l’horrible secousse qu’elle venait d’éprouver, Beata, ayant auprès d’elle sa camériste Teresa qu’on avait envoyé chercher, pria qu’on la laissât seule un instant, et tout le monde se retira.
Que s’était-il passé dans la salle du bal depuis l’apparition des trois mages? Beata l’ignorait complétement. Elle interrogea Teresa pour savoir si elle avait entendu parler de Lorenzo, et la camériste ne put rien lui apprendre de précis.
Un bruit vague s’était seulement répandu dans le casino, qu’on avait fait des arrestations, et qu’un nommé Zorzi avait été tué d’un coup de stylet par un sbire. Le nom de Zorzi était bien connu de la _Signora_; mais elle ne soupçonnait pas les relations qui s’étaient établies entre ce personnage politique et le chevalier Sarti. Cependant l’épisode de la place Saint-Marc, celui de la table de jeu, la scène du bal et les pressentiments de son propre cœur lui faisaient craindre que Lorenzo ne se trouvât impliqué dans quelque complot sinistre dont elle ne s’expliquait pas la nature. Aurait-il voulu l’enlever pour empêcher l’odieux mariage qui allait briser toutes ses espérances? Cela était d’autant plus probable, qu’à la dernière entrevue qu’il avait eue avec Beata sur le balcon de son palais, Lorenzo avait osé lui conseiller de quitter son père et sa patrie, et de s’enfuir avec lui sur la terre étrangère. Cette idée avilissante, qu’elle n’aurait pas pardonnée à tout autre, émanée de la bouche du chevalier Sarti, lui devenait presque un titre de plus à l’affection profonde de cette admirable créature. Pour apaiser l’inquiétude de sa maîtresse autant que pour satisfaire sa propre curiosité, Teresa demanda la permission d’aller se mêler à la foule qui emplissait plus que jamais les salles du casino, afin d’y recueillir quelques éclaircissements sur les événements de la soirée.
Restée seule dans le cabinet dont la porte entr’ouverte lui permet de plonger un regard furtif dans cette longue suite de salles lumineuses, Beata, qui était fatiguée des vives émotions qu’elle venait d’éprouver, et par la crainte toujours persistante d’un plus grand malheur, s’affaissa sur elle-même et fut saisie d’une espèce d’engourdissement physique et moral qui n’était plus la vie, et n’était pas le sommeil. Étendue sur le canapé, le coude appuyé sur un coussin de velours, les yeux à demi fermés, et plongée dans cet état indéfinissable où l’âme survit encore à la défaillance des organes matériels, Beata entendait bruire au loin les flots de la gaieté populaire. Les sonorités joyeuses de l’orchestre, qui lui parvenaient adoucies par l’espace qui la séparait de la salle du bal, l’enivrement de la foule que la danse emportait dans un tourbillon infini, les jets de lumière qui pénétraient furtivement dans le réduit où elle s’était réfugiée, les cris qui s’élevaient de la place Saint-Marc, les masques qui passaient devant la porte du cabinet et dont l’ombre fugitive décelait le rapprochement, ces incidents, ces bruits, ces harmonies de la vie heureuse et insouciante, formaient un contraste si douloureux avec la situation de Beata, qu’elle se réveilla en sursaut, se mit à sangloter amèrement en s’écriant «Oh! mon Dieu, mon Dieu, ayez enfin pitié de moi!» Après un instant de silence qui succède d’ordinaire aux crises violentes: «Ah! dit-elle, les yeux inondés de larmes, et son beau visage caché entre ses deux mains, selon son habitude de recueillement, qu’elle est vraie et profonde cette pensée du poëte de l’amour, que mon cher Lorenzo m’a appris à admirer:
....Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria....»
Concentrée ainsi sur elle-même et pleurant comme un ange de lumière égaré dans un lieu de ténèbres (_in un luoco d’ogni luce muto_), elle se rappelait avec ravissement les doux souvenirs de sa courte et noble vie, l’arrivée de Lorenzo à la villa Cadolce, le duo chanté avec Tognina aux bords de la Brenta, la promenade à Murano, la nuit du balcon et _il disiato riso.... baciato da cotante amante_, l’ineffable baiser cueilli sur ses lèvres innocentes qui en conservaient encore un chaste frémissement. Beata était plongée dans ce mirage d’un bonheur à jamais évanoui, lorsque Teresa entre précipitamment dans le cabinet, et lui dit avec une émotion qu’elle ne sut pas contenir: «Signora, Lorenzo est arrêté, et l’on croit qu’il est enfermé dans les plombs du palais ducal.»
A cette triste nouvelle, que son cœur pressentait depuis longtemps, Beata se leva brusquement, prit son masque et quitta le casino sans prendre congé de la compagnie. Le sénateur Zeno et les Grimani se retirèrent aussi peu d’instants après, en laissant les autres convives fort préoccupés de ce qui venait de se passer.
Dès le lendemain matin, Beata se rendit chez le chevalier Grimani. Elle lui raconta sa vie, son amour, son désespoir, en lui manifestant sa ferme résolution de ne point contracter une alliance dont elle ne se croyait pas digne. «Dieu a disposé de mon cœur, lui dit-elle avec une énergie qui contrastait singulièrement avec sa réserve ordinaire, et je vous estime trop, chevalier, pour vous donner les restes d’une existence vouée au malheur. Non-seulement, ajouta-t-elle, je viens vous conjurer de m’aider à rompre le nœud qui devait nous unir, mais j’attends plus encore de votre générosité. Je vous demande, à genoux, d’employer votre crédit et celui de votre puissante famille pour faire mettre en liberté le chevalier Sarti. Je vous aurai une reconnaissance éternelle de cet acte d’abnégation qui n’est pas au-dessus de l’idée que je me suis faite de votre caractère.»
Touché, vaincu par les larmes de Beata et l’expression d’un sentiment si profond dont il apprenait l’existence pour la première fois, le chevalier Grimani se montra digne de la confiance qu’il avait inspirée. Il promit son concours à tout ce que désirait la noble fille du sénateur Zeno.
«Quelque pénible que soit le sacrifice que vous exigez de moi, signora, répondit le chevalier Grimani avec une émotion qu’il ne chercha point à comprimer, j’obéirai à vos ordres, comme j’eusse été heureux de le faire toute ma vie. Malheureusement, les obstacles que rencontrera votre désir de la part de votre père et du mien ne sont pas les seuls qu’il faille prévoir. J’ignore quelle est l’accusation portée contre le chevalier Sarti, et, dans les circonstances graves où se trouve la république, il se peut que la Seigneurie soit peu accessible à la clémence.
—Sauvez-le, sauvez-le, s’écria avec exaltation la gentildonna, si vous avez encore quelque pitié pour une femme qui vous fut destinée et qui ne peut vous donner, hélas! que son estime et son amitié.»
Et, tendant au chevalier une main qu’il baisa avec respect, la fille du sénateur se retira.
X
CHUTE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.
Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti et d’enlever Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un vrai complot politique. On voulait s’emparer de plusieurs personnages importants de la république, tels que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on connaissait l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider par un coup d’audace les ennemis de la démocratie et de l’alliance française. C’est Zorzi qui avait abordé Beata sur la place Saint-Marc où il faillit l’enlever, et c’est lui aussi qui avait eu l’idée de la mascarade des rois mages, dont l’apparition au _Salvadego_ avait produit sur Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les autres conjurés, disséminés dans les différentes salles du casino, s’efforçaient de mettre à exécution le plan qui avait été conçu par Zorzi, sans se douter que depuis plusieurs jours ils étaient surveillés par la police de l’inquisition. Les deux portes du casino étaient gardées à vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet qui fit manquer l’entreprise. L’instinct de Beata ne l’avait pas trompée: c’était bien Lorenzo qui se trouvait à la table de jeu, au moment où la fille du sénateur s’y était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque qui la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le chevalier Sarti, qui l’avait attendue à la sortie de son palais, et qui n’avait perdu ses traces que sur la place Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement qui puisse cacher aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs de sa contenance, auraient suffi au chevalier Sarti pour lui révéler la présence de la signora, quand même l’encombrement de la place Saint-Marc ne lui eût pas permis de l’approcher assez pour respirer le parfum de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle de jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de gagner, était sorti du casino pour aller changer de déguisement et prendre le costume de l’un des rois mages; il fut arrêté à la porte du _Salvadego_ et conduit sous les plombs du palais ducal.
Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication ne lui fut donnée sur les imputations dont il était l’objet. Était-ce le sénateur Zeno qui avait voulu se débarrasser d’un jeune téméraire qui avait osé lever les yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il eu quelques soupçons du complot qui se tramait contre sa fiancée?