Le chevalier Sarti

Part 35

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Beata écoutait ce langage, séduisant comme une musique lointaine, qui, sans rien lui dire de précis, la remplissait d’un trouble délicieux. Ce mélange d’imagination et de sentiment, d’exaltation juvénile et de subtilités, d’erreurs involontaires et de vérités morales de l’ordre le plus élevé, qui caractérisait l’esprit du chevalier Sarti, charmait la _gentildonna_ et endormait sa vigilance sans pourtant la convaincre entièrement. Plongée dans une sorte de béatitude et comme transfigurée par l’espérance, Beata resta immobile dans la même position et sans proférer un mot. Lorenzo, se penchant alors vers son oreille, écartant les deux mains dont elle se couvrait le visage, lui dit, en lui montrant la lune resplendissante au milieu d’un cortége d’étoiles qui semblaient lui sourire: «Regardez, Beata, ce globe magnifique qui projette sur nous sa clarté propice, ces étoiles qui remplissent l’immensité des cieux, et dont l’esprit humain n’a pu encore ni fixer le nombre ni comprendre l’utilité, ces astres qui s’échelonnent dans l’espace, comme les cordes d’une lyre, depuis Saturne jusqu’à celui qu’on nomme Mercure, qui semble former la note la plus élevée de l’harmonie des sphères; ces pléiades enfin qui servent de point de mire au navigateur sur la vaste solitude des mers, et que le berger contemple avec joie depuis des siècles infinis.... Eh bien! je m’imagine que ce sont là des groupes d’âmes bienheureuses qui, purifiées par l’amour, ont été admises dans les célestes demeures! La légende de Silvio et de Nisbé, qui a charmé mon enfance; celle de la princesse Lesbina, que nous avons vu jouer ensemble au théâtre San-Samuel; ces contes merveilleux et ces fictions de l’âge d’or, dont tous les peuples de la terre nous ont transmis le souvenir, ne seraient-ils pas des pressentiments d’une vérité sublime, que l’homme doit constater un jour par les efforts de son génie? Ah! tout le prouve, la poésie et l’histoire, les religions et la philosophie: l’amour, qui nous ouvre les portes de la vie, est aussi le dernier terme de notre destinée. Beata, muse, ange chéri de mon cœur, ne repoussez pas mes vœux et prononcez le mot suprême de l’existence! Qu’en s’échappant de vos lèvres comme un rayon de lumière éthérée, il soit pour nous l’aurore d’un jour sans nuages et d’éternelles félicités. Venez, partons, ne laissons point écouler l’heure bénie, et que votre âme se confie à l’amour!»

Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la chambre de Beata, en s’écriant avec terreur: «_Signora_, Son Excellence votre père vient de ce côté!»

Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile à la place où il se trouvait; puis, franchissant la balustrade, il mit un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse. Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor devenait de plus en plus distinct; il fallait prendre un parti: ou bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui, il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon dans les eaux profondes du _Canalazzo_. Au bruit de sa chute, Beata poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever, et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix attendrie: «Vous voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille?»

En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise près du balcon, que Beata y avait placée. Celle-ci, pleurant à chaudes larmes, se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion et sans proférer une parole; mais de son âme, oppressée par la honte, par le respect filial, par l’amour de Lorenzo, qui venait de s’immoler pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir les mêmes accents qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une situation presque semblable:

Se il padre m’abbandona, Da chi sperar pietà?

IX

LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.

L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, par une suite de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante parmi les puissances coalisées contre le génie de la Révolution. Venise, menacée d’un côté par l’Autriche, qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par les phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces de terre ferme, était toujours indécise et prétendait faire respecter sa neutralité douteuse par de si puissants adversaires. Ses hommes d’État, blanchis dans les conseils, nourris dans les arcanes de la vieille politique de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques, lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne se doutaient pas, ces Pères conscrits du _Livre d’or_, que des germes de ruine étaient depuis longtemps introduits dans la ville chère à Vénus, dans la cité glorieuse des doges!

Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, il y avait alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire de l’ambassade française. Lallemand, qui était l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin, qui fut le premier représentant de la république française auprès de la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, ardent propagateur des idées nouvelles qu’il croyait destinées à changer la face du monde, Villetard avait les qualités et les défauts d’un brouillon fanatique; il avait attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents et s’était constitué le chef d’une opposition sourde qui, grâce aux progrès de l’armée française, devenait chaque jour plus redoutable. On n’a pas oublié ce personnage mystérieux que Lorenzo rencontra dans un café de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, et qu’il revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! C’était un noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami d’enfance d’Angelo Querini, sénateur et érudit fort distingué dont il partageait les sentiments politiques, Zorzi était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient essayé, en 1762, de réformer la vieille constitution, et surtout de limiter la puissance du conseil des Dix. Leurs efforts furent combattus avec succès par l’éloquence de Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des illustrations de Venise. Doué d’une grande intelligence, Zorzi avait beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses à travers l’Europe, il avait rapporté dans sa patrie des vues hardies et une fortune délabrée. Il avait connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec Villetard, dont il servait les projets.

Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au gouvernement de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment une réforme de la vieille constitution de la république patricienne, il était loin de vouloir qu’on touchât à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit généreux, très-convaincu de la nécessité d’une transformation des vieilles sociétés humaines. La philosophie du XVIII^e siècle, et la révolution française, qui en était la conséquence, étaient pour Zorzi comme pour Villetard l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il fallait réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées de Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé à la vigilance des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le conseil des Dix avait été au moment de le faire arrêter, ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils avaient embauchés; mais on craignait la colère de la France, qu’on voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait qu’une occasion favorable, un revers de l’armée victorieuse, pour mettre la main sur ce groupe de factieux qu’on ne perdait pas un instant de vue.

Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers qu’il avait affrontés, dans la nuit mémorable de son entrevue avec Beata. Nageur inexpérimenté, il n’avait écouté que son amour, en se précipitant du haut du balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, sans la rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui vint à son secours et le transporta, presque mourant, à son appartement _della Giudecca_. Remis, après quelques jours de repos, de la secousse violente qu’il venait d’éprouver, le chevalier se trouva dans l’une des situations les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait craindre que le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait osé s’introduire dans la chambre de sa fille, ne le fît jeter dans un cachot sans autre forme de procès, comme cela se pratiquait à Venise dans les conjonctures difficiles; mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si les événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur ne venaient contrarier les projets d’alliance formés entre les deux nobles familles. Décidé à n’abandonner l’espoir de posséder la femme qu’il adorait qu’avec le dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas décourager par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes parts. Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une autre, de pénétrer encore une fois dans le palais de son père, et de l’enlever même, si cela lui était possible. Un seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé de la _gentildonna_ pour obtenir son consentement à un parti aussi extrême? N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, que cette âme si belle et si charmante, qui était capable des plus grands sacrifices de résignation, n’avait pas assez d’énergie et avait trop de hauteur pour braver ouvertement l’opinion des hommes et manquer aux devoirs de sa position? La nature d’esprit du chevalier Sarti, sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui permettaient pas de tenir compte de ces diverses nuances du caractère de Beata. Pour une imagination exaltée qui, s’inspirant de Platon, de Dante et Rousseau, considérait l’amour comme la source de toute grandeur et de toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui d’obéir à l’instinct du cœur?

Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons (_riva dei Schiavoni_), rêvant à sa triste position et aux moyens de revoir Beata, quand il fut heurté par une espèce de _facchino_ ou de commissionnaire qui lui dit, en s’excusant: _Perdono, eccellenza_, et il continua son chemin en murmurant entre ses dents le refrain d’une vieille chanson populaire:

Sulla riva dei Schiavoni Là si mangia i bon bocconi[71].

Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine fait attention à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau par le même individu qui était revenu sur ses pas.

«_Balordo_, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu ne vois donc pas clair!

—_Eh! eccellenza_, je pourrais vous en dire autant,» répliqua le _facchino_ en fronçant de gros sourcils d’un air mystérieux.

Arrivé sur le pont de la Paille (_ponte della Paglia_), l’homme se retourna comme pour s’assurer si on l’avait suivi. Le chevalier connaissait trop bien les mœurs de Venise pour ne pas deviner que cet homme avait quelque chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le pont de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et où le _facchino_ l’attendait en faisant semblant de regarder le pont des Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:

«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.

—Je regarde cette arche si bien nommée _ponte dei Sospiri_, répliqua l’homme du peuple sans paraître avoir compris la question du chevalier, sombre et court passage qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée duquel on devrait écrire, en lettres de bronze:

Per me si va nella città dolente, Per me si va nell’eterno dolore.

—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; parle, qu’as-tu à me dire?

—Je n’ai rien à vous dire, _eccellenza_, si ce n’est que la vie est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, _passarsela in libertà_, qu’à l’ombre de ce vieux palais mauresque.

—Me prends-tu donc pour _una spia_, un familier du conseil des Dix, pour t’exprimer ainsi comme un oracle? répondit le chevalier avec impatience. Qui t’envoie vers moi, et quelle est ta mission?

—Ma mission est de vous avertir de prendre garde aux griffes du lion, qui est d’autant plus irritable qu’il se sent vieillir. Par le temps qui court, il fait bon d’avoir des amis.

—Je ne suis pas plus avancé, répondit Lorenzo d’un air un peu soucieux, et tes énigmes sont toujours impénétrables.

—Si vous êtes curieux d’en savoir davantage, _signor cavaliere_, répliqua le _facchino_ d’un ton résolu, vous n’avez qu’à me suivre.»

Étonné de l’invitation, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Il descendit le pont de la Paille, suivant machinalement les pas du _facchino_, dont le langage réservé et la citation faite si à propos décelaient une éducation supérieure à celle d’un homme du peuple. Ce pouvait être un émissaire de l’inquisition chargé de lui tendre un piége, ou bien un partisan déguisé des ennemis de la république, qui, connaissant la position difficile du chevalier, voulait l’engager dans quelque entreprise ténébreuse et coupable. Ces idées traversaient rapidement l’esprit de Lorenzo, lorsqu’il vit cet individu prendre une gondole au _traghetto_ du pont de la Paille et entrer en lui faisant signe de le suivre. Le chevalier hésita, parut se consulter un peu, et puis, réfléchissant aux deux vers de la _Divine Comédie_, que l’inconnu ne lui avait cités évidemment que pour gagner sa confiance, il eut foi en sa bonne étoile, et se glissa dans la gondole du _facchino_.

La gondole s’enfuit rapide comme un oiseau, en rasant les eaux silencieuses et _torbide_ des canaux étroits. Après s’être éloigné à tire-d’aile du pont des Soupirs et avoir fait un grand nombre de circuits, comme une hirondelle qui, ayant longtemps poursuivi sa proie, cherche un lieu sûr pour s’abattre, la gondole vint aborder devant une petite porte basse que couronnait un sarment de vigne. A un signal donné, la porte s’ouvrit discrètement, et tous deux, Lorenzo et son compagnon, montèrent un escalier de marbre assez mal éclairé, dont les dalles étaient usées par le temps. Ils furent introduits dans un salon de modeste apparence, au milieu duquel était une grande table recouverte d’un tapis à ramages, chargée de livres et de papiers. Quelques vieux fauteuils armoriés, qui accusaient une somptuosité éclipsée et des prétentions d’une origine historique, étaient rangés autour de la table; des cartes de géographie et plusieurs portraits de personnages illustres, parmi lesquels on remarquait celui de _Fra-Paolo_, le célèbre historien du concile de Trente, étaient suspendus aux murs lambrissés, et complétaient l’intérieur d’un homme studieux et jadis opulent, qui avait dû subir des revers de fortune.

«Asseyez-vous là un instant, monsieur le chevalier, dit le _facchino_ en avançant un fauteuil, et vous ne tarderez pas à vous assurer que je méritais la confiance que vous m’avez accordée en me suivant jusqu’ici.»

En parlant ainsi, il souleva une portière en velours, et disparut. Resté seul, Lorenzo interrogeait du regard les différents objets qui composaient l’ameublement du salon, cherchant à deviner le caractère de la personne chez laquelle il se trouvait, et l’issue de l’aventure où il était engagé, lorsque, la portière s’entr’ouvrant de nouveau, il vit apparaître un personnage qui lui dit avec une cordialité empressée:

«Ah! vous voilà enfin, mon cher chevalier! Savez-vous qu’il y a au moins dix jours que je vous cherche dans tous les coins de Venise? Vraiment, je commençais à être inquiet de vous, car nous sommes dans un temps où le canal Orfano est le meilleur instrument politique de nos illustrissimes seigneurs. _Ma, pazienza_ ...» dit-il un peu plus bas en tendant la main au chevalier, qu’il pria de se rasseoir.

L’individu qui s’exprimait avec si peu de retenue contre le gouvernement de la république était ce noble Vénitien, nommé Zorzi, dont nous avons parlé plus haut, et que Lorenzo n’avait pas revu depuis l’événement de Padoue. C’était un homme d’une soixantaine d’années, d’une figure très-distinguée, dont l’expression annonçait une volonté et une intelligence peu communes. Des lèvres minces et serrées, un front étroit et plissé par l’habitude de la réflexion, de beaux yeux noirs dont la flamme tourbillonnait sous une arcade proéminente, une taille nerveuse, souple, et des manières distinguées, formaient un ensemble qui saisissait et qui donnait l’idée d’un homme politique peu disposé à s’en rapporter à la Providence pour le gouvernement des choses de ce monde.

«Je vais sans doute au-devant de votre pensée en vous expliquant la démarche que je fais auprès de vous, dit Zorzi à Lorenzo, qui l’écoutait, en effet, avec une certaine anxiété. Ami d’enfance de votre père, dont le dévouement à sa patrie n’était égalé que par l’ardeur de son esprit pour les idées grandes et généreuses que nous sommes à la veille de voir triompher sur le vieux monde qui s’écroule, je vous porte un intérêt d’autant plus vif, mon cher chevalier, que j’ai peut-être contribué, sans le vouloir, à précipiter la crise au milieu de laquelle vous vous débattez. Je sais tout ce qui vous arrive: votre séparation de la famille Zeno, et la tentative que vous avez faite récemment pour voir la _gentildonna_ qui vous captive et qui sera, dans quelques jours, l’épouse du chevalier Grimani.»

Lorenzo fit un mouvement de surprise mêlée d’indignation, auquel Zorzi répondit immédiatement: «Vous êtes jeune, chevalier, et vous êtes amoureux; deux grands défauts qui empêchent l’esprit de bien voir ce qui se passe dans le cœur humain. Le temps vous corrigera de l’une de ces infirmités; mais je doute que vous puissiez jamais vous guérir de la noble folie qui caractérise toute une classe d’intelligences qu’on nomme des poëtes. Votre père, à qui vous ressemblez beaucoup, est mort victime de ses propres illusions sur les prétendues vertus héréditaires qu’il prêtait aux aristocraties. Ce qui est plus certain, c’est que, loin d’avoir quelque indulgence pour le fils d’un homme qu’il a sacrifié à l’ambition de sa maison, le sénateur Zeno a résolu de vous faire arrêter, ou tout au moins de vous expulser de Venise. Voilà ce que j’ai appris par une voie sûre et dont je tenais à vous instruire. Il y a dix jours que mon domestique, tantôt sous un déguisement et tantôt sous un autre, cherche à vous rejoindre; car je n’ai pas voulu, par prudence, l’envoyer à votre domicile, où il aurait pu être remarqué par quelque émissaire de l’inquisition.

—Que faire, monsieur, dans la position où je me trouve? répondit Lorenzo, à qui la perspective de quitter Venise était cent fois plus douloureuse que la crainte de la prison.

—N’être ni la dupe ni la victime de vos ennemis, répliqua Zorzi en frappant sur la table avec un couteau d’ivoire qu’il tenait à la main.

—Des ennemis! c’est beaucoup dire, répondit Lorenzo avec modestie; hors le sénateur Zeno, dont j’ai pu blesser les préjugés et alarmer la tendresse paternelle, à qui donc fais-je obstacle? Je ne possède rien qui soit de nature à exciter l’envie de personne.

—Je m’aperçois que vous êtes encore plus amoureux et plus poëte que je ne le pensais, dit Zorzi en souriant. Vous vous imaginez donc que les hommes ont besoin de bonnes raisons pour se haïr cordialement? Que faisait Abel à son frère Caïn pour en être si détesté? Il était plus beau, plus jeune et plus agréable au Seigneur. Le cœur humain est un foyer de passions, c’est-à-dire de forces qui s’attirent, se repoussent, s’équilibrent et se combinent de mille manières. Mettez seulement deux hommes en présence, et il se dégagera de leur contact, comme de celui de deux corps, une sorte d’attraction ou de répulsion qu’on nomme sympathie et antipathie, deux mots qui expriment admirablement cette action aveugle et fatale de la nature matérielle. L’éducation et les institutions sociales peuvent sans doute donner à ces forces une direction utile, comme on resserre entre deux rives un fleuve impétueux; mais il n’est, heureusement, dans le pouvoir de personne de les anéantir. Il n’y a que des imbéciles ou des hypocrites qui s’indignent contre les passions, qui sont à l’homme ce que les vents sont à la voile du vaisseau qui traverse l’Océan. Dans tous les temps, un jeune homme intelligent qui, comme vous, chevalier, a su se frayer un passage dans une société gouvernée par le destin, je veux dire par le privilége de la naissance, aurait excité l’envie des heureux de ce monde; mais, à l’heure où nous sommes, en face des événements qui se préparent, vous devez être considéré comme un ennemi de l’ordre public, parce que les idées que vous professez et les sentiments qui vous animent troublent le repos de ceux qui occupent les meilleures places au banquet de la vie. Il en est de l’ordre comme de la définition de Dieu: chacun le conçoit dans les limites de son égoïsme intellectuel et moral.

«Mais revenons à l’objet qui vous touche, continua Zorzi après un instant de silence. Vous savez ce qui se passe en Italie, et, sûrement, vous avez entendu parler des affaires de Montenotte, de Millesimo et de Lodi? Ce sont là les premiers épisodes d’une iliade qui ne durera pas dix ans, et qui pourrait bien se terminer, comme celle des poëmes homériques, par la prise de Troie. Ce qui n’est pas douteux, mon cher chevalier, c’est que la lutte est engagée entre le vieux monde et le nouveau, et si Venise, la ville de Neptune, la citadelle du patriciat, comme l’ont heureusement qualifiée vos condisciples de Padoue, ne se soumet à la loi du temps en modifiant sa politique et ses institutions, elle succombera, comme Ilion, sous la colère d’un nouvel Achille, qui vaut bien, je crois, le fils de Pélée. Voulez-vous épouser la belle Hélène et l’enlever au blond Ménélas que lui destine son père? ajouta Zorzi en laissant errer sur ses lèvres un léger sourire. Joignez-vous à nous. Nous formons un parti déjà puissant, qui a des ramifications dans le grand conseil et dans le sénat, et qui compte sur le concours de la jeunesse éclairée et de tous ceux qui souffrent. Nous voulons l’indépendance et la grandeur de notre pays en forçant la vieille république de Saint-Marc à s’allier à la jeune république française, qui lui offre l’appui de ses armes victorieuses pour s’enrichir de la moitié de la péninsule. Joignez-vous à nous qui sommes les précurseurs de l’avenir, et nous vous protégerons contre la haine du sénateur Zeno, l’un des partisans les plus obstinés des errements du passé.»