Part 21
Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion; j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile de sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut embrasser son amie d’enfance.
V
PROMENADE A MURANO.
Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.
Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation de Venise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa grandeur.
La veille du jour de l’Ascension, _le Bucentaure_, grand et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder à la _Piazzetta_ sous la conduite de trois amiraux, placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre du _Bucentaure_? Dérive-t-il, comme le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un vaisseau propre à contenir deux cents hommes, _ducentorum hominum_? Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, appelé _le Centaure_, dont parle Virgile dans un passage de son _Énéide_? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le dernier _Bucentaure_, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du gouvernement de la république était également divisée en deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créations charmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient sur les deux faces extérieures du _Bucentaure_. La proue du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours cramoisi relevé de crépine et de _fiocchi d’oro_, réjouissait le regard et indiquait un _sposalizio_ princier.
Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra dans _le Bucentaure_, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place, _la Riva dei Schiavoni_ et le _Canalazzo_, le commencement de la cérémonie. Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles qui voltigeaient autour du vaisseau national, comme des satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre le sillage du _Bucentaure_, qui se balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors, _le Bucentaure_ faisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans la partie supérieure du _Bucentaure_, entonnèrent un madrigal à quatre parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrase de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au milieu des eaux;» _posuit firmamentum in medio aquarum_. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent sur _le Bucentaure_, qui, toujours escorté par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où s’échappaient des _e viva San Marco, evohé! evohé!_ regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée par un rayon de poésie.
Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour de l’année, les jours de l’Ascension, de _San Vito_, de _San Stefano_ et de _San Marco_. Un service d’argenterie, qui était une merveille de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait d’Henri III du Tintoretto, une _Adoration des Mages_ de Bonifacio, et toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans accompagnement de Lotti, _il Tributo degli Dei_, qui fut suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur, _Sono duce in trono assiso_, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.
Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége du _Bucentaure_ jusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.
Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta à _la Riva dei Schiavoni_, où l’abbé Zamaria se fit descendre. L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au palais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de Beata, qui dit à Tognina:
«Connais-tu Murano?
—Non, répondit l’amie; car les deux seuls voyages que j’aie faits à Venise ont été de trop courte durée pour me laisser le temps de tout voir.
—Eh bien! répliqua Beata avec une joie qu’elle ne sut pas contenir, si tu veux, nous irons nous y promener. Mon père est occupé et passera probablement la journée au palais de la seigneurie. Allons donc à Murano, où nous trouverons de beaux jardins en fleur et tout ce qui est nécessaire à l’agrément de la vie. Je ne vous retiens pas, dit-elle d’un ton plus sérieux à Lorenzo, et si vous avez des projets, vous êtes libre.
—Il est trop poli et trop aimable cavalier, répondit Tognina avec gaieté, pour laisser deux femmes seules. J’aime à me flatter, continua-t-elle, que notre société lui est plus agréable qu’importune.
—Je n’ai pas mérité, signora, répondit Lorenzo avec un accent ému, que vous puissiez douter de mon zèle et de mon obéissance.
—Il ne s’agit ni d’obéissance ni de zèle, répliqua vivement Tognina, mais du plaisir que vous pouvez trouver dans notre compagnie.
—Je vous répondrai encore, dit Lorenzo en baissant les yeux, que je n’ai pas mérité qu’une pareille question me soit adressée.
—A la bonne heure! répondit Tognina en lui tendant la main, voilà qui est parler en vrai Vénitien; c’est clair et concis.»
Sur un ordre de Beata, les gondoliers prirent le chemin de Murano. C’était bien une idée de femme que celle qu’eut la fille du sénateur de revoir les lieux où son cœur avait tant souffert, et d’y conduire enchaîné celui qui l’avait si cruellement outragée. C’est que le bonheur se compose bien moins de la possession tranquille et absolue de ce qu’on aime que du sentiment que donne la préférence dont nous sommes l’objet. Nous avons besoin de montrer au monde les marques de notre félicité, et l’envie qu’elle excite accroît notre jouissance et en perpétue la durée. Beata, qui n’avait pas prévu les incidents de la journée, et qui ne pensait pas surtout que l’abbé Zamaria, après avoir amené Lorenzo avec lui au Lido, s’en irait tout seul prendre ailleurs sa part de la joie commune, saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de constater sa victoire sur le théâtre même où avait eu lieu la chute. La présence de Tognina la rassurait d’ailleurs et lui permettait de savourer sans scrupule son innocente malice. Après avoir traversé plusieurs canaux étroits et assez obscurs, la gondole vogua bientôt en pleine mer par une de ces journées qui doublent le prix de l’existence en nous rapprochant de la nature, dont la vie se mêle à la nôtre et nous fait ressentir ses moindres tressaillements. C’est dans de pareils moments que l’on comprend cette belle pensée d’un philosophe, qui a comparé le monde à une lyre dont on ne peut toucher une corde sans faire vibrer l’harmonie de l’ensemble[37]. Assises l’une près de l’autre comme deux colombes et rapprochées par une affection d’enfance que rien n’avait troublée, Beata et Tognina échangeaient des regards surpris; toutes deux étaient étonnées de se retrouver ensemble avec Lorenzo après quelques années de séparation.
«Signor Lorenzo, dit Tognina pour rompre un silence qui est toujours plus embarrassant pour des jeunes filles que les hasards de la conversation, je suis chargée d’un message auprès de vous. Giacomo, ayant appris que je venais passer quelques jours à Venise, est accouru chez moi pour me prier de le rappeler à votre souvenir. Il désire même que je vous embrasse de sa part; mais vous voudrez bien me dispenser de cette partie de ma mission.
—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il représente.
—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de Cittadella.
—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.
—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.
—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo; c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»
En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casino _di San Stefano_, Beata et Tognina descendirent de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux gondoliers.
«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu l’aimes?
—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»
Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.
«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son amie.
—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise de sitôt.
—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La Rosâ?
—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.
—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.
—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je recherche.
—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.
—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de tristesse.
—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’un _bambino_ de dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?
—J’y trouve des rêves divins qui consolent de la réalité; j’y trouve la poésie, qui vaut mieux que l’histoire, répliqua Lorenzo avec exaltation.
—_Gesù Maria!_ s’écria Tognina, il parle comme un prédicateur! Si Giaccomo vous entendait maintenant, il vous placerait au moins à côté de _san Pietro_ et de _san Paolo_. Pour moi, qui dors fort bien et qui n’ai pas de chagrins, je n’ai pas besoin d’avoir recours à la poésie pour me guérir, et j’ignore quel goût elle a et de quel pays elle vient.
—Elle est aussi douce qu’auraient été pour moi vos baisers, si vous aviez rempli le message dont on vous a chargée, dit Lorenzo; elle est de tous les pays et de tous les temps, et se trouve aussi bien dans les fleurs que nous admirons ici que dans vos beaux yeux noirs, qui révèlent les tendres sentiments dont votre cœur est rempli.
—Qu’en savez-vous? répondit Tognina avec entrain. Et croyez-vous donc que je vous aurais donné trente-six baisers, pour vous laisser le temps de les déguster?»