Le chevalier Sarti

Part 3

Chapter 33,827 wordsPublic domain

«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son œuvre en trois grandes catégories qui correspondent à trois époques différentes de la vie de ce grand homme. Pendant la première période, qui s’étend depuis 1790 jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, les maîtres qui l’ont précédé et surtout Mozart, dont il a eu de la peine à repousser la _dolce maestà_. Dans la seconde phase, qui commence avec le siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire les liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, et il développe les magnificences de sa propre nature. Dans la troisième et dernière période, qui se continue jusqu’à la mort, il exagère certains procédés de facture qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf d’une inspiration nouvelle. Ces trois _manières_, comme disent les savants, se remarquent chez tous les hommes de génie qui ne sont pas morts trop jeunes, comme Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la manifestation des trois grandes périodes que parcourt incessamment l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, la maturité et la décadence. Dans la première période, l’homme prélude et s’essaye aux combats de la vie sous les yeux de sa mère; puis il s’épanouit glorieusement sous le feu des passions; enfin il décroît et il meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, l’âge d’or, c’est l’âge de l’amour, passion sublime et sainte qui n’éclate dans toute sa puissance que vers le milieu _di nostra vita_. Tant que la flamme scintille sur l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les facultés créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. Gluck n’a-t-il pas composé son opéra d’_Armide_ à l’âge de soixante ans? En voulant suppléer à la défaillance de l’amour par les savantes combinaisons de l’esprit, on s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants, mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que le disaient les troubadours qui avaient conservé la tradition des doctrines platoniciennes: «Pour bien chanter et pour _trouver_, il faut _aimer_.» Heureux le poëte, heureux l’artiste qui ne double pas le cap des tempêtes, et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et Byron, au sein de la fleur divine dont il avait aspiré les sucs enivrants!

«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les plus belles œuvres de son génie que pendant l’époque bienheureuse qui s’étend de 1800 à 1816. C’est alors qu’il fit la connaissance d’une femme qui a joué un grand rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate en _ut dièse mineur_ qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta di Guicciardi, et, par l’élégance de sa personne, par sa blonde et riche chevelure et la vivacité de son esprit, elle vint raviver dans le cœur de Beethoven l’image voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, dont il cherche constamment l’idéal parmi les fragments épars que lui présente la réalité. Il se passe au fond de notre cœur quelque chose de semblable à la greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire des fruits nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections prennent souvent racine dans les souvenirs du passé, dont elles semblent raviver les rêves évanouis. Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la vérité de cette résurrection de nos sentiments.

«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi fut des plus ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette âme incessamment agitée, à d’autres séductions de la fortune. Jamais il ne put oublier le nom de cette femme qui avait gouverné son cœur pendant la période la plus glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses lèvres expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout vers l’année 1806 que cette liaison semble avoir été dans sa plus grande intensité. Trois lettres de Beethoven, dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous prouvent d’une manière incontestable que ce magnifique génie était bien différent du sauvage faiseur de symphonies dont nous parlent les biographes. Ces trois lettres, dont j’ai retenu les passages les plus saillants, parce que j’y trouvais la confirmation de mes principes, ont été écrites pendant une absence de quelques mois que fit Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais plus quel village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, le 6 juillet 1806: «Mon ange, ma vie, mon tout, je ne puis t’adresser aujourd’hui que quelques lignes que je trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse? l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est si rempli de ton image, que la langue est impuissante à exprimer ce que j’éprouve. Console-toi, ma bien-aimée, sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à faire le reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! Et moi, si tu savais quelle vie affreuse je mène loin de toi!... Je ne puis fermer les yeux; loin de toi, je ne suis plus qu’une ombre errante. Quand pourrai-je donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous deux cœurs si nécessaires l’un à l’autre? Ton amour, ma Giulietta, fait le charme et le tourment de ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où je pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! Amour, amour, dieu tout-puissant, tu es ma force, tu es la source de toute inspiration!»

«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère du cœur de la femme? Quelques mois après cette correspondance, qui semble révéler les impatiences et les béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment encore des plus vifs témoignages de sa tendresse est fiancée à un homme obscur dont elle doit bientôt partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le profond désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna de Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans ses flancs un trait empoisonné, et s’en alla chercher un refuge en Hongrie auprès de sa vieille amie, la comtesse Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place, il disparut tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que rien ne pouvait apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords d’un fossé par la femme du professeur de piano de la comtesse Erdœdy, qui le ramena au château. Beethoven a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout par les instances de sa mère, qui voulait que sa fille épousât un homme titré, Giulietta di Guicciardi devint la femme d’un comte de Gallemberg, pauvre gentilhomme qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte de Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement de son talent. Il a composé la musique de plusieurs ballets qui ont eu du succès. En 1822, la comtesse de Gallemberg, succombant sous le poids de ses remords, vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son glorieux amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil courroucé, détourna la tête sans lui répondre un mot[6].

«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir à la hauteur du sentiment qu’elle avait inspiré, survivra cependant à sa fragile enveloppe par la sonate en _ut dièse mineur_, où Beethoven a versé, comme dans un calice d’amertume, les sanglots de sa douleur[7].»

J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante, mademoiselle, étreignant timidement la mienne, vint me révéler que vous aviez pénétré le secret de mon cœur. L’arrivée de Mme de Narbal et des personnes qui l’accompagnaient refoula brusquement dans sa source l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide électrique. Six ans se sont écoulés depuis cette soirée fatale, cause de tant d’événements que je ne vous rappellerai pas et que le temps a déjà entraînés dans la nuit éternelle. Hélas! elles n’existent plus que dans mon souvenir, ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté de moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, dont le génie mélancolique et tendre répondait si bien à la nature de vos sentiments. Vos soupirs, mêlés à ses divins accords, répandaient dans mon âme une ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les serments que vous me faisiez alors de rompre tous les obstacles qui s’opposeraient à notre amour? Hélas! ils se sont évanouis avec le bruit de vos paroles. Vous subissez la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez aussi sacrifier la poésie du cœur à des arrangements matériels; mais vous ne tromperez pas le Dieu tout-puissant qui vous a pétrie de la substance la plus pure, et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne peuvent pas tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. On ne donne pas plus le change à son propre cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres inanimés. Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. Avant de nous séparer pour toujours, permettez-moi de vous demander une grâce dernière. Pendant les heures solitaires que vous pourrez arracher à votre nouvelle existence, pendant le calme de la nuit, alors que l’âme se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous quelquefois au piano, jouez la sonate en _ut dièse mineur_ de Beethoven, et donnez quelques larmes au souvenir d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du rivage: «Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»

Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste vie en chantant avec le poëte que nous lisions ensemble:

En vain le jour succède au jour, Ils glissent sans laisser de trace: Dans mon âme rien ne t’efface, O dernier songe de l’amour!

Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie de Beethoven sert de cadre à un épisode de la vie intime, n’est pas, je l’ai dit, une fiction de ma fantaisie, ainsi qu’on pourrait être tenté de le croire. Ce n’est pas un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de l’art s’enveloppe d’une forme romanesque pour se faire mieux écouter d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de goût pour ce genre de littérature qui altère la vérité sans grand profit pour l’imagination. J’aime mieux aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire aussi fidèlement que possible la poésie de leurs œuvres immortelles. Les pages qu’on vient de lire racontent un épisode _vrai_ de la vie d’un homme qui n’est pas tout à fait inconnu des lecteurs qui connaissent mon étude sur le _Don Juan_ de Mozart[8]. On se rappellera peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable duo de _Là ci darem la mano_, il est fait allusion à une personne qui le chanta devant moi. J’eus alors occasion de faire connaissance avec celui que la maîtresse de la maison appelait familièrement _caro cavaliere_. Son goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes et variées sur les arts en général, et, plus que tout cela, sa qualité d’italien établirent entre nous une liaison d’autant plus solide, qu’il était peu communicatif de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa confiance. Dans les longs épanchements qui depuis survinrent entre nous, frappé de l’originalité de son esprit, de l’abondance de ses souvenirs et de l’intérêt que présentaient plusieurs événements de sa vie, je lui disais souvent:

«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.

—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez mes mémoires? me répondait-il avec insouciance. Je ne suis ni un homme politique, ni un artiste, ni un philosophe de profession, pour avoir le droit d’importuner mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais une patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer que le récit de mes interminables fantaisies pourrait intéresser un cœur dévoué, et alors seulement je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant une table pour noircir du papier; mais, triste débris d’un temps qui n’est plus, ne tenant plus à rien sur la terre et ne vivant que de souvenirs intimes, à qui pourrais-je parler si, par impossible, il me prenait envie de couler en bronze mes bavardages?

—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant qui s’intéresse à tout ce qui est beau et vrai, à cet être éternellement jeune qui est partout et qui n’oublie jamais rien de ce qui est digne de mémoire, le public. Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un esprit éminemment religieux et qui pensez que, sans l’amour et le sacrifice, ce monde que nous traversons serait une caverne de voleurs.

—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me répondit-il un jour en me prenant affectueusement la main. Au fait, vous avez mille fois raison. En laissant tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et amères que vous avez si justement relevées, je ne cherchais qu’un sophisme pour excuser mon incurable dégoût de tout ce qui est œuvre et prétention littéraires. La chose que j’ai toujours le plus admirée dans les annales de la révolution française, c’est la magnifique réponse de Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa correspondance les provinces contre la domination de Paris: «Je n’ai qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» répondit avec un dédain suprême le grand orateur: «c’est que, depuis que je siége à la Convention nationale, je n’ai pas écrit _une seule lettre_.» Je n’ai pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre de pousser aussi loin que lui cette glorieuse indifférence pour les colifichets littéraires; mais je puis me vanter du moins de n’avoir jamais écrit que des lettres tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé. Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, voici l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient de nombreux paquets de lettres de toutes les grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux d’un archiviste. «Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle se rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez quelques détails, et, comme il y est beaucoup question de musique, je vous autorise à la lire.»

J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue italienne, qui contenait le récit qu’on a lu.

«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je au chevalier quelques jours après.

—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de toute chose en ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a fait place à la triste réalité. Si cette histoire peut vous intéresser, je ne demande pas mieux que de vous la dire; mais alors il faut que vous me permettiez de remonter le cours de mes souvenirs, car tout se tient et tout s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, vous me rendrez un vrai service d’ami en écoutant avec indulgence le récit de mes divagations. Il n’y a rien de plus pénible dans la vie que d’être le seul confident de ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres artistes, de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la branche flexible, et de dissiper en magnifiques accords les orages de votre cœur!

—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage de confiance que vous voulez bien me donner; mais, prenez-y garde, vous allez parler devant un indiscret qui a de fréquentes communications avec le public.

—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je me fie à votre goût et à la délicatesse de vos sentiments.»

C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse correspondance, qu’il finit par me communiquer aussi, et dans des renseignements qui me sont venus d’autre source, que j’ai puisé l’histoire de cet homme intéressant. J’ai redressé les dates et complété tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je vais raconter.

II

BEATA.

Dans une province de l’ancienne république de Venise vivait, vers la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante ans, qui, par l’austérité de ses mœurs et l’abondance de ses aumônes, s’était acquis la réputation d’un saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que, pour expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses de son père, il avait passé quinze ans dans une prison d’État. Il n’en était sorti qu’à la mort de la femme qui avait été la cause innocente de ses malheurs. Il embrassa alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué par les chagrins et les privations d’une longue captivité, il lui avait été impossible d’accepter un rôle actif dans la milice de l’Église. Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude cherchait à cicatriser les profondes blessures de la tyrannie paternelle. On disait dans le peuple des environs que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un visage jaune, des yeux éteints, la tête constamment penchée sur sa poitrine, tout accusait en lui les ravages d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait vu sourire, jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des monosyllabes et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, sa douceur, ses souffrances, le mystère de son amour, avaient inspiré à tout le monde une tendre pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses du cœur. On allait le consulter comme un oracle, on implorait sa bénédiction. Tous les jours de l’année, quelque temps qu’il fît, il passait par le village de La Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où était enterrée celle que le nombre des années et les consolations de la religion n’avaient pu lui faire oublier. Là, se prosternant sur la pierre de sa tombe, qu’il couvrait de fleurs et de larmes, il passait des heures entières dans une profonde méditation; puis il s’en revenait silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage défait. Lorsque les enfants de La Rosâ l’apercevaient de loin, ils s’écriaient: _Ecco il santo, il santo_, «voici le saint!» et ils couraient au-devant de lui, touchant du bout des doigts les plis de sa soutane et faisant ensuite le signe de la croix.

Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de l’abbé, il y en avait un surtout qui était toujours le premier à guetter son passage. Il s’agenouillait sur la route, et, les mains jointes sur sa poitrine, il lui disait avec une grâce charmante: «_Santo padre_, bénissez-moi!» Ce joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. Un jour que Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait à l’abbé sa bénédiction ordinaire, il lui offrit quelques fleurs en disant: «Tenez, _santo padre_, ajoutez-les aux vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit en larmes, prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce jour, il souriait en passant aux doux regards de Lorenzo, et s’arrêtait pour le caresser. Tout le monde fut émerveillé de cet incident, toutes les mères enviaient le bonheur de Catarina Sarti.

Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles vénitiens à qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient volontiers les fonctions subalternes de l’État. Son mari était mort consul de la république dans un port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant et sans fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie personne, d’une rare distinction de manières et de sentiments. Elle vivait d’une petite pension que lui faisait un riche sénateur dont son mari avait été le client. Son enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la grande préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux yeux noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, et une peau d’un tissu si délicat que la moindre émotion la colorait d’un vif incarnat, telles étaient les qualités extérieures du jeune Lorenzo.

La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes choses, la sagacité de ses reparties et la gentillesse de ses manières, faisaient du fils de Catarina un enfant vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait devant sa porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, on s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient dans leurs bras, le caressaient comme un _bambino_. Catarina était idolâtre de son enfant; un regard, un baiser de Lorenzo, la consolaient de toutes ses peines. Rien ne lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait impossible quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour comme d’une tunique sacrée qui le préservât des outrages de l’homme et de la nature. Qu’elle était heureuse lorsque, vers le soir, elle s’asseyait à la porte de sa jolie petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne généreuse et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux! Les derniers rayons du soleil venant expirer sur les feuilles de la treille infiltraient dans ce réduit paisible une lumière douce et mélancolique. Un pauvre chardonneret aveugle chantait tristement dans sa cage et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, pressant entre ses mains sa tête charmante, lui disait de ces jolis riens, de ces ravissantes niaiseries de la tendresse maternelle, dans le dialecte le plus mélodieux qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «_Tesoro mio_, lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais me fuir, est-ce bien vrai, _viscere mie_?» Et, prenant au sérieux son propre badinage, elle fixait sur lui des regards attendris et pleins d’inquiétude. Le plus souvent ces mots sans suite étaient ajustés sur une cantilène suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ. Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait un soin extrême à remplir le cœur de son enfant de principes consolateurs. Dans l’effusion naïve de son âme, elle ne cessait de lui répéter: «_Lorenzo mio_, il faut être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien les petits enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand ils sont sages et qu’ils disent bien leurs prières, il les reçoit en paradis.

—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait Lorenzo.

—On y voit des anges et on y mange du pain d’or qui est plus doux que le miel, et si tu veux y aller aussi, il faut t’agenouiller soir et matin devant la _madonna_ et la prier de te prendre sous sa divine protection.»

Au nombre des qualités aimables qui distinguaient le jeune Lorenzo, nous aurions tort d’oublier une très-jolie voix de soprano et une mémoire heureuse qui retenait facilement les mélodies les plus fugitives. Sa mère, qui avait quelques notions de musique, avait préparé son instinct en lui chantant de ces jolies barcarolles vénitiennes dont elle était abondamment pourvue. Souvent la voix de la mère et celle du fils s’attiraient et se mêlaient ensemble comme deux rayons de lumière d’intensité différente. Ces petits concerts de famille, où dominaient les intervalles caressants de _tierce_ et de _sixte_, avaient établi la réputation de Lorenzo dans le village de La Rosâ. Il n’y avait point de fête à laquelle il ne fût invité, il n’y avait point de cérémonie où Lorenzo ne fît entendre sa jolie voix.