Le chevalier Sarti

Part 34

Chapter 343,579 wordsPublic domain

Quoique sur la pente de sa ruine, Venise n’était ni moins gaie ni moins bruyante que dans les temps de sa grandeur. Ce peuple, qu’on avait désaccoutumé depuis si longtemps de réfléchir sur le sort et le gouvernement de son pays, s’abandonnait comme un enfant à l’ivresse de l’heure présente, laissant à ses maîtres, avec les bénéfices du pouvoir, les soucis de l’avenir. On connaissait bien d’une manière vague, par les gazettes et les nombreux étrangers qui remplissaient Venise, les grands événements de la révolution française; mais la foule ne s’en inquiétait que comme d’un spectacle de plus qui lui promettait de nouveaux plaisirs. L’or, les voluptés faciles, les mascarades et les concerts, étourdissaient ce peuple charmant qui, ainsi qu’un alcyon, s’endormait sur la cime des flots ténébreux. Beata traînait sa tristesse au milieu de ces fêtes et de ces bruits joyeux de la vie commune. Elle errait comme une âme désolée le long des canaux solitaires, sur le chemin de Murano, où elle était invinciblement attirée par le souvenir du plus grand bonheur qu’elle eût encore goûté dans ce monde. Accompagnée de Teresa, qui se tenait silencieuse au fond de la gondole, Beata passait des heures entières en face du jardin de San-Stefano, s’efforçant de ressaisir par la pensée l’instant suprême, l’heure bénie de sa destinée. C’est là que Lorenzo lui avait donné le douloureux spectacle de sa chute dans les bras de la Vicentina; mais c’est là aussi qu’il avait été sauvé par la rédemption de l’amour. Beata, qui avait appris indirectement que Lorenzo demeurait sur le canal de la Giudecca, le traversait en gondole plusieurs fois le jour, heureuse de se sentir près de lui, espérant l’apercevoir peut-être. Souvent elle se faisait suivre d’une barque chargée de musiciens dont les doux accords, épurés par le silence de la nuit, berçaient son cœur et assoupissaient sa tristesse dans un rêve de divines espérances. Inquiète, troublée, oubliant sa réserve et tout entière à sa passion, la fille du sénateur se mêlait fréquemment à la foule qui, pendant le carnaval, remplissait nuit et jour la place Saint-Marc. Déguisée et le visage couvert d’un masque, toujours suivie de sa fidèle camériste, qui était elle-même désolée de voir dépérir ainsi sa noble et chère maîtresse, Beata cherchait à découvrir, au milieu de ces ombres errantes de la folie populaire, celui qui était pour elle toutes les délices de la vie. Chaque fois qu’elle était coudoyée par un masque qui avait quelque chose de la taille et de la démarche de Lorenzo, elle tressaillait. Elle prêtait l’oreille aux _lazzi_, aux propos joyeux, aux déclarations furtives qu’échangeaient entre eux les promeneurs inconnus, espérant y saisir l’accent aimé, le verbe de son cœur. Si elle voyait deux individus se parler tout bas, et puis s’éloigner avec mystère vers la _Piazzetta_, loin de ce magnifique théâtre où éclatait l’hilarité insouciante de la reine de l’Adriatique, Beata rougissait et se disait en soupirant: «Hélas! il n’y a que moi de seule au monde; il n’y a que moi qui ne puisse partager avec personne les peines et les joies de mon âme!»

A la voir ainsi repliée sur elle-même, triste au milieu de la gaieté universelle, pensive et solitaire au milieu de la foule étourdie, le cœur rempli d’une sainte émotion, et le regard éperdu dans l’horizon de sa courte existence, on eût dit le génie de Venise frappé de sinistres pressentiments et pleurant un passé glorieux qui ne devait plus renaître.

Beata se mit à lire avec avidité tous les livres qu’elle savait être chers à Lorenzo, surtout Dante et Rousseau. _La Nouvelle Héloïse_ produisit sur la fille du sénateur une impression d’autant plus profonde, qu’elle y trouvait une certaine analogie avec sa propre situation. Ce qui, dans un autre temps, aurait blessé la susceptibilité et le goût de Beata dans les trop vives peintures du grand écrivain, fut accepté sans réserve, et lui parut être l’expression d’une vérité touchante. Son illusion fut encore plus grande quand elle lut l’épisode immortel du cinquième chant de _la Divine Comédie_. Tout, dans la destinée de Francesca da Rimini, semblait correspondre à celle de Beata: naissance illustre, beauté, tendresse, amour invincible, et aussi fatal peut-être dans sa fin dernière! Il n’est pas jusqu’au rayon de grâce et de mélancolie divine dont le poëte a éclairé cette noble victime de la passion, qui ne se trouvât être le partage de Beata. Aussi ne pouvait-elle retenir ses larmes, lorsque, accoudée sur le bord de son lit, elle se récitait tout bas ces vers, qui sont aujourd’hui dans toutes les mémoires, et dont chaque mot allait remuer les fibres les plus secrètes de son cœur:

.....Francesca, i tuoi martiri A lagrimar mi fanno tristo e pio!

Ses pleurs redoublaient en proférant ces paroles miséricordieuses qu’elle s’adressait à elle-même, et, comme une enfant qui s’attendrit au bruit de ses propres sanglots, elle se répondait, du fond de son âme attristée:

.....Nessun maggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria....

Ce regret _del tempo felice_ était d’autant plus amer au cœur de la noble Vénitienne, qu’elle était plus âgée que Lorenzo, et cette inégalité dans la chaîne des jours écoulés la remplissait de confusion et de remords innocents. Qu’on se figure la pauvre Beata errant pendant la nuit sombre à travers les canaux étroits de la ville des lagunes, s’arrêtant un instant sous le pont des Soupirs, _ponte dei Sospiri_, pour écouler ce _lamento_ de l’éternelle douleur de l’amour murmuré par un gondolier sous la dictée du plus grand musicien dramatique des temps modernes, de l’auteur d’_Otello_, qui a pu s’inspirer à la fois de Dante et de Shakspeare.... et on aura presque une vision _della città dolente_, de l’empire ténébreux, telle que nous l’a laissée le _vates_ du christianisme: tant il est vrai que les intuitions de la poésie sont les sources fécondes des grandes réalités de l’histoire, cette Arachné laborieuse qui tisse incessamment le rêve divin!

Depuis quelque temps, la fille du sénateur, ne sachant où trouver le repos qui la fuyait partout, allait assez volontiers à l’église. J’ai déjà dit que les sentiments religieux de Beata n’avaient jamais eu rien d’excessif ni de très-arrêté dans leur objet. Les croyances de la jeune patricienne, née au déclin d’une société qui n’avait de culte fervent que pour le plaisir, se confondaient avec les aspirations de son âme généreuse, et se réduisaient dans la pratique au respect des bienséances sociales, qui était la grande règle de sa conduite. Tant que son amour pour Lorenzo fut la source de félicités intimes qui lui laissaient entrevoir le bonheur, sa religion, qui avait le sourire de l’espérance, était comme un hymne d’actions de grâce à la vie et à l’être mystérieux qui la dispense; mais, en perdant ses illusions les plus chères, Beata éprouva le besoin de tous les cœurs malheureux, celui d’un ami discret et compatissant. Attirée à l’église par les convenances du monde, par le désœuvrement et le spectacle des cérémonies liturgiques qui à Venise s’accomplissaient avec beaucoup d’éclat, Beata finit par y trouver un apaisement qu’elle n’avait point soupçonné. Les prières publiques, en passant de la bouche du prêtre dans celle des fidèles, qui en répercutait les accents, communiquaient à son âme un tressaillement salutaire qui en dissipait les langueurs.

Un jour de la semaine sainte de l’année 1795, Beata se trouvait à l’église San-Geminiano, située au fond de la place Saint-Marc, en face de la basilique. Il pouvait être cinq heures du soir. Le jour déclinait et les ténèbres envahissaient déjà les deux nefs latérales, où régnait le plus grand silence. Quelques lampes disséminées çà et là dans les chapelles particulières projetaient une lumière douteuse qui ne faisait qu’accroître l’impression de recueillement qu’on y éprouvait. Il n’y avait encore que peu de monde dans l’église, lorsqu’un groupe de femmes placées dans une tribune grillée derrière le grand autel se mit à chanter tout bas un cantique à la Vierge à deux parties, de l’effet le plus suave. Un autre chœur de femmes également invisibles, qui se tenaient dans une tribune semblable, du côté opposé, répondit par une antistrophe qui complétait le sens de la première. Les deux chœurs dialoguaient ainsi, et puis confondaient leurs accords, pour se séparer encore et se réunir de nouveau dans un ensemble plein de tendresse et d’onction divine. Beata, qui était agenouillée sur une chaise à côté d’un gros pilier qui la dérobait à la vue, écoutait ces voix virginales en s’abandonnant à une pieuse rêverie qui n’était point dépourvue de charme. Son cœur, toujours rempli du même objet, s’appliquait naïvement le sens des paroles sacrées et se gonflait sous la pression de la douleur immortelle. «Mon Dieu! s’écria-t-elle, ayez aussi pitié de moi!» En proférant ces mots entrecoupés de soupirs, Beata joignit ses deux mains, et, laissant tomber à terre son livre de prières, resta plongée pendant quelques secondes dans une sorte d’extase qui fit jaillir de son âme contristée comme un éclair furtif d’espérance et de miséricorde. Elle se levait enfin rassérénée par l’émotion qu’elle venait d’éprouver, lorsque, voulant chercher son livre de prières qu’elle ne trouvait plus sous sa main, elle aperçut Lorenzo qui pleurait à ses côtés, pressant contre son cœur ce livre de l’éternel amour, dont il s’était emparé pendant le recueillement de Beata. Il allait s’approcher d’elle et lui parler, quand il en fut empêché par quelques personnes de la connaissance de la _signora_, qui la saluèrent et sortirent avec elle de l’église.

Quinze ou vingt jours après l’incident que je viens de raconter, le _deux avril_ 1795 (car le chevalier avait fait encadrer cette date mémorable dans un médaillon qu’il portait nuit et jour suspendu à son cou), Lorenzo stationnait dans une gondole sur le Grand-Canal, presque en face de l’appartement de Beata. Il avait essayé plusieurs fois de la revoir, mais toujours inutilement, et il était encore en possession du livre de prières, qu’il devait conserver du reste jusqu’à son dernier soupir. Il était plus de deux heures du matin. La vie commençait à s’éteindre dans la métropole du plaisir et de la gaieté bruyante. Sur les lagunes silencieuses, on n’entendait plus que le clapotement des vagues endormies venant se briser contre les escaliers de marbre qui refrénaient leur indocilité. La lune resplendissante versait sur le _Canalazzo_ une lumière encore adoucie par un rideau de nuages mobiles qui l’escortaient comme une épousée se rendant d’un pas timide au rendez-vous nuptial. La tiédeur printanière de l’atmosphère, le silence, la nuit parsemée d’étoiles qui s’égayaient dans les profondeurs des cieux, les nombreux palais qui bordaient les deux rives, surmontés de statuettes élégantes qui projetaient leur ombre dans les eaux du canal, quelques falots dont la pâle lumière signalait au loin le _traghetto_ de la _Piazzetta_, et de l’autre côté le pont du Rialto, tout cela formait un tableau étrange et fantastique qui communiquait à l’âme je ne sais quelle impression de langueur et de mélancolie attendrissante. Lorenzo, caché dans sa gondole, avait les yeux fixés sur le balcon de Beata, qui était garni de fleurs. Il épiait le moindre mouvement et semblait avoir le pressentiment de quelque faveur de la fortune, lorsqu’il vit la fenêtre qui donnait sur le balcon s’ouvrir lentement. C’était Beata, qui, vêtue d’un long peignoir blanc et les cheveux épars sur ses belles épaules, venait respirer la fraîcheur d’une nuit sereine. S’appuyant sur le rebord du balcon, elle y resta plusieurs secondes inclinée sur le canal et comme absorbée dans une pensée unique: on eût dit une apparition céleste évoquée par la toute-puissance du sentiment. Elle se retira du balcon, avança une chaise et s’assit sur la limite de son appartement, de telle manière que Lorenzo ne pouvait apercevoir, du fond de la gondole, que les plis ondoyants de sa robe blanche. Le doux frémissement d’un instrument à cordes se fit entendre bientôt, et vint pour ainsi dire prêter au silence son langage harmonieux. Beata avait pris son violoncelle, dont elle jouait, nous l’avons dit, avec beaucoup de grâce, et, préludant par quelques arpéges délicats, elle laissa exhaler ensuite de son cœur ému cette plainte de l’amour et de la jeunesse évanouie:

Nel cor più non mi sento Brillar la gioventù. Amor, del mio tormento; Amor, sei colpa tu!

Hélas! je ne sens plus, dans mon cœur flétri, s’agiter le printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!

Cette adorable mélodie de Paisiello[70] sortait de la poitrine de Beata en notes accentuées qui se dilataient dans l’espace, comme une essence de l’âme la plus pure qui ait jamais existé. Transporté de bonheur aux sons de cette voix aimée qu’il n’avait pas entendue depuis son départ pour Padoue, Lorenzo s’avança sur la gondole et lui répondit immédiatement:

Ti sento, sì, ti sento, Bel fior di gioventù! Amor, del mio tormento, Amor, sei colpa tu!

Je te sens, je te sens, ô doux printemps de la vie! Amour, cruel amour, tu es la cause de mes tourments!

Lorenzo avait à peine fini de chanter ce second couplet de la même mélodie de Paisiello, qu’il entend pousser un cri aigu, suivi d’un bruit sourd, comme si quelque chose fût tombé à terre; il s’élance aussitôt de sa gondole, franchit le perron, monte le grand escalier du palais Zeno sans y rencontrer d’obstacle, et se précipite dans la chambre de Beata, qu’il trouve évanouie sur sa chaise, le violoncelle renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O mon Dieu! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable!

Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.

«Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le seuil de cette porte? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi? Tu n’as pas encore appris à distinguer une _gentildonna_ d’une baladine de place publique? _Ingannatore!_» ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.

Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.

«Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de m’échapper.... Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point? Comment avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous?

—Ce que je vous veux? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas! pouvez-vous me le demander? Voilà plus d’un an que je tourne autour de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui m’attache à la vie.

—Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme; mais vous avez commis une grande imprudence: car, si mon père vous surprenait ici, vous seriez perdu.

—Eh! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un puits de la tyrannie patricienne! Je supporterai tout avec joie.... si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot et je retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré.... car je vous adore.»

Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa félicité; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix languissante: «Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous!»

A cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne se contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport: «Dieu du ciel! ai-je bien entendu? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque pitié de moi, Beata! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas indifférent? Ah! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, eh bien! suivez-moi, partons ensemble; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis jeune, j’ai quelques talents, je travaillerai, et je m’efforcerai de tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné!»

En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux:

«Hélas! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du sénateur Zeno.

—C’est vrai, répondit le chevalier Sarti blessé de cette remarque, et j’oubliais aussi que, dans le cœur d’une _gentildonna_, tout est subordonné aux préjugés de caste.

—Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler; mais il ne vous est pas moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience; mais enfin je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de la république.

—Je comprends très-bien, _signora_, dit Lorenzo avec un mélange d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani. Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un amour immense. Ah! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes! C’est vous, Beata, que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentiments.

—Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la noble fille du sénateur, attristée que Lorenzo pût lui attribuer des idées aussi mesquines. Sans me croire au-dessus des femmes de ma condition, je sais comprendre la sainteté d’une affection et le prix qu’on doit y attacher. Le chevalier Grimani n’a droit qu’à mon estime, et plût à Dieu que je fusse plus digne d’apprécier les nobles qualités qui le distinguent!

—Eh bien! répondit Lorenzo avec un redoublement de tendresse, en saisissant de nouveau la taille de Beata, qu’il entraîna doucement sur le balcon, qui vous arrête, et pourquoi résister à l’amour qui nous convie à ses félicités? Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable à celui de deux âmes qu’une attraction divine a rapprochées malgré les obstacles de la société? N’est-ce pas la Providence qui, de mon humble berceau, m’a conduit à la villa Cadolce en cette belle nuit de Noël où je vis briller dans vos yeux compatissants l’étoile de ma destinée? Vous avez pétri mon cœur de vos mains pieuses et délicates, vous y avez gravé votre image et l’avez rempli de vos concerts. Je ne suis qu’un écho, qu’une statue muette qu’anime un rayon de votre grâce enchanteresse, comme ce colosse de l’antiquité qu’un regard de l’Aurore rendait éloquent. Parlez, Beata, qu’un souffle de votre âme féconde la mienne et m’entr’ouvre les cieux. Rien n’est beau, rien n’est grand, rien n’est doux comme l’amour.»

Lorenzo tremblait en disant ces mots à voix basse. Beata, les coudes appuyés sur le balcon, cachait sa tête entre ses deux mains, comme pour mieux se garantir contre la séduction d’un si doux langage. «Ah! le bonheur!... répondit-elle en poussant un soupir et après avoir savouré la chaste émotion qu’elle venait d’éprouver. Et le devoir, Lorenzo, et mon père, qui mourrait de douleur!...»

Le chevalier Sarti fut un peu déconcerté par cette exclamation, qui trahissait les perplexités de Beata, placée entre la voix de sa conscience et l’élan de son cœur. Dans toute autre circonstance, Lorenzo eût compris ce qu’il y avait de tendresse refoulée et d’élévation de sentiments dans la plainte de la noble fille; mais, jeune comme il était et fasciné par la passion, il répliqua avec vivacité: «Si le sénateur Zeno aime sa fille un peu plus qu’il ne tient à ses préjugés, il ne résistera pas longtemps à la voix de la nature. Parlez donc, rompez ce silence funeste qui vous consume, ayez le courage de vos sentiments, et ne vous laissez point immoler à de prétendues convenances sociales, échafaudage d’iniquités et de sophismes derrière lequel se cache l’orgueil implacable des familles. Si Dieu n’avait placé au fond de notre cœur une source inépuisable d’inspirations généreuses qui communiquent à l’esprit le pressentiment de l’infini; si la spontanéité de l’âme, d’où nous vient la notion du juste et du beau, n’était heureusement à l’abri de la volonté; si la poésie, si l’amour enfin, ne protestaient incessamment contre la réalité et les artifices de la raison, il y a longtemps que le monde ne serait plus qu’une caverne de voleurs. Parlez, Beata, secouez le joug des vains préjugés, suivez les conseils du cœur, qui ne trompe jamais, et laissez-vous entraîner par l’amour, le souverain maître de la vie et de la mort, qui seul peut nous ouvrir le royaume des rêves enchantés et des divines chimères!»