Part 32
L’abbé Zamaria, dans les paroles qui terminaient son discours, semblait avoir eu le pressentiment de l’avénement de Rossini, qui, en effet, a composé à Venise son premier et son dernier opéra italien, _Tancredi_ et _Semiramide_. L’auteur immortel du _Barbier de Séville_ et de _Guillaume Tell_, que l’Italie n’est plus digne de comprendre, se plaît à reconnaître que le public vénitien ne pouvait se rassasier de ce prodigieux _crescendo_ qui éclate dans toutes ses partitions, et dont on peut trouver les germes dans les œuvres de Monteverde et de Cavalli. En s’enivrant ainsi du coloris puissant, du _brio_, du rhythme et de toutes les qualités éminentes qui caractérisent la manière de Rossini, le public de la Fenice ne se doutait pas qu’il saluait l’influence historique de la civilisation de Venise.
VIII
LES FIANÇAILLES DE BEATA.
Lorenzo avait quitté Venise quelques jours après la brillante assemblée où l’abbé Zamaria avait raconté l’origine et les vicissitudes de la musique moderne. Il s’était rendu à Padoue pour y suivre un cours d’études dont le sénateur Zeno avait fixé lui-même les différents sujets. Il s’était séparé de Beata avec tristesse, mais sans amertume; car non-seulement Lorenzo et Beata croyaient se revoir bientôt, mais tout leur donnait lieu d’espérer que l’avenir couronnerait leurs vœux les plus chers. Aucun incident, aucune parole n’étaient venus trahir les véritables intentions du sénateur sur le chevalier Sarti, qui, aux yeux de tout le monde, paraissait appelé à une grande fortune.
En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put jeter les yeux sur la villa Grimani, dont le beau jardin et la longue charmille lui rappelèrent de doux souvenirs. Suivi de son domestique Vecchiotto, il arriva à Padoue dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était muni de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu dans les meilleures maisons de la ville et traité comme un membre de la famille Zeno. Il suivit un cours de langues et de littératures anciennes, un autre de droit public et d’histoire, puis un cours de philosophie, qui se composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie et de mathématiques. Les premiers temps de son séjour dans cette ville savante, qui avait été le refuge de tant d’illustres proscrits et particulièrement de Dante Alighieri[66], s’écoulèrent assez rapidement: le chevalier Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter les faveurs que la fortune semblait lui réserver, et celle de se maintenir dans les hautes régions de la vie sociale où il se trouvait introduit presque miraculeusement, ces divers sentiments avaient un peu surexcité la vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination romanesque. Il lisait les poëtes, les philosophes et les historiens avec avidité, moins pour y chercher des vérités utiles à son inexpérience que pour y trouver des images de la beauté et des exemples de la passion triomphante.
Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de son installation, Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait avec la plus vive anxiété. Il ne l’avait pas revue depuis son départ de la Rosâ, où il retrouva tous ses amis d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux qu’autrefois, et Zina la fermière, entourée d’un groupe de jolis enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti dans le village comme un exemple à suivre pour s’élever de la plus humble condition parmi les heureux de ce monde. Catarina était dans toute la joie de son âme de revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait. De la Rosâ, Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter l’oncle de Beata, le saint prêtre qui avait béni son enfance, et qu’il retrouva aussi tendre, aussi pieux et aussi indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla voir aussi la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin de Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur époux de sa meilleure amie; car elle pensait bien que le sénateur Zeno n’avait témoigné tant de sollicitude à Lorenzo que pour le préparer à une plus haute destinée. Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à Padoue sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà, où reposent les cendres de Pétrarque, l’une de ses plus grandes admirations après le poëte catholique et gibelin du XIII^e siècle. En quittant l’heureuse vallée, dernier refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte:
Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno, E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto, E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto Da duo begli occhi che legato m’hanno.
Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné!...
Les événements de la révolution française, qui se précipitaient comme les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau représentant de la république française était venu remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changements avaient produit une stupeur générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle à ses vieux errements, regrettait le passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessait ses croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’État et un adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile à la France, dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseillaient de retremper les ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une alliance offensive et défensive avec la république française. Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême sagesse, et se croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et de sourdes menées, au lieu de prendre un parti décisif qui lui aurait donné une voix et des appuis dans les conseils de l’Europe.
Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les principes de la révolution française avaient rencontré le plus de partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité, qu’ils propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures. Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au sénat de Venise[67], pour justifier le droit qu’avait eu la nation française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à la sombre vigilance des inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit, quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et chassé les ennemis du territoire de la France, ne fit qu’accroître l’émotion et les espérances des novateurs.
Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit familièrement: «Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, _per Bacco_! On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui restent en chemin; et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de sens.
—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le pas.
—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un but déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée qui en concentre les aspirations, oh! alors on enfante des miracles. C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car le temps où nous vivons est gros d’événements mémorables.
—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? monsieur, répondit Lorenzo d’une voix modeste.
—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution. Le monde est vieux, j’entends le monde moral; car pour la matière, elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence, une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui détiennent l’autorité, sont usés et ne répondent plus aux besoins de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place? Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa providence et des limites qu’elle s’impose, faudra-t-il que ces générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la vie recule devant la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs existants l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence, l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature: elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni la révolution française, qui les résume et en féconde les principes, n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église sont remplies de pages sanglantes et d’horreurs _salutaires_, comme disent les casuistes.
—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le concours de la force pour faire triompher l’esprit. A quoi servent alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour protéger le juste et proclamer le vrai?
—Oh! _sancta simplicitas!_ répondit l’inconnu en souriant, voilà bien le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le _Phédon_ peut-être ou _la Cité de Dieu_ de saint Augustin! Vous pensez donc, mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié? S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parents seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate, par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge; mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en tirait! Lorsque le Christ disait: _Mon royaume n’est pas de ce monde_, ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? L’esprit de la révolution française, sorti de cette même source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction, d’abord très-restreinte et aussi élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de son front cette portion de vérité relative qui constitue la civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, nous sommes précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; c’est la religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort. Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches et perfides, ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole, au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement, on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont les jours sont comptés.
—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas là les sentiments d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre réellement tous les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son pays.
—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de Venise plutôt que le triomphe de la justice? Contrairement à la formule historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai: «Je suis homme avant d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche un peu plus que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de voirie fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talents faisaient ombrage à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?
—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il venait d’entendre.
—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le chevalier Grimani. On ne parle que de leur prochain mariage depuis quinze jours dans tout Venise. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble fille de votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.»
Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant tout court, ajouta:
«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances, monsieur le chevalier? Non-seulement j’ai été fort lié avec votre père dans ma jeunesse; mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et de vous donner quelques renseignements sur le personnel et les mœurs de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui la chute inévitable. _Felice notte, signor cavaliere_,» dit-il en s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait d’entendre.
Assailli par une foule de sentiments et comme frappé de stupeur, Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu l’avait quitté; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but, emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser.
«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité? Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un mystère d’un si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et quel intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables qui retentissent encore au fond de mon cœur: _Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais?_ N’aurait-il voulu me combler de ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et détourner mon ambition du but où elle aspire? La scène de la bibliothèque, le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation paternelle n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité, un stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné les sentiments secrets? Ah! je comprends maintenant la sécurité du chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique objet de mes rêves et de mes aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne! Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de la grandeur.»
Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur oppressé à travers les larmes qui inondaient son visage. «Mais c’est impossible, s’écria-t-il après un court silence et par un de ces contrastes si naturels à la passion; non, Beata n’a pu me trahir! Jamais le mensonge ni la dissimulation n’ont approché de cette âme digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle m’a laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai vues couler, la promenade à Murano, l’accueil qu’elle m’a fait pendant les derniers instants de mon séjour à Venise et à la grande soirée du palais Zeno, lorsque, tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me fit signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout bas d’une voix tremblante: _Ah! signora.... que ne puis-je mourir aujourd’hui!_ L’expression d’ineffable douceur que je vis éclater alors dans ses beaux yeux.... l’accent de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche adorée en chantant le duo de Paisiello:
Ne’ giorni tuoi felici Ricordati di me....
non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie vulgaire. Tout mon être me répond de la sincérité de ses sentiments: c’est bien son cœur qui parlait au mien, car l’amour ne peut pas plus se cacher que la lumière. On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle aura succombé, comme succombent toutes les femmes, de lassitude morale et pour avoir la paix domestique. Après avoir tué le père, on veut torturer et déshonorer le fils; mais ils prennent mal leur temps pour accomplir ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger aussi facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai surprendre ce vieillard hypocrite qui apporte dans sa famille les habitudes d’un inquisiteur d’État, et je lui prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les leçons qu’on lui a payées à l’université de Padoue.»
Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si inattendue, passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, de la superbe juvénile aux larmes de l’amour, qui était la force et aussi la faiblesse de ce caractère passionné. Il fut surpris par les premières clartés du jour, errant encore sous les longues arcades de la ville silencieuse. Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient se diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient de toutes parts en poussant des cris joyeux. Les uns avaient à leurs chapeaux de larges cocardes tricolores, les autres portaient des bannières illustrées de légendes philosophiques; des bandes de musiciens précédaient quelques-uns de ces groupes en jouant des airs nouveaux d’un rhythme vif et entraînant. Lorenzo, épuisé par la fatigue et absorbé dans ses réflexions douloureuses, regardait ce spectacle d’un œil indifférent et sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller.