Part 33
«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des nôtres? Que faites-vous donc là tout seul à rêver, à contempler l’_aurore aux doigts de rose_, comme dit le vieil Homère? Venez donc avec nous, si vous voulez arracher la belle Hélène des bras de son ravisseur; car nous allons détrôner la race de Priam.
—Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le groupe d’où partait l’interpellation, nous allons prendre la ville de Neptune, _Neptunia Troja_, le siége du patriciat et de la tyrannie. Joignez-vous à nous, les dieux immortels nous ont promis la victoire!»
Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux, et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un vaste cercle autour de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; c’est lui qui paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la cause en quelques paroles véhémentes.
«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes réunis ici; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille constitution de Venise. Les temps sont changés.... il faut que les lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, _vox Dei_, l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote dans l’admirable passage de sa _Rhétorique_ que vous connaissez tous. Les générations s’épuisent et se nouent, comme les arbres où la séve ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie divine. Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues; soyez fermes, parlez haut, et l’on vous écoulera. Vous avez pour vous le droit.... vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le _labarum_ d’une révolution qui fera le tour du monde.
«Oui, _giovinetti_, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la religion du progrès, du mouvement et de la vie, que nous apportent les disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs d’une religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable joue un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce que c’est que le démon? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la terre; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie, c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux qui en niaient l’existence: _E pur si muove!_ Il se meut en effet, il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour de la justice, le Dieu vivant dont _les perfections sont celles de nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent_, comme l’a dit aussi un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre celui qui prêche l’ignorance et consacre la tyrannie!»
Des cris tumultueux de _Viva la Francia! viva la libertà!_ accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants s’ébranlèrent aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le palais de la _Ragione_ (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité, loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme[68].
Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, Lorenzo y déploya une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en considération du sénateur Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier quitta Padoue quelques jours après ces tristes événements et se rendit à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir un bras en écharpe.
«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit le vieux Bernabo, les yeux écarquillés de surprise.
—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; qu’as-tu à me dire?
—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié.
Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre.
Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria entra dans la chambre de Lorenzo, et lui dit aussitôt en l’embrassant avec effusion:
«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux de te revoir, bien que tu m’aies un peu négligé pendant les deux années que tu as passées à Padoue! Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit.
—Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette marque de véritable affection; mais la blessure n’a point de gravité.
—Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de tous les autres maux que je prévois.»
Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo en le regardant avec une expression de gravité qui contrastait avec l’aimable insouciance de son caractère:
«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si courroucé contre toi? Sans doute quelque folie de jeune homme dont le bruit sera venu à ses oreilles. Je ne l’ai jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne d’autant plus de sa part que nous sommes à la veille d’un grand événement qui comble tous ses vœux et répand la joie dans la maison. Tu sais que Beata se marie avec le chevalier Grimani?
—C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant brusquement sur son séant.... Et quand doit avoir lieu ce bel hyménée?
—Aussitôt que la _signora_ sera remise d’une légère indisposition qui la retient dans son appartement depuis une quinzaine de jours, répondit l’abbé sans remarquer l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie pour la première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas bien trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.
—Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide ironie, d’être arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations aux vôtres et prendre ma part de la joie commune.
—Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en faisant un effort sur lui-même, je ne dois pas te cacher que je suis chargé d’une pénible mission. J’ignore quelle faute tu as pu commettre.... mais ta présence dans ce palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te dire qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement; mais, comme tu es malade, je prends sur moi d’obtenir quelques jours de répit. Du reste, continua l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère qu’il a placée sur ta tête, et avec cela, _per Bacco_! tu pourras encore vivre _da gentiluomo_.
—Merci, mon cher maître, de votre intervention, répondit Lorenzo en se précipitant hors de son lit. Je ne suis pas assez malade pour abuser plus longtemps des bontés de Son Excellence. Ce que j’ai fait à Padoue, je suis prêt à le recommencer à Venise en protestant contre l’odieuse oligarchie qui nous opprime depuis si longtemps.
—_Gesù, Maria!_ s’écria l’abbé en portant ses deux mains sur sa perruque ébranlée. Mon pauvre garçon, tu as donc contracté aussi la maladie du jour? Hélas! si tu avais suivi mes conseils, tu nous aurais composé un bel opéra pour le théâtre San-Benedetto, au lieu d’aller te gâter l’esprit et le cœur avec cette creuse métaphysique du _Contrat social_ de Rousseau que tu aimes tant. Mais, _per Dio santo!_ à quelque chose malheur est bon. La musique que tu allais abandonner, ingrat que tu es, t’ouvre ses bras et le consolera des mécomptes d’une ambition fourvoyée. Crois-moi, mon cher Lorenzo, il vaut mieux chanter les beaux sentiments du cœur humain que d’être un mauvais conspirateur. Tu ne changeras pas les hommes par tes discours et ta sotte philosophie; tu peux au contraire les adoucir en les charmant, en faisant vibrer la bonne note qu’ils ont tous au fond de l’âme, où Dieu l’a laissée tomber, comme une étoile de son firmament. Comme dit le divin Arioste:
Quel che l’uom vede, amor gli fa invisibile E l’invisibil fa veder amor[69].
Telle est la puissance des beaux-arts, et surtout de la musique, qui nous dispose à la bienveillance en endormant la bête féroce qui rugit dans les profondeurs de notre être.
—J’ai à vous remercier de vos conseils et de la sollicitude paternelle que vous m’avez témoignée depuis tant d’années, répondit Lorenzo avec une fermeté qui surprit l’abbé; mais je ne dois pas vous cacher plus longtemps, cher et vénérable maître, qu’en me croyant destiné à la carrière de compositeur, vous vous êtes trompé sur ma vocation. J’aime beaucoup la musique; c’est un délicieux et noble délassement, qui console de bien des peines, mais qui ne peut suffire à un esprit inquiet, avide et chercheur de grandes vérités. Je ne suis rien, et je ne sais pas grand’chose. Mon esprit et mon cœur ne sont remplis que de rêves, que d’aspirations confuses, que d’élans généreux, qui peut-être n’aboutiront jamais et feront le malheur de ma vie; mais je ne donnerais pas la liberté et la béatitude intérieures dont je jouis pour la gloire d’un Raphaël ou d’un Palestrina, d’un Titien ou d’un Marcello. Je vous livre le secret des infirmités de ma nature, continua le chevalier, qui achevait de s’habiller. Je ne veux point emprisonner mon intelligence dans quelques notes de musique qui m’empêcheraient de voir et d’admirer la lumière des cieux. Les artistes ne sont que des enfants divinement inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte, sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, ni du but qu’ils se proposent. Ils aiment, ils chantent, ils existent comme l’oiseau dans l’espace, et traversent la vie sans en comprendre les mystères. Je ne me sens pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée que je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente pas. Je suis à la fois et plus modeste et plus ambitieux que vous ne me croyez, cher maître. Avant tout, je veux avoir du loisir dans la pensée et de l’horizon dans l’âme, pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. Étudier l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre, fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les ailes de l’amour à la connaissance des lois et de cette harmonie du monde qui ravissait les sages, voilà un plus digne emploi de l’activité humaine que de passer son temps à divertir la foule avec des chansons.
—Bagatelle! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, en regardant Lorenzo qui marchait à grands pas dans la chambre; il te faudra l’échelle de Jacob pour opérer cette merveilleuse ascension et entendre la pauvre harmonie de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle de Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y oublier le contre-point que je t’ai enseigné et nous en rapporter toutes les billevesées de la république de Platon!
—Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, répondit Lorenzo sans se laisser déconcerter par les railleries de l’abbé Zamaria, vous ne comprenez rien à ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours pour un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin destiné à porter l’encens et à chanter les louanges du Seigneur. Un dieu bien autrement puissant que le Dieu des Juifs s’est révélé à moi et parle à mon cœur. Vous n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle qui, à sa voix,
Sort du fond des déserts brillante de clartés!
C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me transporte, et dont je veux suivre les lois.
—Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria douloureusement affecté, je vois et je comprends très-bien que tu es fou comme l’était ton père, et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.»
Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, _alla Giudecca_, avec son domestique Vecchiotto. En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit pas, dans les premiers moments, toute la profondeur de sa chute. Il se jeta dans le tourbillon de Venise, il courut les théâtres, les casinos, cherchant à s’étourdir, à se donner de l’importance et à user la fièvre qui le dévorait; mais après quelques semaines de dissipations et d’enivrement, lorsque le chevalier Sarti se vit fermer toutes les portes des maisons amies, qu’il n’entendit plus parler de Beata et qu’il vit échouer toutes les tentatives qu’il avait faites pour la rencontrer et lui parler, il comprit qu’un grand changement venait de s’accomplir dans sa destinée, et qu’il était tombé d’un paradis qu’il ne pouvait espérer de reconquérir que par l’audace et le concours des événements politiques qui se préparaient. Ce n’est pas que le chevalier Sarti fût animé d’aucun mauvais sentiment, et que la reconnaissance qu’il devait à la famille Zeno fût déjà trop lourde à son cœur! Non; ses aspirations généreuses pour une meilleure organisation des sociétés humaines ne cachaient pas sous de vaines paroles cette haine des supériorités naturelles qui ronge les démocraties modernes. Jeune, ardent, ambitieux de connaître, de s’élever et d’élargir la sphère de son activité morale, Lorenzo, dont le cœur était rempli de tendresse et de véritable dévotion pour tout ce qui est grand et noble, s’était formé un idéal de la vie qui se confondait avec son amour pour Beata, l’unique et forte passion de son âme. Pour plaire à la femme qui planait au-dessus de son imagination ravie, il était capable de tout entreprendre et de tout supporter; mais cet amour méconnu ou dédaigné pouvait le porter aux actes les plus désespérés. D’une intelligence vive et fort étendue, doué à un très-haut degré de cette sagacité d’observation qui caractérise les Vénitiens, le chevalier Sarti tempérait ou, pour mieux dire, affaiblissait ces qualités militantes de l’esprit par un penchant à la rêverie, par un goût excessif pour les fictions romanesques, qui en eût fait plutôt un poëte qu’un homme politique. Aussi n’avait-il été entraîné à la révolte des étudiants de Padoue que par les suggestions de cet inconnu dont nous avons parlé, et, une fois dans la mêlée, il n’était pas dans le caractère de Lorenzo d’y jouer un rôle secondaire.
Le bruit de cette révolte était parvenu à la connaissance du sénateur Zeno. Dans le rapport qui fut transmis aux inquisiteurs d’État, le nom du chevalier Sarti figurait parmi les instigateurs de ce désordre. On pense quelle dut être la surprise de ce grave personnage en apprenant qu’un client, qu’un membre presque de sa famille, était compromis dans une manifestation contre le gouvernement de Venise! Les circonstances étaient trop périlleuses et l’esprit public trop disposé à l’insubordination, pour qu’un homme comme le sénateur Zeno hésitât à donner un exemple de sévérité. Il ordonna immédiatement à l’abbé Zamaria d’éloigner de son palais ce jeune téméraire qui avait pu oublier le rang où il avait été élevé et les bienfaits dont on l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été introduit par la faveur du sénateur.
* * * * *
Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre de tristes pressentiments. L’absence de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à s’étourdir; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani, toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait naître! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment! Ne pouvant supporter la solitude qui s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi près de lui, et, dans les lettres fréquentes qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient eu lieu la révolte des étudiants et l’expulsion de Lorenzo du palais Zeno.
Les espérances de Beata furent anéanties par ce funeste événement: aucune illusion n’était plus possible sur les intentions de son père, et son rêve de bonheur se dissipa comme un nuage d’or à l’approche de la tempête. Refoulée ainsi sur elle-même, séparée du compagnon de sa jeunesse, devenu pour elle à la fois un frère, presque un fils, un amant enfin sur qui s’étaient concentrées toutes ses affections, cette noble créature se consumait dans le silence, n’osant avouer qu’à son amie Tognina la cause secrète de ses peines et de son dépérissement. Tognina lui avait conseillé de s’adresser au chevalier Grimani et d’invoquer la générosité bien connue de son caractère en lui dévoilant la vérité. La pudeur d’une femme, qui répugne toujours à de pareils aveux, la fierté de son âme, mais surtout la honte de révéler sa faiblesse pour un jeune homme dont elle avait recueilli l’enfance, lui rendaient cette démarche odieuse et impraticable. Si elle avait eu quelques années de moins, et qu’elle n’eût pas exercé sur Lorenzo une sorte de tutelle maternelle qui excluait tout autre sentiment, Beata aurait été moins timide vis-à-vis du chevalier Grimani et de l’opinion publique. C’est ce scrupule de la femme, bien plus que l’obéissance de la fille et les préjugés de la _gentildonna_, qui empêchait aussi Beata de se jeter aux pieds de son oncle l’abbé, si digne de compatir à des peines qui avaient fait le tourment de sa propre existence. Comme il arrive toujours en pareil cas aux femmes les plus énergiques. Beata, au lieu d’agir, de prendre une décision quelconque, d’affronter les difficultés qui la pressaient de toutes parts, s’abandonna à la tristesse, au découragement le plus profond. Elle n’eut même pas la hardiesse de sortir de son appartement le jour où Lorenzo fut chassé du palais de son père: c’est cachée derrière les rideaux de sa fenètre qu’elle le vit descendre le perron et monter dans la gondole qui emportait toutes les joies de sa vie.
Cependant le père de Beata ne tarda pas à s’apercevoir de l’altération de ses traits, de la langueur qui dévorait ses charmes et une santé qui jusqu’alors avait toujours été parfaite. Il questionna sa fille sur l’opportunité de son mariage, et lui demanda même si elle avait quelque répugnance à une union tant désirée par les deux familles. Beata ne répondit que d’une manière évasive, louant les qualités du chevalier Grimani, et ne manifestant ni un très-vif désir de lui appartenir, ni la volonté contraire. Comme le sénateur adorait sa fille et qu’il ne pouvait pas soupçonner la véritable cause du malaise où il la voyait, il fit retarder les préparatifs du mariage. Le chevalier Grimani lui-même était allé au-devant de ce désir, averti par la camériste Teresa et le médecin de Beata, qui avait ordonné de la distraire et de l’arracher de son appartement, où elle se consumait dans une solitude douloureuse.