Part 23
«La fugue n’est donc pas ce qu’un vain peuple pense, continua l’abbé en déposant sur la table de nuit la _cartella_ qu’il tenait à la main. Les maîtres qui ont fixé les règles de cette charpente de toute composition musicale ne les ont pas plus inventées qu’Aristote n’a inventé les lois du syllogisme, dont il a signalé l’existence au fond de la raison. Seulement il est arrivé dans l’histoire de la musique ce qu’on remarque dans l’histoire de la philosophie et de la littérature: il y a eu une période de labeur pédantesque pendant laquelle les doctes, absorbés qu’ils étaient par l’attrait nouveau de l’harmonie naissante, se sont complu dans la combinaison abstraite des sons et ont perdu de vue le but suprême de l’art, qui est de charmer l’imagination et d’exprimer les mouvements de la vie. Pendant cette période, d’ailleurs nécessaire, qui est une sorte d’adolescence de l’esprit humain, les compositeurs savants, qui, chose étonnante, étaient pour la plupart des étrangers, des _Fiaminghi_, se jouaient avec les formes arides du contre-point, comme les docteurs de l’Église abusaient de l’argumentation logique. Le règne de la scolastique musicale, qui a duré à peu près trois cents ans, depuis le commencement du XIV^e siècle jusqu’à la fin du XVI^e, a préparé l’épanouissement de la Renaissance, où les formes élaborées du contre-point et de la fugue qui les résume toutes, comme le syllogisme résume toute la logique, ont été mises au service de l’imagination et du sentiment. Tel est le phénomène qui s’est produit aussi dans les lettres et dans les arts. Palestrina est à Okeghem[42] ce que Dante est à saint Thomas d’Aquin et Raphaël à Cimabue, des poëtes qui succèdent à des argumentateurs, et qui recouvrent la charpente de la scolastique des couleurs de la vie.
«Et maintenant, cher Lorenzo, il faut t’élancer dans la carrière. Tu sais écrire, tu connais les maîtres; marche donc hardiment sur les flots, et mets-toi à composer des opéras bouffes, des opéras seria, des oratorios, des messes, des motets, tout ce que tu voudras, mais surtout des opéras bouffes; car je t’avoue que la musique me paraît bien plus destinée à réjouir le cœur qu’à nous faire porter, comme on dit vulgairement, le diable en terre. Va, mon enfant, fais honneur à ton maître, et puisses-tu devenir un second Buranello, qui ajoute un nouvel éclat à la gloire de Venise!
—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour prendre une détermination.
—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.
—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....
—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit, un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal de Scarlatti, _Cor mio_ par exemple, qui est une fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le _Miserere_ de Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.
—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute jamais.
—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept ans.
—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition d’une nature différente.
—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ce que tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et les _prime donne_ sont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.
—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de son maître.
—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle, _per Bacco!_ tu le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.
—Je ne songe pas plus à la Vicentina qu’à la carrière de compositeur, qui ne saurait satisfaire aux aspirations de mon cœur et de mon esprit, répondit Lorenzo avec une fermeté inusitée.
—Qu’est-ce que j’entends? dit l’abbé Zamaria en croisant les bras sur sa poitrine. La musique, la gloire d’un Marcello, d’un Lotti, d’un Buranello, d’un Cimarosa, ne sont pas dignes de fixer l’ambition de _monsieur_ Lorenzo Sarti? _Gesù Maria!_ quel serpent ai-je donc réchauffé dans mon sein?»
Et, sautant précipitamment hors de son lit sans se donner le temps de prendre aucun vêtement, il se mit à cheval sur une chaise qui était devant son clavecin, et chanta à pleine voix un fragment d’un délicieux trio de Clari:
Addio, campagne amene, Dove già lieto pascolai l’agnelle[43],
avec un feu, une passion et un entrain qui faisaient tressaillir sa frêle charpente et la petite bosse qu’il avait sur les épaules.
«Trouverais-tu au-dessous de la dignité de pouvoir composer un pareil chef-d’œuvre de grâce?» dit-il en se tournant vers Lorenzo, dont la contenance était fort embarrassée en voyant la singulière posture de l’abbé à califourchon sur une chaise.
Sur ces entrefaites, on frappa à la porte, et le vieux Bernabo entra dans la chambre en disant: «Signor Lorenzo, Son Excellence vous demande ainsi que monsieur l’abbé.
—Diable! répondit Zamaria un peu confus de sa toilette qui fit sourire le _cameriere_, que nous veut-il donc?»
Lorenzo, un peu inquiet de l’invitation qu’il venait de recevoir, descendit au premier étage et fut introduit auprès du sénateur dans la grande bibliothèque du palais, où il se tenait le plus habituellement. Il était assis auprès d’une table chargée de livres et de papiers, dans un grand fauteuil de cuir noir surmonté de ses armes sculptées en bois. Sa fille était à côté de lui, parcourant un recueil de vieilles estampes. Sa tête blanche, sa physionomie sévère, son maintien grave, où l’âge, l’expérience et l’autorité avaient imprimé leurs traces indélébiles, ne faisaient que mieux ressortir les cheveux blonds, abondants et ornés de fleurs, la grâce et la jeunesse enchantée de Beata.
«Asseyez-vous,» dit le sénateur à Lorenzo, dont l’émotion s’était accrue en la présence de Beata, qui n’avait osé lever les yeux sur lui.
On attendait l’abbé Zamaria, qui s’habillait, et pendant ce temps Lorenzo, plein d’anxiété sur la scène qui allait suivre, regardait vaguement les belles reliures qui remplissaient les rayons de la bibliothèque, l’une des plus riches et des plus choisies de Venise. Les bibliothèques étaient nombreuses dans une ville qu’on avait surnommée la librairie du monde, et où l’imprimerie fut introduite dès l’année 1459. Indépendamment de la grande bibliothèque de Saint-Marc, qui doit son origine au don que fit Pétrarque de ses manuscrits à la république en 1380, et de celle de Saint-Georges, fondée par la reconnaissance de Cosme de Médicis, qui avait trouvé à Venise une hospitalité généreuse; indépendamment des académies, des couvents et d’autres institutions publiques qui possédaient des collections de livres assez remarquables, les grandes familles mettaient leur vanité à former des bibliothèques qui leur étaient un titre à la considération générale. On citait, parmi ces bibliothèques particulières, celle de Pier Grimani, qui fut élu doge en 1752, celle de la famille Nani, et surtout la fameuse collection des Pisani, qui était connue de toute l’Italie. La bibliothèque de la famille Corneri, qui s’éteignit en 1798, était remarquable par ses richesses musicales. On citait encore la bibliothèque des Tiepolo, qui provenait de celle des Contarini, les collections de Joseph Farsetti, de François Pesaro, d’Antoine Cappello, de Sébastien Zeno, cousin de notre sénateur, qui possédait les plus belles éditions des Alde, ces illustres imprimeurs et savants de Venise.
La bibliothèque du sénateur Zeno, qui était sous la direction de l’abbé Zamaria, formait une vaste salle carrée, divisée en compartiments, dont chacun était consacré à une branche particulière des connaissances humaines. Ces divisions étaient classées d’après une loi de succession qui les reliait autour d’un principe générateur, de manière à former un véritable tableau de la civilisation vénitienne. Au premier rang, dans le compartiment d’honneur, qui servait de point de départ, comme l’idée fondamentale de la hiérarchie, étaient placés les historiens, et surtout les historiens de Venise, depuis les chroniqueurs obscurs des premiers siècles de la république jusqu’à André Dandolo, qui en est l’Hérodote, et depuis ce contemporain de Pétrarque jusqu’à Bernard Justiniani, le premier historien critique de la ville des doges. La science politique, qui a sa source dans l’expérience, venait après l’histoire et contenait, indépendamment des œuvres de Platon, d’Aristote et de Cicéron, celles de Machiavel et de son contradicteur Paul Paruta, né à Venise en 1540 et mort dans cette même ville en 1598, après avoir rempli les plus hauts emplois de la république, dont il défendit la constitution dans son livre célèbre: _Discours politiques_ (_Discorsi politici_). A côté des œuvres de Paruta étaient celles de Sarpi, l’historien indépendant du concile de Trente et le théologien de la république contre les prétentions de la papauté. Les écrits politiques de Paul et Dominique Morosini, de Luccio Durantino, de Scipion Anmirato, de Botero, et l’ouvrage de Donato Giannoti Fiorentino, _della Repubblica e Magistrati di Venezia_[44]; les travaux de jurisprudence, les lois et décrets qui règlent les intérêts de la vie civile, collections nombreuses et confuses que le temps avait formées, et où la coutume jouait un plus grand rôle que la doctrine, complétaient le compartiment consacré à la science politique. Dans un rayon de ce compartiment, on voyait un grand in-folio, les _Statuts et Fondements sur les navires et autres bâtiments_ (_Statuta et Fundamenta super navibus et aliis lignis_), publié par le doge Renier Zeno, le 6 août 1255.
Les voyageurs vénitiens, qui ont précédé tous les autres dans la connaissance des mœurs, des usages des peuples de la terre, remplissaient toute une division de la bibliothèque. Les Nicolo, Matteo et surtout Marco Paolo, étaient placés sur le premier rayon. Il y avait là aussi le livre sur la Palestine que Marin Sanudo présenta au pape Jean XXII, en 1321, _Liber secretorum fidelium crucis_, suivi des ouvrages des deux Zeno, frères du fameux Charles Zeno, qui sauva la république au combat naval de Chioggia contre les Génois. Les aventures de Nicolas Conti, le voyage d’Alvise da Mosta en Flandre et en Afrique, celui de Marco Caterino en Perse et de Giosafat Barbaro en Asie, complétaient la série de ces glorieux et infatigables aventuriers que Venise lançait sur tous les points du globe. La médecine, la géographie, les sciences naturelles et les sciences exactes, formaient la transition entre les moralistes, les économistes, les financiers et la littérature proprement dite. Celle-ci, reléguée au second plan, comme un luxe de l’esprit qui ne peut se produire qu’après l’affermissement des sociétés civiles, remplissait une division considérable. Le premier compartiment était consacré à la littérature _della nobiltà veneziana_, aux ouvrages produits par de nobles Vénitiens, parmi lesquels brillait l’_Histoire de la littérature vénitienne_ par Marco Foscarini, monument inachevé d’érudition et de patriotisme. Venaient ensuite les œuvres d’Apostolo Zeno, critique et poëte fécond, qui a précédé Métastase dans le drame lyrique, et divers poëmes, notamment en dialecte vénitien, une chanson de l’année 1277, et une autre à la louange de Venise, de 1420. Au nombre des ouvrages en prose qu’a produits le dialecte vénitien, on voyait _il Milione_ de Marco Paolo, et _il Libro delle Uxance dello imperio di Romania_. Les arts avaient leurs représentants, et l’_Histoire de la peinture vénitienne_ par Zanetti, celle des _architectes vénitiens_ par Temanza, se trouvaient au milieu des œuvres du comte Algarotti, qui a beaucoup écrit sur les beaux-arts. La division consacrée à la musique était incontestablement la partie la plus intéressante de cette grande collection de livres, formée par les soins de l’abbé Zamaria; elle renfermait des trésors d’érudition. Les théoriciens grecs, Aristoxène, Euclide, Nicomaque, Alypius, Gaudence, Bachius, Aristide, Quintilien, publiés par Meibomius en 1652; les travaux de Doni et de Burette sur la musique des anciens; les théoriciens du moyen âge réunis dans la compilation de l’abbé Gerbert, _Scriptores ecclesiastici de Musica sacra_, qui est de l’année 1784; l’_Histoire de la musique_ du P. Martini, celle de Burney, que l’abbé Zamaria avait connu personnellement, l’_Histoire_ de Hawkins et le premier volume de celle de Forkel, qui parut en 1788, occupaient le premier rayon. Le second était rempli par les théoriciens pratiques, Vanneo, Zarlino, Tartini, le P. Martini (_Saggio di contrappunto_), et une infinité d’autres qu’il est inutile de citer. Les compositions de tous les maîtres de l’école vénitienne, depuis l’invention de la gravure par Ottavio Petrucci de Fosonbrone, qui vint apporter à Venise sa merveilleuse invention, jusqu’à Furlanetto, qui en est le dernier représentant, remplissaient les autres compartiments avec un luxe de notes et de commentaires qui étaient souvent consultés par les érudits et les amateurs. Au-dessus de cette magnifique bibliothèque, on lisait en lettres d’or ces vers d’un poëte latin du XV^e siècle, le Mantuan:
Semper apud Venetos studium sapientiæ et omnis In pretio doctrina fuit; superavit Athenas Ingeniis, rebus gestis Lacedemona et Argos.
L’abbé étant enfin descendu, le sénateur lui dit d’un ton affectueux: «Assieds-toi, abbé, car ta présence est nécessaire ici.»
A ces mots, Lorenzo fut saisi d’un redoublement de frayeur. Qu’allait-il donc se passer? Le sénateur avait-il appris quelque chose du mystérieux roman qui s’était noué entre Beata et le fils de Catarina Sarti? Tognina avait-elle trahi le secret de son amie? La promenade faite à Murano avait-elle éveillé la vigilance paternelle? Pâle et tremblant sur les suites d’une scène qui paraissait combinée pour frapper un coup décisif, Lorenzo ne voyait plus distinctement aucun objet, et tout son sang avait reflué dans son cœur agité. Beata, qui n’était pas moins inquiète, était restée penchée sur le recueil de vieilles estampes, qu’elle faisait semblant d’admirer.
«Vous savez, dit froidement le sénateur en s’adressant à Lorenzo, ce que j’ai fait pour vous? Fils d’un ancien client de la maison Zeno, je vous ai recueilli et j’ai payé une dette de reconnaissance à la mémoire de votre père, en vous offrant les moyens de vous élever au-dessus de votre condition. En cela j’ai obéi à l’esprit de l’aristocratie vénitienne et particulièrement à celui de ma famille, qui a toujours employé son crédit et sa fortune à augmenter le nombre de ses serviteurs ou de ses obligés. Il y a près de six ans que vous êtes dans ma maison, vivant de ma vie, sous la tutelle de l’abbé Zamaria, que voici, et de ma fille, qui a bien voulu prendre soin de votre éducation.»
Le sénateur s’arrêta, et, regardant de nouveau Lorenzo avec sévérité, il ajouta, après un court silence qui parut un siècle au pauvre jeune homme: «Eh bien! je suis content de vous; vous vous êtes montré digne de mes bontés. Votre application, votre intelligence et la soumission de votre caractère vous ont acquis de nouveaux titres à ma bienveillance; c’est pourquoi j’ai résolu de resserrer les liens qui vous attachent à ma famille.»
Ce fut un coup de théâtre que ces paroles, prononcées lentement, avec autorité, et la baguette de Moïse ne fit pas sortir plus promptement l’eau du rocher que l’espérance ne jaillit alors du cœur de Lorenzo et de celui de Beata, qui leva sa tête charmante et projeta sur son père un long regard, où l’étonnement se mêlait à la piété.
«J’ai obtenu pour vous, continua le sénateur, le titre de chevalier de l’Étole d’or, qui appartient à ma famille depuis longtemps ainsi qu’à plusieurs autres grandes maisons, et j’attache à ce titre une pension (_una mesata_) qui vous permettra de le soutenir honorablement[45]. Dès ce jour, vous faites donc partie intégrante de la noblesse vénitienne, à laquelle vous teniez déjà par votre naissance, et il importe que vous sachiez quels devoirs cette nouvelle qualité vous impose.
«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc accomplit une révolution qui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre sa domination sur l’Italie. La _serrata_ du grand conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont les _murazzi_ qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée, les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la place Saint-Marc: _Cui nescio an terrarum orbis parem habeat_.