Le chevalier Sarti

Part 25

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«Monsieur le vicomte voudrait-il nous dire dans quelle histoire particulière il a trouvé que la république de Venise avait eu besoin de demander à la France des chefs pour la gouverner? dit le savant Mocenigo avec une feinte bonhomie qui cachait autant de finesse que de vrai savoir. Nous étions convaincus jusqu’ici par nos annales que Venise, encore au berceau de sa grandeur, sut résister aussi bien à la domination de Charlemagne qu’à celle de son fils Pépin, roi des Lombards, dont elle repoussa les attaques et incendia la flotte, au commencement du IX^e siècle. Monsieur le vicomte a interverti les rôles: il a sans doute voulu dire que la république de Venise, qui est le premier corps politique formé en Europe depuis la chute de l’empire romain, a presque toujours eu de bonnes relations avec la couronne de France. Notre politique, qui n’a jamais été, comme chez vous, un caprice de prince, mais le fruit de la sagesse et de la nature des choses, nous a fait souvent rechercher l’alliance de la France, et quelquefois aussi nous a imposé le devoir de combattre son ambition. Puisque l’histoire vous est si familière, continua Mocenigo avec cette ironie froide et polie qui caractérisait la plupart des grands seigneurs vénitiens, vous devez avoir lu dans Villehardouin, votre premier historien, comment, sans le concours de notre marine, les puissants barons de France n’auraient pas entrepris la conquête de Constantinople, qu’ils n’ont pas su garder. Un autre de vos historiens, Philippe de Commines, a dû vous apprendre également que le gouvernement de Venise, dont il parle avec une admiration intelligente, n’avait pas voulu se laisser entraîner à la remorque d’un roi aussi aventureux que votre Charles VIII. Enfin, monsieur le vicomte, si Venise a consenti à donner une de ses filles à un membre de la maison de Lusignan, comme elle a sanctionné plus tard l’alliance de Bianca Cappello avec le grand-duc de Toscane; si elle a reçu avec éclat le roi de France Henri III, dont elle a inscrit le nom sur son livre d’or; si elle a échappé à la ligue de Cambrai, formée contre elle par le roi Louis XII, donné des marques de sa munificence à Louis XIV en lui envoyant un des meilleurs tableaux de Paul Véronèse[47]; si enfin elle a tout récemment accueilli un des descendants fugitifs de ce prince, vous m’accorderez que ce sont là des actes politiques d’une puissance qui a toujours été maîtresse de sa destinée, et qui n’a jamais trouvé chez la France qu’ingratitude et souvent même hostilité, pour prix d’une pareille conduite. Un de nos ambassadeurs près du roi de France Henri II, Giovanni Soranzo, terminait une de ses dépêches par ces paroles dont les événements qui s’accomplissent aujourd’hui dans votre patrie, monsieur le vicomte, justifient la justesse: _È il proprio del Francese il pensar poco_.

—Vous êtes cruel, monsieur, et vous profitez de vos avantages en politique plus habile que généreux, dit le comte de Narbal en souriant. Toutefois permettez-moi de vous dire que ce qui se passe actuellement dans mon pays est bien moins une révolution locale, comme celles qui ont eu lieu depuis l’origine de la monarchie, qu’une évolution de l’esprit humain qui pourrait bien intéresser toutes les puissances de l’Europe. Ce n’est ni Voltaire ni Rousseau, comme le croient tant d’imbéciles, qui ont amené la crise formidable où nous sommes engagés, et dont je n’espère pas voir la fin. Ces deux grands philosophes n’ont été que les instruments du destin, ou, si vous aimez mieux, de la logique des idées. N’est-ce pas ainsi que, dans les arts et dans les lettres, lorsqu’une révolution est imminente dans les goûts du public, il se présente toujours un grand artiste pour l’accomplir?

—C’est parfait, s’écria l’abbé Zamaria, et cela est vrai surtout de l’art musical, dont l’histoire de Venise offre plus d’un exemple.

—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.

—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église de _San Geminiano_, où se trouve aussi celui de Lotti.

—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue fortement de la musique italienne proprement dite.

—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est que le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune manifestation du beau.

—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.

—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.

—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.

—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, remarqua le chevalier Grimani.

—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.

—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans notre patrie.

—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place d’avance.

—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.

Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.

Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante _conversazione_ devait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.

VII

LA MUSIQUE DE VENISE.

Rien n’était changé dans la situation des deux amants. Depuis que le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo comme un membre de sa propre famille, sans trop spécifier le caractère de cette adoption inattendue, le chevalier Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une sorte de personnage qui n’en était encore qu’aux premières faveurs de sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se voyaient-ils presque sans contrainte, et savouraient ces délices de l’espérance, qui valent souvent mieux que la possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé entre eux aucune parole significative, ils s’entendaient et n’osaient interrompre ce silence éloquent qu’impose le véritable amour. La veille du jour où devait avoir lieu la grande réunion qui forme le sujet de ce chapitre, Beata et Lorenzo avaient dîné ensemble chez les Grimani avec Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre San-Samuel avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani. On donnait une de ces pièces de la vieille comédie italienne, où l’imagination féerique de l’Orient se combinait avec la peinture des sentiments. Ce genre tout particulier, dans lequel l’improvisation du comédien joue un rôle non moins important que celle du virtuose dans les opéras italiens de la même époque, avait résisté à la réforme de Goldoni, et conservait toujours un grand attrait pour le public vénitien. La pièce était intitulée: _Lesbina o la Principessa innamorata_, «Lesbine ou la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un temps et dans un pays inconnus des historiens et des géographes. C’était l’œuvre d’un imitateur de Charles Gozzi, dont les _fiabe_ charmantes étaient aussi puisées à la grande source des légendes populaires. Lesbina, fille unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait dans les gardes de son père. Lorsque les gardes du roi Pamphile, précédés de joyeuses fanfares, passaient à l’heure de midi devant le palais, la princesse était toujours accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro, dont le bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait sur sa tête l’avaient séduite plus encore que sa bravoure éprouvée.

Un jour, Lesbina laissa tomber de son balcon un bouquet des fleurs les plus rares, que Leandro s’empressa de ramasser et de porter à la princesse. Celle-ci détacha une fleur de ce bouquet, et l’offrit au chevalier courtois en lui disant: «Conservez-la en souvenir de moi et de ce jour fortuné, où nos cœurs se sont entendus. Tant que vous resterez fidèle à ce souvenir, la fleur que je vous donne gardera sa fraîcheur, mais elle se flétrira aussitôt que vous m’aurez oubliée, ou que vous changerez de sentiment.» Leandro partit bientôt pour la guerre lointaine. Il vit des cieux nouveaux et des princesses plus jeunes et plus belles que ne l’était Lesbina. Son cœur ambitieux, et fragile aux séductions de la volupté, s’oublia; il fut infidèle, et la fleur perdit son éclat printanier. Lesbina attendait le retour de son cher Leandro. Des mois et des années s’étaient écoulés depuis son départ, sans qu’on eût reçu de ses nouvelles. Toujours accoudée au balcon de marbre, elle plongeait son regard dans l’horizon d’azur, et demandait aux passants d’une voix plaintive: «Ne voyez-vous rien venir? n’apercevez-vous pas au loin, dans un tourbillon lumineux, un beau cavalier portant une aigrette d’or?—Non, non, répondaient les passants: on ne voit que l’espace infini, on n’entend que le bruit du jour qui expire.» Enfin, perdant l’espérance de revoir jamais celui qui avait emporté son cœur, Lesbina dut se résoudre à épouser l’homme que lui avait choisi son père. Le jour des noces arrivé, le palais du roi se remplit de chants joyeux: seule, la princesse Lesbina était triste et taciturne au milieu de la foule empressée; elle regardait autour d’elle, et semblait attendre qu’un inconnu vînt interrompre la fête et empêcher le sacrifice. Le soir, pendant que toute la cour dansait aux sons d’une musique enivrante, Lesbina descendit dans le parc pour y soulager son cœur; elle aperçut, sur un arbre qui était à sa portée, un bel oiseau au plumage d’or qui tenait une fleur toute semblable à celle que Leandro avait emportée à la guerre. Lesbina voulut prendre l’oiseau mystérieux, qui s’enfuit devant elle, et qu’elle poursuivit d’arbre en arbre jusqu’au bout du parc, puis au delà du royaume de son père et jusqu’au bout du monde, qu’elle parcourut ainsi sans s’en apercevoir. Arrivée aux confins de la terre, l’oiseau d’or disparut devant ses yeux. Ne pouvant plus retourner sur ses pas, la princesse continua son voyage douloureux à travers les astres qui remplissent l’immensité des cieux. Frappant à la porte de chaque planète, elle demandait d’une voix pleine d’anxiété: «Avez-vous vu passer un oiseau au plumage d’or, portant une fleur?—Oui, lui répondait-on; mais il s’est envolé vers d’autres climats!» Poussée par la force invincible du sentiment, la princesse traversa les mondes innombrables, faisant la même question et recevant toujours la même réponse: «Il s’est envolé vers d’autres climats!» Elle parvint ainsi jusqu’aux portes du paradis, où l’ange qui en gardait l’entrée lui répondit enfin: «L’oiseau que tu cherches et que tu poursuis, ô belle enfant, n’a jamais existé. C’est une vision, une chimère de ton cœur; mais la foi que tu as eue dans la constance de Leandro, dont l’oiseau mystérieux représente le génie, t’a donné la force de t’élever jusqu’à ce séjour bienheureux, qui seul renferme des fleurs et des amours éternelles.»

Cette légende, entremêlée de lazzis populaires, traversée par les quatre masques de la comédie italienne, renfermait des scènes intéressantes qui avaient affecté Beata. Elle revint toute triste au palais, et c’est l’âme remplie de douloureux pressentiments, que la fille du sénateur assista à la grande soirée qui précéda le départ de Lorenzo, et où l’abbé Zamaria va raconter les vicissitudes de la musique de Venise.

De toutes les villes qui se sont élevées dans le monde par la volonté d’un conquérant ou par un caprice de la fortune, Venise est la plus extraordinaire. Née comme une fleur sur des rochers déserts, au fond d’un golfe tout rempli de souvenirs mythologiques, elle s’y est développée sous la double influence de la nécessité et d’un rayon de la civilisation grecque, qui s’était fixée sur ces rivages hospitaliers. Après avoir lutté contre les premières difficultés, après avoir hésité pendant quatre cents ans sur le choix du lieu qui devait être le siége définitif de la colonie naissante, abandonnant tour à tour Héraclée et Malamocco, dont on avait reconnu les inconvénients, la république vit son neuvième doge, Ange Partecipatio, fixer les destinées de Venise sur un groupe de soixante petites îles, et faire construire, en 810, sur la plus grande de toutes, le Rialto, un palais princier au même emplacement qu’il occupe aujourd’hui. Telle fut l’origine modeste de cette ville merveilleuse dont la grandeur inespérée s’explique par la fatalité des circonstances qui la condamnaient à subjuguer ses voisins pour sauvegarder son indépendance. Aussi, dès la fin du X^e siècle, Venise avait purgé l’Adriatique des pirates qui l’infestaient, conquis la Dalmatie, et pris possession de ce golfe qui lui appartenait par le droit que donne la force qui protége et civilise. Au XI^e siècle, elle suivit le grand mouvement des croisades, comme une puissance politique qui se sert des sentiments religieux sans s’y abandonner entièrement; elle établit des comptoirs dans tout l’Orient, et prit une bonne part des dépouilles de l’empire grec. Forte alors de ses colonies lointaines, de ses richesses et de ses institutions, qui avaient suivi les transformations de sa fortune, la république tourna son ambition vers la terre ferme, et devint à la fin du XIV^e siècle un des premiers États de l’Italie. Se mêlant aux intérêts compliqués de la Péninsule, elle sut résister à la papauté, dont elle repoussa toujours les prétentions temporelles, combina des alliances avec les grandes puissances de l’Europe qui se disputaient la possession de ce beau pays, servit de barrière à la chrétienté contre la barbarie des Turcs, gagna la bataille de Lépante, et atteignit un si haut degré de prospérité matérielle et de grandeur morale, qu’elle excita l’admiration des plus nobles esprits et la jalousie des puissances rivales, dont Machiavel s’est fait l’interprète[48]. Il ne fallut rien moins qu’une révolution dans es connaissances de l’esprit humain, la découverte du cap de Bonne-Espérance et celle d’un monde nouveau, pour affaiblir cette fière république de patriciens, qu’une autre révolution plus formidable encore, celle de 1789, devait effacer de la liste des nations. Entre ces deux époques, dont l’une ouvre l’ère de la Renaissance et l’autre ferme le XVIII^e siècle, il s’écoule quatre cents ans, pendant lesquels Venise, sans se faire illusion sur la gravité des événements qui changent l’économie de l’Europe[49], déploie toutes les magnificences de son génie industrieux, cache sa décadence politique et commerciale sous un luxe de fêtes et de chefs-d’œuvre incomparables, et se meurt lentement, le sourire sur les lèvres, pour nous servir du mot de Salvien sur l’empire romain: _Moritur et ridet_.

Deux influences se font remarquer dans la civilisation de Venise et partagent son histoire en deux grandes époques, qui lui donnent une physionomie particulière: l’influence de l’Orient, avec lequel elle se trouve tout d’abord en contact et qui se prolonge jusqu’au XIV^e siècle, alors qu’elle devient une puissance territoriale; celle de l’Occident, dont l’esprit et le goût la pénètrent sensiblement du XV^e au XVII^e siècle, et produisent l’âge d’or qu’on appelle la Renaissance. Touchant à la Grèce par sa position géographique, Venise lui emprunte sa légende héroïque, et se rattache à son passé glorieux par la poésie, par la religion, par l’art, la science et les intérêts. Non-seulement les monuments publics, tels que la basilique de Saint-Marc, le palais ducal et ceux de plusieurs grandes familles qui ont été construits avant le XV^e siècle, témoignent de la prépondérance du goût oriental aussi bien dans le style de l’ensemble que dans les détails de l’ornementation; les institutions, les mœurs, les costumes, et jusqu’à la langue, prouvent encore que Venise est fille de la Grèce antique et chrétienne, dont elle s’est approprié les dépouilles et le génie[50]. Dès le VI^e siècle, une colonie d’artistes grecs viennent orner de mosaïques les églises de Grado et de Torcello; une autre colonie, plus nombreuse, est appelée à la fin du XI^e siècle par le doge Selva pour embellir l’église qui avait été élevée à la fin du IX^e siècle au patron de la république, d’après un décret qui ordonnait de bâtir un temple qui n’eût pas son pareil au monde, _un tempio senza uguale al mondo_. La conquête de Constantinople par les croisés en 1204, la prise de cette même ville par les Turcs en 1453, la possession de la Morée, l’acquisition de l’île de Chypre, ont maintenu entre la Grèce et la reine de l’Adriatique une filiation historique, intellectuelle et morale, que Venise se plaisait à faire remonter jusqu’à la grande catastrophe des temps héroïques, la chute de Troie[51].

En fixant le siége de sa puissance politique en Italie, le christianisme n’avait jamais pu en extirper compléte l’esprit de la civilisation qu’il venait de renverser. La langue latine, en devenant pour la seconde fois la langue catholique par excellence, avait perpétué au sein de l’Église les souvenirs, les arts et presque tous les éléments du vieux monde qu’on avait détruit. Les peuples du Nord qui s’établirent successivement sur ce sol fatigué par tant de vicissitudes historiques subirent l’ascendant moral des vaincus, et, loin de vouloir transformer à leur image le pays qu’ils avaient conquis, ils se firent les conservateurs jaloux des débris de l’empire romain. Telle fut la mission de Théodoric, et surtout de Charlemagne, qui essaya naïvement de reconstituer l’empire des Césars au sein du catholicisme. Aussi le moyen âge n’eut-il pas en Italie ce caractère étrange de brusque solution avec le passé qu’il offrit dans le reste de l’Europe. La société nouvelle ne rompit jamais ouvertement avec le paganisme, dont elle s’était approprié les traditions sans en méconnaître le bienfait. Les deux plus grands génies de l’Italie catholique, saint Thomas d’Aquin et Dante, expriment admirablement cette alliance des deux civilisations, dont l’une se reconnaît fille de l’autre. Si le maître de la scolastique s’appuie de l’autorité d’Aristote pour éclaircir les mystères de la foi, Dante n’ose s’aventurer dans la cité nouvelle sans être guidé par le doux Virgile:

Che spande di parlar si largo fiume.

Quatre grands événements qui se succèdent dans l’espace de cinquante ans marquent la fin de ce moyen âge ténébreux, _caliginoso_, comme le qualifie un poëte du temps, et préparent l’éclosion de la Renaissance, dont le nom indique si bien le caractère. L’invention de l’imprimerie en 1450, qui arme l’esprit humain du levier que rêvait Archimède; la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, qui répand en Europe les débris féconds de la civilisation grecque; la découverte de l’Amérique en 1492, qui recule les limites de l’univers, et la réforme de Luther en 1517, qui introduit pour la seconde fois dans le monde catholique romain le principe de liberté qui finira par le dévorer; ces événements, qui semblent indépendants les uns des autres, sont la révélation d’un besoin de curiosité qui travaille les générations nouvelles, et que l’autorité ne peut plus satisfaire.