Part 37
O vous qui avez l’esprit sain, admirez la doctrine qui se cache sous le voile de ces vers étranges!
Surprise d’abord par le sens mystérieux qui se dérobe, en effet, sous l’image transparente de la poésie, Beata se sentit comme éblouie par une clarté subite! Il lui semblait qu’un voile était tombé de ses yeux et que, pour la première fois, elle comprenait le sens attaché aux belles créations de l’esprit humain. Beata aurait pu s’écrier alors, avec un philosophe non moins sublime que le poëte catholique: «Où a passé l’amour, l’intelligence n’a que faire[75].» Ce travail intérieur de la conscience, cette condensation, dirons-nous, des aspirations du sentiment en une croyance plus ferme et plus pratique, se fit avec le calme et la mesure qui étaient les traits distinctifs du caractère de Beata; mais elle sortit de cette épreuve lente et laborieuse avec une résolution dont on verra bientôt les suites.
Le chevalier Sarti avait déjà fait plusieurs tentatives infructueuses pour revoir Beata et pénétrer de nouveau dans le palais de son père; courant les théâtres, les églises et les casinos, il n’avait pu réussir à la rencontrer nulle part. Il avait été plusieurs fois à Murano dans l’espoir qu’un heureux hasard y conduirait aussi la noble gentildonna. Il passait des nuits entières sous son balcon à épier le moindre signe d’intelligence, et toujours son attente avait été frustrée. Il lui écrivit alors, mais ses lettres restèrent toutes sans réponse. Dans cette cruelle situation, Lorenzo, ne sachant quel parti prendre, passait tour à tour de l’abattement à la colère, du désespoir à l’indignation. Tantôt il voulait aller se jeter aux pieds du sénateur, implorer son pardon et renoncer à la folle ambition de posséder la main de Beata, pour avoir le bonheur de la voir et de passer humblement ses jours à côté d’elle; tantôt il s’abandonnait aux pensées les plus téméraires, il allait jusqu’à concevoir un projet d’enlèvement.
L’abbé Zamaria, qui était venu le voir clandestinement et qui avait toujours pour lui la même affection, ne l’avait point encouragé à suivre la première impulsion; il lui avait fait comprendre que le sénateur Zeno n’était pas homme à revenir d’une détermination qu’il avait prise. «Tu ferais mieux, mon cher enfant, lui dit-il d’un ton sérieux et paternel, d’aller passer quelque temps auprès de ta mère et de te livrer entièrement à l’étude de ton art. Dans les conjonctures difficiles où se trouve la république, il pourrait t’arriver un malheur plus grand et qui serait, peut-être, irréparable.» Ces dernières paroles de l’abbé Zamaria, que Lorenzo avait trouvé, d’ailleurs, moins expansif qu’autrefois et comme attristé lui-même de l’état général des esprits, le confirmèrent dans l’opinion que Zorzi lui avait dit la vérité sur le danger dont il était menacé de la part du sénateur. Alors, ne voyant d’autre moyen de sortir de la position qu’on lui avait faite que la protection de ses nouveaux amis, il se jeta résolûment dans leurs bras. Il s’abandonna sans contrainte à l’attrait de ses illusions, à la fougue de son âge et de son caractère, où les idées de transformation politique et d’ambition personnelle étaient confusément mêlées dans une vague aspiration de vie nouvelle, d’amour et de poésie. Son imagination ardente, surexcitée par les événements et la passion sincère et profonde qu’il nourrissait pour la fille du sénateur, déploya ses voiles à tous les vents de l’horizon. Il vit plusieurs fois Zorzi et Villetard, qui flattèrent sa vanité en paraissant attacher un grand prix à son adhésion au parti de la France, fortifié chaque jour de nouveaux prosélytes. On lui fit espérer, non sans quelque raison de probabilité, que le sénateur Zeno serait bientôt dans l’impuissance de lui nuire, et qu’alors le chevalier Sarti aurait le pouvoir de réaliser le plus cher de ses vœux.
C’est que Venise se remplissait de plus en plus de bruit, de trouble et de terreur. Cerné par les armées ennemies, voyant son territoire envahi, ses provinces de terre ferme agitées par les novateurs, et quelques-unes prêtes à s’insurger contre la cité souveraine et la domination du patriciat, le gouvernement de la sérénissime Seigneurie était acculé dans le labyrinthe de ses ruses diplomatiques. Il croyait toujours pouvoir échapper à la nécessité de faire la guerre, dont il subissait déjà tous les inconvénients, par un coup du sort ou quelque stratagème de politique ténébreuse. Pouvant avoir de l’or, des soldats et un général digne de ce nom pour se défendre, il laissait tomber de ses mains débiles ces précieux instruments de l’indépendance nationale, pour se livrer à des intrigues de cabinet. La bataille de Castiglione, donnée le 5 août 1796, aux portes de la république, vint accroître les perplexités de la Seigneurie et encourager l’audace des partisans de la France. Le nom de Bonaparte commençait à circuler dans les classes populaires et à exciter la haine des uns, l’enthousiasme des autres, la curiosité de tous. Le chevalier Sarti, surtout, se prit d’une grande admiration pour le héros de la démocratie française, sur lequel Villetard lui avait donné des renseignements qui étaient encore peu connus à une époque où la figure épique du général républicain ne faisait que se dégager du fond merveilleux des événements contemporains.
«C’est l’homme des temps nouveaux, s’écria un jour le chevalier au milieu d’un groupe de jeunes gens qui l’écoutaient avec déférence, c’est l’incarnation puissante de la révolution française qui, selon de saintes prophéties, doit faire le tour du monde. Comme Achille, dans l’âge héroïque, et comme Alexandre, au sein de la Grèce florissante, Bonaparte est fils de la chair et de l’idée divine du progrès dont il est le bras séculier. Il vient aussi de l’Occident au pays de l’aurore propager, avec son épée, les germes d’une civilisation plus humaine. Tandis que nos vieillards, «assis au-dessus des portes de Scées, babillent comme des cigales sur la cime d’un arbre[76],» les Grecs envahissent la plaine lumineuse qui touche à nos rivages, et menacent de pénétrer jusqu’à nos lagunes, dernier refuge de la race de Priam. Eussent-ils d’ailleurs un Hector pour les défendre, nos illustres patriciens devront livrer la beauté suprême qui est le sujet de la lutte, et qui s’appelle aujourd’hui la liberté de l’esprit humain. Car,
Vuolsi cosi colà ove si puote Ciò che si vuole[77].....
—_Bravo, caro maestrino mio_, s’écria tout à coup la voix d’une femme qui passait sur la place Saint-Marc, tout près du groupe au milieu duquel se trouvait Lorenzo. Tu parles vraiment comme un ange, et, bien que je ne comprenne guère mieux ton beau langage métaphysique que la doctrine de saint Augustin, dont nous entretenait le vieux Pacchiarotti, notre maître, j’applaudis à tes idées que je partage avec toute la brillante jeunesse dont tu es, ce me semble, devenu l’oracle. _Viva la Francia, viva la libertà!_» dit-elle d’une voix argentine en se perdant dans la foule, suivie d’un cortége d’adorateurs.
C’était la Vicentina, revenue depuis peu de temps à Venise, d’une longue excursion qu’elle avait faite dans les principales villes de l’Italie. Protégée par un grand personnage de l’armée française, dont elle avait fait la conquête sur le théâtre de Bologne, elle s’était lancée dans le courant des opinions du jour avec l’étourderie d’une _prima donna_ et d’une jolie femme, qui est habituée à régner sur la terre et sur l’onde. Coiffée à la Titus, ses beaux cheveux noirs parsemés de rubans qui simulaient, avec un savant artifice, les couleurs que portait son amant, le sein orné d’une rosette éclatante qui attirait les regards et qu’on aurait pu prendre aussi pour un symbole séditieux, cette frivole et charmante créature qui s’en allait droit devant elle, écartant les indiscrets d’un coup de son éventail, était l’expression vivante de ce monde curieux d’hommes de plaisir et de fantaisie, de poëtes, d’artistes et d’ambitieux de toutes sortes, de soldats sans fortune, de femmes à la mode, de citadins éclairés, de rêveurs et de néophytes ardents qui, placés entre l’aristocratie et le peuple insouciant des lagunes, voyaient dans la révolution française une source d’événements merveilleux, un grand spectacle de la vie qui frappait leur imagination et donnait l’essor à leurs plus douces chimères.
«Quel avenir s’ouvre devant nous! disait un officier d’un régiment d’Esclavons alors en garnison à Venise, en laissant traîner son sabre sur les dalles de la place Saint-Marc, pour imiter la désinvolture soldatesque des officiers français qu’il avait eu occasion de voir sur la terre ferme. De la gloire, de l’or, des femmes et la conquête de la vieille Italie, voilà ce qui est au bout de notre épée, si le gouvernement de la Seigneurie se décide enfin à accepter les propositions que lui fait l’homme du destin, comme dit M. le chevalier Sarti.
—Déjà la trompette sonne, les escadrons s’ébranlent, les panaches et les aigrettes d’or se balancent dans les airs, et je vois poindre à l’horizon d’azur l’armée française conduite par le génie de la victoire, s’écria un jeune écrivain qui visait à la poésie dramatique, où il avait eu des succès. Venise renaîtra plus charmante et plus belle sous le dogat de M. le chevalier Sarti, qui sera élevé à la dignité suprême par la jeunesse et la démocratie triomphantes. Que dites-vous, _signori_, de ma prophétie?
—Qu’elle est plus vraisemblable que ton dernier drame historique, répliqua un critique de la presse vénitienne qui commençait alors à s’émanciper; mais il faut la compléter en nous faisant tous membres du sénat, à la place des vieillards impuissants qui ont usurpé les droits du peuple souverain.
—Il s’agit bien de Venise et de sa constitution décrépite! dit un élégant citadin d’un esprit hardi et très-cultivé; il s’agit de l’Italie tout entière, dont il faut relever la nationalité au milieu de cette grande régénération des peuples qui se prépare. On ne redonne pas la vie à un corps épuisé. La destinée particulière de Venise est accomplie; elle ne peut plus être, désormais, qu’un fleuron historique de la patrie commune: _alma parens_.
—Mais que deviendront les princes qui, au nom du droit public, règnent aujourd’hui dans les différentes parties de la Péninsule? répondit un avocat qui se préoccupait beaucoup plus de la lettre que de l’esprit de la révolution.
—Ce qu’est devenu le duc de Modène, qui s’est enfui de ses États avec d’immenses trésors qu’il est venu cacher au fond de nos lagunes, répondit le premier interlocuteur.
—Et le pape, qu’en ferez-vous?
—Le grand aumônier de la république universelle, ou bien nous l’enverrons à Constantinople convertir le Grand-Turc et le consoler de n’avoir pu épouser la reine de l’Adriatique, répliqua le citadin avec une froide ironie. Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en pensez-vous, chevalier?
—_Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter_, dit _il poeta sovrano_, que j’invoquais il y a quelques instants, répliqua Lorenzo. Sans prétendre donner mon avis sur des questions aussi graves, il est certain qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève dans l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les mains de l’homme providentiel qui est aux portes de Venise. Si son âme est à la hauteur de son génie, il peut relever cette nation glorieuse _ove il bel si risuona_, dont il parle la langue et porte le sang dans ses veines.»
Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle le chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. Excité par Zorzi et Villetard, et plus encore par le sentiment qui remplissait son cœur, Lorenzo avait secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative qui était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la grâce de son esprit. Son caractère ouvert et généreux, son enthousiasme pour les belles choses, ses connaissances variées, la tournure romanesque et un peu métaphysique de son imagination, ces qualités diverses, jointes à l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, lui avaient donné une prépondérance marquée sur cette portion de la population vénitienne qui formait le parti de la France. Signalé à la police de l’inquisition, l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille d’Arcole, puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier 1797. Ces événements prodigieux, qui achevaient la déroute de l’Autriche, excitèrent à Venise une émotion profonde. Le gouvernement fut atterré; les novateurs, au comble de la joie et de l’enivrement, levaient la tête et menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine déchéance. Quelques jours après ce glorieux épisode de la campagne d’Italie qui amena la reddition de Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le chevalier Sarti, _alla giudecca_.
«_Vittoria, vittoria!_ s’écria-t-il, à peine introduit dans la chambre à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt les maîtres de Venise, et il vous sera fait une bonne part, chevalier, dans le triomphe des amis de la liberté. Mais en attendant que ce fait inévitable s’accomplisse, je viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans trois jours, le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher cet odieux sacrifice, et je viens vous en offrir les moyens. Il y a demain une grande fête au casino du _Salvadego_, où doivent se trouver les Grimani, le sénateur Zeno avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. Vous irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui vous accompagneront sous un déguisement qu’autorise le carnaval, vous enlèverez la belle Hélène et vous partirez à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous donnera, pour le général en chef de l’armée française, une lettre qui vous mettra à l’abri de toutes recherches.
—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo abattu, que la signora Beata ait donné son consentement au mariage dont vous m’annoncez la triste nouvelle?
—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, jusqu’à l’appartement que doivent habiter les deux époux! répliqua Zorzi avec impatience. Voulez-vous attendre que le fruit d’or ait été cueilli au jardin des Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?
—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends à vos conseils, et j’accepte l’offre de mes amis.»
Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute de la république de Venise ne fut ni moins gai, ni moins bruyant que ceux des années précédentes. Cette ville unique, monument admirable d’un peuple industrieux qui, sans l’initiative d’un législateur suprême et sans l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses propres efforts, du sein de la pauvreté et de l’ignorance au comble de la fortune et de la civilisation, allait s’éteindre et disparaître de la scène du monde sans se douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du sort! un État indépendant consacré par les siècles, par les traités et le droit public de l’Europe chrétienne, une puissance catholique qui avait été le boulevard de l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs, une république italienne qui fut une des merveilles de la civilisation et l’alliée de la France dès le XII^e siècle, va être anéantie et vendue à l’encan par un général républicain qui parle la langue de Dante et de Machiavel, par le représentant d’une grande et généreuse nation qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève contre le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner à son despotisme et qu’elle le relègue par delà les mers comme un perturbateur du repos public, les rois de la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de l’acte accompli en manquant à leurs promesses de liberté. Ils relèvent et restaurent tous les anciens pouvoirs qui avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire; mais cette glorieuse république de Venise, qui fut le premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, reste entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite de l’instabilité des sociétés modernes et des secousses incessantes qui viennent ébranler les gouvernements les mieux affermis! La révolution de 89 a posé des principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre et qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient d’en étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des soldats aux gardes ni des vœux à la madone qui peuvent conjurer ces principes, et empêcher la conscience moderne d’organiser le monde à son image.
Pendant que les destinées de la république étaient l’objet des douloureuses préoccupations d’un petit nombre d’esprits clairvoyants, pendant que le palais ducal était rempli de soucis, d’ombres gémissantes et de pâles terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait les murs de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. S’il connaissait les événements extérieurs par la rumeur des gazettes et les propos mystérieux qui échappaient aux partisans de la révolution, il avait une trop grande confiance dans la sagesse de ses maîtres, pour s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs le carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, et, plus les circonstances politiques étaient menaçantes pour le gouvernement de l’aristocratie, plus celle-ci mit de soin à cacher ses inquiétudes aux yeux de la foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, _il Canalazzo_, la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits de la pénitence qui étaient si nombreux à Venise, se remplir de lumières discrètes, de mouvement et de masques joyeux et bizarres qui offraient le spectacle d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un abîme où allait disparaître bientôt ce monde frivole et charmant.
Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset Ille dies, festa velamus fronde per urbem[78].
Le soir où devait avoir lieu au _Salvadego_ la brillante réunion dont Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, Beata remontait le Grand-Canal dans une gondole avec son père, son fiancé et le sénateur Grimani. Vaincue par les prières du sénateur Zeno et par la crainte qu’une plus longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont elle savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par se laisser arracher une sorte de consentement tacite au mariage qui allait s’accomplir sous d’aussi tristes auspices. Mais en faisant le sacrifice de sa vie au repos de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si grande douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la destinée qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point perdu l’espoir de retarder encore, sous un prétexte ou sous un autre, le jour funeste où il lui faudrait renoncer aux béatitudes que l’amour lui avait fait entrevoir. Elle conservait au fond du cœur je ne sais quelle force secrète et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui faisaient affronter son malheur sans rien perdre de la dignité de sa contenance. Elle souffrait mortellement, mais sans trahir par aucun signe extérieur l’émotion de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs étaient silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier Grimani, qui était assis à côté de Beata, lui témoignait, par son empressement et des paroles délicates, combien il était heureux de partager le sort d’une femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre les scrupules et la pudique résistance.
«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une voix timide; il y a des natures faibles que le bonheur effraye, et qui semblent en redouter l’approche, comme si elles devaient y trouver le terme de leur courte existence. Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités dont il a plu à Dieu de me combler.»
Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de Beata que l’expression d’une douce tristesse et d’une chaste inquiétude faciles à comprendre en pareille circonstance, s’efforçait de rassurer la gentildonna sur l’avenir qui les attendait, en protestant de son amour et de sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester. La gondole s’avançait vers la _piazzetta_ au milieu d’un cortége de barques toutes éclairées par des lanternes de couleurs diverses, projetant sur l’eau profonde du _Canalazzo_ une lumière mystérieuse qui frappait l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies. Des cris, des éclats de rire, des instruments, des voix mélodieuses, retentissaient au fond de ces méandres de la ville enchantée. Arrivés au _traghetto_, les quatre personnages descendirent sur la _piazzetta_, dont la foule encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un domino noir qui était le déguisement le plus commode et celui que préféraient les gens de qualité. Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, suivit tristement les deux sénateurs, qui avaient de la peine à se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se précipitait sur la grande place.
Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique théâtre de la grandeur vénitienne, où tous les siècles, tous les styles et toutes les civilisations du monde se trouvent représentés! L’histoire de Venise n’est-elle pas écrite sur ces monuments qui racontent les vicissitudes d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, quelle folie charmante, quel enivrement de l’heure qui passe et quelle insouciance du lendemain on voyait éclater au milieu de cette place où les masques et les costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de toutes les conditions de la société, mêlées aux caprices d’une fantaisie adorable: paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie, médecins courbés sous une large perruque et le front armé de lunettes redoutables, _cicisbei_, _monsignori_ élégants, turcs, _zingari_, chinois, soldats du pape portant un parapluie à la main, charlatans, devins, moines de tous les ordres suivis et raillés par la nombreuse famille des arlequins, des pierrots, des colombines et des pantalons, ces types de la vieille comédie italienne, qui forment un monde à part dont on ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, ces Brighella et ces princesses à la robe de pourpre, à la voix d’ange et au cœur de colombe, qu’on voit danser et rire au clair de la lune et s’ébattre dans un carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses? Qui donc a pu imaginer ces _brigate_ joyeuses d’hommes et de femmes de loisir, ces chœurs de farfadets et d’_innamorati_ courant sur la pointe des pieds à un rendez-vous promis sous une fenêtre _bénie_, où ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction de la poésie, un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment de l’avenir? c’est tout cela ensemble, c’est de la féerie et de l’histoire, de la poésie et de la réalité: c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de son indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar déroule ses pompes et ses folles mascarades sur cette place de Saint-Marc qui est une des merveilles du monde, le destin de la république siége au palais ducal dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure, en s’écriant devant quelques conseillers aussi faibles que lui:
.... Divum, inclementia divum Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.
C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse cet empire et qui précipite du faîte Ilion[79].