Part 22
Cette repartie fit sourire Beata, tandis que Lorenzo, poursuivant son idée avec enthousiasme: «Oui, dit-il, la poésie est l’essence de toutes les choses grandes et belles; elle rayonne avec la lumière, elle éclate dans un ciel étoilé: nous la respirons avec la brise; elle flotte comme une vapeur dans l’espace infini, dans l’horizon de la mer profonde, dans une vallée riante, au fond d’un précipice qui vous donne le vertige, dans le mouvement et dans le repos, dans le bruit et dans le silence extrêmes; on la trouve dans un tableau, dans un livre, dans un cœur épris d’un objet unique et charmant: car la poésie, c’est l’amour!
—Peste! dit Tognina, décidément, mon cher Lorenzo, vous êtes plus fort que _san Paolo_ et _san Pietro_, et cela vaut bien que je m’acquitte entièrement de ma commission.»
Prenant Lorenzo par la main, elle déposa sur son front un gracieux baiser. Beata détourna la tête pour cacher la rougeur qui vint illuminer tout à coup son beau visage. Il y eut un moment de silence et d’embarras pendant lequel la fille du sénateur s’éloigna pour parler au _cameriere_, et lui demander quel cabinet on pouvait mettre à sa disposition. Le _cameriere_ répondit, comme s’il eût deviné la pensée secrète de la _gentildonna_:
«Je vous donnerai le _camerino_ où j’ai déjà eu l’honneur de servir _il giovine cavaliere_ qui vous accompagne.
—C’est bien, dit Beata, celui-là ou un autre, peu importe.»
Innocent mensonge qui servait à dissimuler la véritable intention de sa démarche! Après quelques tours de jardin, on fit une station sous un joli bosquet, où Tognina détacha une branche de chèvrefeuille et la mit à la boutonnière de Lorenzo en disant: «Qu’elle soit un gage de notre amitié (_della nostra fratellanza_)!» faisant allusion à la cérémonie du jour.
Par ces petits manéges de galanterie, Tognina cherchait à dissiper la réserve de son amie et à exciter son cœur, dont elle possédait maintenant le secret, à plus d’abandon: pensée délicate, qu’une femme seule peut concevoir. Lorenzo était dans un ravissement inexprimable. L’arrivée de Tognina à Venise, ses familiarités aimables, les questions qu’elle lui avait adressées, la brusque disparition de l’abbé Zamaria, la contenance moins sévère de Beata après l’épisode du serrement de main, enfin tous les incidents de la journée lui paraissaient révéler l’intention de confirmer son bonheur et d’enhardir ses espérances. Aussi avait-il peine à contenir sa joie, et son imagination, toujours un peu romanesque, se plaisait à voir dans le baiser de Tognina et dans la branche de chèvrefeuille qu’elle avait placée à sa boutonnière une réponse indirecte que faisait Beata à la lettre qu’il avait osé lui écrire. Cela donnait à son esprit une liberté d’allure qu’il n’avait jamais eue qu’avec la Vicentina, et qui surprit la fille du sénateur non moins que son amie.
On vint avertir que la collation était prête, et tous trois se rendirent dans le _camerino_ qui leur était désigné. C’était le même où Lorenzo s’était trouvé avec la _prima donna_, ce qu’il reconnut aussitôt à quelques détails d’ameublement et au campanile de Saint-Marc, qui pointait hardiment à l’horizon d’azur. Une petite table, placée près de la fenêtre qui ouvrait sur la mer, était chargée de fruits, de pâtisseries, de plusieurs flacons d’un vin doré qui pétillait comme la flamme, et de quelques vases de fleurs qui se détachaient sur la blancheur du linge comme une aspiration généreuse dans une vie de labeur. Ces jeunes filles, d’une physionomie si différente, assises autour d’une table qui réjouissait le regard, ayant en face d’elles un jeune homme de dix-sept ans, que le souffle de l’amour épanouissait comme un arbrisseau à la séve trop vivace, présentaient une de ces scènes de printemps telles que le Giorgione aime à les reproduire dans son œuvre, qu’on devrait intituler _un rêve de sociabilité élégante_.
«Signor Lorenzo, dit Tognina en lui montrant un bouquet de cerises quelle se disposait à manger, je voudrais bien savoir s’il y a de la poésie là dedans, puisque vous en trouvez partout!
—Sans doute, répondit-il avec assurance, car elles sont aussi belles que bonnes, et aussi agréables au goût qu’à la vue.
—Mais, répliqua la jeune fille avec cet instinct logique qui est le propre des femmes et des enfants, si le fruit délicieux que vous me voyez croquer avec tant de plaisir n’était que bon, et qu’il fût privé de cette couleur de pourpre qui semble empruntée aux rayons de l’aurore, aurait-il encore le privilége d’être ce que vous appelez poétique?
—Vous qui traitiez tout à l’heure Platon de vieux radoteur, répliqua Lorenzo, visiblement préoccupé de la subtilité d’une pareille question, vous ne vous doutez pas que vous venez de laisser échapper de vos lèvres de rose un des artifices de sa dialectique. Vous parlez comme Socrate, ma chère, et vos beaux yeux prêtent à l’argument que vous me lancez à la tête une force qu’il n’avait pas dans la bouche du maître de Platon. C’est vous dire, continua Lorenzo, que la beauté de la forme ajoute un grand prix à la valeur des choses, et que si les cerises que vous écrasez entre vos petites dents d’ivoire n’étaient que simplement succulentes, elles n’auraient pas le privilége d’éveiller en nous une image de fraîcheur et d’élégance qui sourit à notre esprit. Ce qui est utile peut être quelquefois revêtu de beauté, tandis que le beau est toujours utile. Le but suprême de nos efforts est d’arriver au beau à travers l’utile.
—Mais où donc est la poésie dans tout ce verbiage? répliqua Tognina en regardant Beata, qui découpait _una fugazza_, une brioche de Vicence. Et comment la poésie est-elle la même chose que l’amour, deux mots parfaitement obscurs, et que je comprends aussi peu l’un que l’autre?
—Si cela était vrai, répondit Lorenzo, vous seriez comme les roses qui remplissent ces vases, ou comme le vin généreux qui me communique sa chaleur bienfaisante; vous n’auriez pas conscience du parfum que vous répandez ni du feu qui jaillit de vos regards. Tel est aussi le caractère de la poésie, qui est l’essence de l’être, comme dirait Platon, le parfum ou le rayonnement de la beauté, qu’on ne peut voir sans l’aimer. Chrysalide enfermée dans sa coque d’or, la poésie s’en échappe et devient un papillon céleste qu’on appelle l’amour. Voilà les transformations successives que subit en nous le sentiment vague d’abord que nous inspire la beauté, s’élevant des limbes de l’instinct et des sensations confuses aux régions de la pure connaissance. Telles sont aussi, assure-t-on, les épreuves diverses qui seront imposées à notre âme avant qu’il lui soit permis de contempler face à face celui qui est la source de l’amour éternel.
«Oui, continua Lorenzo, il n’y a que le beau qui soit impérissable et fécond dans ses résultats; voilà pourquoi la poésie, qui en émane et qui nous révèle son existence, est plus utile et plus vraie que l’histoire. Que m’importe la vie d’un homme qui ne renferme pas une heure de poésie et d’amour? Qu’ai-je besoin de consulter les annales d’un peuple qui broute et digère comme le castor, s’il n’a pas accompli quelques faits importants qui le recommandent à mon admiration? Pourquoi notre esprit est-il invinciblement attiré vers la Grèce et sa merveilleuse civilisation, si ce n’est parce que cette terre bénie du ciel a donné le jour aux plus beaux génies de l’humanité, parce que ses héros, ses poëtes et ses philosophes ont été les instituteurs du genre humain? Savez-vous bien que c’est la lecture d’Homère qui a inspiré à l’élève d’Aristote l’ambition de s’élever jusqu’à l’idéal d’Achille, que c’est l’exemple d’Alexandre qui a suscité César, lequel a été à son tour le père spirituel d’une nombreuse postérité d’intelligences souveraines? L’histoire est l’écho stérile de ce qui a été, tandis que la poésie est l’intuition de ce qui doit être et sera un jour. La civilisation n’est pas autre chose que la réalisation scientifique d’un rêve divin, ce qui a fait dire à Platon que _toute invention est poésie, et que tous les inventeurs sont poëtes_. En effet, la poésie est comme un levain qui se retrouve dans toutes les combinaisons de l’esprit humain; c’est le dernier résultat des plus sublimes efforts de la pensée. Dante, ce poëte de mon cœur, qui a mêlé la doctrine de Platon à celle de l’Évangile, ne doit-il pas son génie à un sourire de l’Amour?
Poco s’offerse a me cotal Beatrice ...Raggiandomi d’un riso, Tal che nel fuoco faria, l’uomo felice.
«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité que je goûterai dans ce monde.»
A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter cette scène muette, qui était pourtant assez significative.
Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher au cœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention de lui adresser la parole, un _barcarol_, qui errait à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention de nos trois convives:
La luna è bianca..., Il sole è rosso..., Lo sposalizio si farà.
La luna dice al sole: Il lume tuo mi schiarerà.... E Gesù Cristo ci benirà....
—E molti figli nascerà ... _Viva san Marco_[38]!
répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit; ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait amenés.
La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles et les événements qui séparent ces deux âmes si différentes au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de traverser la vie:
Quali colombe dal desio chiamate, Con l’ali aperte e ferme al dolce nido Volan per l’aer dal voler portate;
«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux nid[39].»
VI
L’ARISTOCRATIE DE VENISE.
La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait la _fiera della Sensa_, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe de _Dédale et Icare_, qui commença la réputation de Canova. On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur _zendaletto_ ou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine dentelle nommé _baute_, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme un _festeggiamento_, une continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.
Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la fin de la foire _della Sensa_, Lorenzo entra un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant, selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur la _cartella_ que lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirer _la navicella del tuo ingegno_, comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’un _brontolone di contrappunto_, un radoteur de contre-point, et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient un _fiasco_ épouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit dans son _Art poétique_:
Natura fieret laudabile carmen, an arte, Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena, Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic Altera poscit opem res, et conjurat amice.
Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres termes:
Aide-toi, le ciel t’aidera;
tant il est vrai, mon cher enfant, que les principes les plus abstraits de l’esprit humain ont leur source dans le sens commun!
«Garde-toi donc bien, continua l’abbé, d’imiter l’exemple de ces jeunes compositeurs du jour, qui parlent avec un suprême dédain de ce qu’ils appellent les combinaisons abstruses du contre-point. C’est absolument comme s’ils se moquaient de la logique de l’esprit humain; car le contre-point, dont l’étymologie, _punctum contra punctum_, indique un vieux système de notation[40] qui a précédé les premiers tâtonnements de l’harmonie, n’est rien moins que l’ensemble des lois qui règlent la marche des sons entendus simultanément. Ce que les théoriciens des IX^e, X^e et XI^e siècles, tels que Hucbald, Gui d’Arezzo, Francon de Cologne et Jean Cotton, nommaient tour à tour _organum_, _diaphonie_, et plus tard _dechant_ (_discantus_), est le germe des différentes espèces de contre-points, simples ou fleuris, qui sont arrivés jusqu’à nous et qui nous enseignent l’art de combiner les sons et de former un concert harmonieux. Je pourrais citer telle définition de la _diaphonie_ faite par Jean Cotton, au milieu du XI^e siècle, qui ne s’éloigne guère de celles que donnent Zarlino et le P. Martini d’une espèce de contre-point fleuri simple. Il dit, par exemple: «La diaphonie est un ensemble de sons différents convenablement unis. Elle est exécutée au moins par deux chanteurs, de telle sorte que, tandis que l’un fait entendre la mélodie principale, l’autre, par des sons différents, circule convenablement autour de cette mélodie, etc.» Ce que Dante a exprimé admirablement dans les trois vers suivants:
E come in fiamma favilla si vede, E come in voce voce si discerne, Quand’ una è ferma e l’altra va e riede[41].
Dans l’ordre de la succession, qui constitue la mélodie, comme dans celui de la simultanéité, qui engendre l’harmonie, les sons s’appellent et s’enchaînent d’après certaines lois d’affinité qui n’ont pas été découvertes en un jour. Il a fallu plus de mille ans de tâtonnements pour arriver à fixer la succession qui caractérise notre gamme diatonique. L’épuration des intervalles, leur classification en consonnants et dissonants, les règles qui concernent le mouvement des différentes parties, enfin toute la dialectique musicale est l’œuvre du moyen âge, qui se prolonge jusqu’à l’avénement de Palestrina.
—Comment! s’écria Lorenzo avec surprise, notre gamme diatonique n’a pas toujours existé telle que nous la possédons?
—Dans la nature, oui, répondit l’abbé en souriant, mais non pas dans la théorie. Est-ce que les astres qui roulent sur nos têtes n’ont pas toujours obéi aux mêmes lois? Cependant, avant Kepler, Newton et notre grand Galilée, qui les ont découvertes, la science astronomique admettait d’autres principes de mécanique céleste. L’homme n’invente jamais rien, il ne fait qu’apercevoir le vrai rapport des choses. Tu le sais aussi bien que moi maintenant, continua l’abbé Zamaria en regardant Lorenzo d’un air de satisfaction paternelle, le principe de la composition musicale, ce qui fait la base de l’enseignement du contre-point, c’est l’imitation, la faculté de reproduire incessamment une phrase mélodique, d’en déduire les conséquences et d’en former un discours qui ait son commencement, son milieu et sa fin. Ces différentes sortes d’imitation, parmi lesquelles le _canon_ est la plus sévère, vont se confondre dans une forme plus générale d’argumentation qu’on appelle _fugue_, c’est-à-dire mouvement. Voilà ce grand arcane qui effraye si fort les musiciens ignorants! La fugue, qui a son principe dans l’imitation, comme toute la musique du reste (car la mélodie elle-même, lorsqu’elle est un produit de l’art, se compose d’une succession de petites phrases qui se répètent avec une certaine symétrie qu’on nomme _carrure_), la fugue, c’est la forme suprême de l’argumentation, c’est le syllogisme avec sa _majeure_, qu’on appelle _sujet_, sa _mineure_ ou _réponse_ du sujet, et la conclusion, où les motifs précédemment entendus sont rappelés dans une _stretta_ vigoureuse. Or si, toutes les fois que l’esprit humain formule un jugement, il obéit nécessairement aux lois du syllogisme qui sont ses propres lois, le compositeur ne peut pas écrire un morceau d’ensemble de quelque étendue où les règles de la fugue ne trouvent implicitement leur application. Il en est ainsi dans tous les arts, dont les magnifiques développements reposent sur quelques vérités premières qui sont à la civilisation ce que les pilotis qui plongent dans la mer sont à Venise.