Le chevalier Sarti

Part 2

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«Beethoven conserva longtemps dans son cœur les traces sanglantes de ce premier amour. Quoiqu’il fût d’un âge où les enfants ordinaires dorment encore du sommeil de la gestation maternelle, il ressentit profondément ce qu’il appelait l’infidélité de Mlle de Honrath, et ni les années, ni les distractions de la gloire et de nouvelles et plus fortes douleurs ne purent effacer entièrement l’image de cette jeune et gracieuse fille qui, aux premiers jours de la vie, était venue se mirer dans son âme encore vierge. Il est si vrai que l’amour est la source de toute poésie et de toute grandeur morale, que ce qui distingue les hommes supérieurs de ce troupeau de scribes et de pionniers vulgaires qui sont chargés des gros travaux de la société matérielle, c’est un cœur toujours jeune, qui, comme l’oiseau fabuleux, brûle, se consume et renaît incessamment de ses cendres à peine attiédies. Les vrais poëtes et les artistes prédestinés n’ont presque pas d’enfance et jamais de vieillesse. Leur âme s’épanouit comme le calice des fleurs aux premiers rayons de l’aurore, et la mort seule peut tarir la séve qui les agite. Michel-Ange a été amoureux jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans d’une femme qu’il n’a jamais possédée, et Goethe, au déclin de sa longue existence, reçut les offrandes d’un cœur de seize ans qui devra l’immortalité au baiser que le chantre de Marguerite a déposé sur son front virginal. C’est ainsi qu’une goutte d’ambre éternise le papillon fragile. Alfieri, Byron, Canova, ont tous avoué que le souvenir d’une première affection d’enfance avait survécu, dans leur cœur attristé, à toutes les traverses de la destinée. Alfieri dit de ces affections précoces: _Effetti che poche persone intendono e pochissime provano; ma a que, soli pochissimi è concesso l’uscir dalla folla volgare in tutte le umane arti_; «émotions que peu de personnes comprennent et que peu sont en état d’éprouver; mais à celles-là seulement il est donné de se faire un nom dans les beaux-arts.» Toutefois le plus grand miracle d’un amour précoce, durable et fécond, que présente l’histoire, est celui de Dante. C’est à l’âge de neuf ans que l’auteur de _la Divine Comédie_ ressentit cette terrible secousse qui devait décider de sa destinée et créer l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Dans un petit livre intitulé _Vita Nuova_, qui est aussi curieux pour le philosophe qu’intéressant pour l’artiste, le poëte raconte que ce fut dans le mois de mai de l’année 1276 qu’il vit pour la première fois, dans une maison de Florence, celle qui devint l’objet de ses rêves immortels. En apercevant cette jeune fille qui avait quelques mois de moins que lui, il s’écria, dit-il, au fond de son âme ravie: _Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi._ «Voilà un dieu plus fort que moi, qui va me subjuguer!» Neuf ans plus tard, il rencontra Béatrix dans une rue de Florence, accompagnée de deux nobles dames. Vêtue d’une robe blanche et marchant avec une distinction imposante, elle tourna la tête et fixa sur le jeune homme silencieux et tremblant ses regards _pietosi_. Depuis cet instant suprême, et surtout depuis la mort de Béatrix, arrivée en 1290, Dante résolut de consacrer toutes ses facultés à perpétuer dans le souvenir des hommes le nom de cette femme qui, en traversant la vie, avait projeté sur lui son ombre charmante.

«Beethoven, dont le sombre génie a tant de rapports avec celui du premier poëte italien, quitta la ville de Bonn en 1792 pour aller achever ses études musicales à Vienne, le centre où s’étaient développés la symphonie et tout le grand mouvement de la musique instrumentale. Il avait déjà visité la capitale de l’Autriche dans l’hiver de l’année 1786 à 1787, et il avait eu la bonne fortune d’être présenté à Mozart, qui lui prédit sa gloire. L’auteur de _Don Juan_, l’ayant entendu improviser sur un thème qu’il lui avait donné, fut émerveillé de la fécondité hardie de son imagination, et c’est alors qu’il dit à quelques personnes qui se trouvaient présentes: «Voilà un jeune homme dont vous entendrez parler!» Beethoven, qui avait en 1792 vingt-deux ans, ne s’était encore fait connaître que par des productions légères, des chansons, des cantates et quelques morceaux de piano où l’on remarque l’imitation presque constante de la manière de Mozart et certaines lueurs qui accusent l’enfantement pénible de sa propre originalité. Il fut accueilli à Vienne avec une rare bienveillance par le docteur Van Swieten, ancien médecin particulier de l’impératrice Marie-Thérèse, et grand amateur de musique. La maison du docteur Van Swieten était une sorte d’académie où se réunissaient trois fois par semaine grand nombre d’amateurs et d’artistes éclairés, pour y étudier en commun les chefs-d’œuvre de l’art. C’est là que le jeune Beethoven eut l’occasion de se familiariser de plus en plus avec les divines compositions de Bach, de Haendel, d’Haydn et de Mozart, sans en exclure les grands maîtres de l’école italienne, dont il remonta la chaîne jusqu’à Palestrina.

«Vers ce même temps, Beethoven fit aussi la connaissance du prince de Lichnowsky, qui avait été élève de Mozart et dont la femme était fille de ce comte de Thoun, chez qui l’auteur de _Don Juan_ et du _Mariage de Figaro_ était descendu à Prague, lorsqu’il visita cette ville pour la première fois, en 1786. Dans la maison du prince de Lichnowsky, le jeune Beethoven rencontra la tendre sollicitude qu’il avait déjà trouvée chez la famille de Breuning. Il y était traité comme un enfant de génie qui a besoin de conseils et de consolations. Un quatuor composé des artistes les plus célèbres qu’il y eût alors à Vienne était mis à la disposition du jeune musicien pour y exécuter les conceptions de son génie à mesure qu’elles se produisaient à la lumière. Les avis de ces hommes distingués furent très-utiles à Beethoven, qui apprit ainsi à connaître la nature et le mécanisme de chaque instrument. Il reçut aussi des conseils d’Haydn et d’Albrechtsberger, savant et rigide contre-pointiste qui effaroucha l’imagination ardente de son élève au lieu de l’éclairer; car il paraît que Beethoven ne trouva point dans ce dernier ni dans le créateur de la symphonie le maître qu’il fallait à son génie, plus spontané que patient et soumis. Beethoven a souvent déclaré à ses amis, dans les dernières années de sa vie, que l’homme qui lui a été le plus utile pour la connaissance des procédés matériels de la composition fut Schenk, musicien aimable, connu par un opéra qui a eu du succès: _le Barbier de village_.

«La révolution française, en portant au dehors le trouble qui la dévorait, vint ravager l’Allemagne et détruire toutes ces principautés charmantes qui faisaient des bords du Rhin un pays enchanté. L’électeur de Cologne fut chassé de ses États. Fils de Marie-Thérèse, Maximilien d’Autriche était un prince généreux et galant, quoique prêtre, qui avait fait de sa cour le séjour des arts et des plaisirs délicats. Protecteur du vrai mérite, il avait su apprécier le génie précoce du jeune Beethoven, qu’il avait nommé organiste de sa chapelle, en lui accordant une pension pour aller achever ses études à Vienne. La chute de l’électeur de Cologne, en privant Beethoven de sa place d’organiste et de la pension que lui faisait ce prince généreux, le fixa pour toujours à Vienne, où il dut chercher des moyens d’existence. Il y fut bientôt rejoint par ses deux frères, dont les misérables discussions furent pour lui une source d’amertume qui empoisonna son existence.

«Vers le commencement de ce siècle, alors que Beethoven était dans la plénitude de la vie et de ses facultés, il fut atteint de la plus horrible infirmité qui puisse affliger un musicien: il devint sourd. Ce mal, qui commença à se faire sentir en 1776, ne fit que s’accroître avec les années, et l’ignorance des médecins dont il suivit les conseils le rendit incurable. Voilà donc un compositeur, voilà un génie grandiose qui enfante tout un monde nouveau, condamné à ne jamais entendre ce qui fera le charme éternel de la postérité! Voilà un poëte grand comme Homère, grand comme Dante, Michel-Ange ou Shakspeare, dont il possède la fantaisie féconde, qui ne pourra jamais pénétrer dans cette forêt enchantée qu’il fait surgir d’un coup de sa baguette et qu’il remplit de sonorités mystérieuses! Vous imaginez-vous quelle dut être alors la douleur de ce grand homme! Un sombre désespoir s’empara de son âme. Honteux de son infirmité, qu’il n’osait avouer, il fuyait la société des hommes, et, ne pouvant plus communiquer avec le monde extérieur, il se repliait sur lui-même pour écouter la seule voix qu’il pût entendre, la voix de ce génie familier qui visitait Socrate, et qui parle à la conscience de tous les êtres supérieurs. Dans un testament que Beethoven fit en 1802, et dont on a trouvé le brouillon après sa mort, on remarque ces paroles: «Hommes qui me croyez méchant, fou ou misanthrope, vous me calomniez parce que vous ignorez la cause qui dirige mes actions. Mon cœur et ma raison étaient faits pour comprendre et goûter les douces relations de la vie, si une affreuse infirmité que des médecins ignorants ont rendue à jamais incurable ne m’eût séparé du monde que j’aimais. Né avec un tempérament de feu et une imagination qui se plaisait au milieu de causeries aimables et d’épanchements affectueux, je suis condamné à vivre comme un proscrit. Que de pensées amères sont venues m’assaillir dans cette solitude profonde! que de fois j’ai conçu le funeste projet de trancher violemment le fil de ma destinée.... si l’art, l’art immortel, n’eût arrêté la main homicide! Il me paraissait indigne de quitter ce monde avant d’avoir accompli tout ce que je rêvais.... O Dieu tout-puissant qui vois le fond de mon cœur, tu sais que la haine et l’envie n’y ont jamais pénétré. Et vous qui lirez ces lignes, pensez que celui qui les a écrites a fait tous ses efforts pour se rendre digne de l’estime de ses semblables.»

«Ne dirait-on pas une page de Rousseau, une de ces pages où l’auteur de _la Nouvelle Héloïse_ a raconté dans ses rêveries solitaires les tristesses dont son âme fut assaillie aux approches de l’heure suprême? Pourquoi Rousseau n’a-t-il pas eu la foi de Beethoven lorsqu’il laissait échapper ces paroles navrantes: «Un tiède alanguissement énerve toutes mes facultés. L’esprit de vie s’éteint en moi par degrés, mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l’espérance de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs. Aussi, pour me contempler moi-même avant mon déclin, il faut que je remonte au moins de quelques années au temps où, perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d’aliment pour mon cœur sur la terre, je m’accoutumais peu à peu à le nourrir de sa propre substance et à chercher toute sa pâture au dedans de moi[4].» Beethoven, cent fois plus malheureux que Rousseau, n’a point succombé, lui, au vertige de la solitude. Son génie l’a retenu au bord de l’abîme et lui a dit: «Marche, marche, accomplis ta destinée!» ce que le grand musicien a fait en luttant contre les souffrances physiques, contre les chagrins domestiques, contre l’envie des méchants et les défaillances intérieures. Il a ainsi traversé le monde, où il a laissé une trace impérissable.

«Beethoven a presque toujours vécu à Vienne ou dans les environs de cette ville pittoresque. En 1809, trois amateurs distingués, l’archiduc Rodolphe, les princes de Kinsky et Lobkowits, voulant empêcher qu’un si grand musicien ne quittât l’Autriche pour aller remplir les fonctions de maître de chapelle à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, se cotisèrent pour lui faire une pension de 4000 florins, qui ne lui fut payée ni très-exactement ni dans sa totalité. En 1810, il fit la connaissance de Mme Bettina d’Arnim, qui le mit en relation avec Goethe, pour lequel il professait la plus vive admiration. Ces deux grands poëtes se rencontrèrent pour la première fois aux eaux de Tœplitz, en Bohême, dans l’été de l’année 1812. Beethoven a raconté, dans une lettre très-connue à Bettina, la piquante anecdote où Goethe, un peu trop courtisan peut-être pour l’auteur de _Faust_, joue un rôle si ridicule à côté du grand compositeur, qui n’a jamais voulu humilier son génie devant personne: «Car,» dit Beethoven dans cette lettre, «les rois et les princes peuvent bien créer des conseillers intimes et des titres de toute espèce; mais les hommes supérieurs sont l’œuvre de Dieu.»

«En 1816, Beethoven eut un long procès à soutenir contre sa belle-sœur, la femme de son frère aîné, qui était mort l’année précédente, pour revendiquer la tutelle d’un neveu dont la conduite indigne a fait le tourment de ses dernières années. Pendant le congrès de Vienne, 1815, Beethoven fut l’objet des attentions les plus délicates de la part des princes coalisés, et après une longue maladie qu’il fit en 1825, miné par les chagrins domestiques, par le délaissement de l’opinion que Rossini occupait alors tout entière, usé par les secousses et la fièvre de son génie, il mourut à Vienne le 26 mars 1827, âgé de cinquante-six ans trois mois et neuf jours. Beethoven était d’une forte stature, qui rappelait celle de Haendel et de Jomelli. Sa tête puissante, ses cheveux abondants et fortement enracinés, son front ample, ses sourcils épais et fauves sous lesquels on voyait luire son regard dominateur, ses traits vigoureusement dessinés comme ceux de Gluck, tout, dans Beethoven, annonçait la passion, la fougue et la ténacité victorieuse. Il y avait du Mirabeau dans cet homme-là, et parfois du Danton.

«L’auteur de _Fidelio_ ne s’est jamais marié. Malgré son infirmité, qui aurait exigé les soins d’une femme simple et dévouée, il ne voulut point contracter un lien qui pouvait gêner son essor et limiter le jeu de la destinée. Il aimait les hasards de la fortune, et son cœur, comme son imagination, redoutait la discipline et le joug de la loi admise. D’ailleurs son caractère difficile, son tempérament nerveux, son humeur sauvage et cette mélancolie indéfinissable, qui est le partage de tous les hommes supérieurs, ainsi que l’a remarqué Aristote[5], parce que les hommes supérieurs ont bien vite compris que cette vie n’est qu’un mirage fallacieux; toutes ces aspérités enfin n’auraient pu être supportées que par une main délicate et pieuse. Beethoven recherchait la solitude, où se conçoivent les grandes choses; car le bruit de la foule vulgaire effarouche la pudeur de l’âme et dissipe les idées fécondes, qui s’envolent alors comme une troupe d’oiseaux à l’approche du voyageur. Il fuyait dans les bois, dont il aimait à respirer les senteurs enivrantes et à écouter le mystérieux _susurrement_, ces soupirs de la nature qui semble tressaillir sous les baisers de l’homme qui la féconde. Il a passé les trois quarts de sa vie dans les riants villages de Bade et de Hetzendorf, qui bordent la forêt de la résidence impériale de Schœnbrunn. C’est sous les ombrages de cette belle forêt qu’il a composé, en 1800, l’oratorio du _Christ au mont des Oliviers_, et, en 1805, son opéra de _Fidelio_. Beethoven connaissait les grands poëtes de tous les pays; Homère, Goethe, Schiller et surtout Shakspeare, étaient ceux qu’il lisait le plus souvent. Il travaillait beaucoup, et surtout pendant les heures avancées de la nuit. Sa pensée, lente à s’élaborer, n’arrivait à son terme qu’après de nombreux tâtonnements dont ses manuscrits conservent la trace. Il y a tel ouvrage, _Fidelio_ par exemple, qu’il a écrit en entier jusqu’à trois fois. Le caractère de Beethoven, comme celui de son génie, c’était la fierté et l’indépendance. Il ne fut jamais décoré d’aucun ordre, ni revêtu d’aucun titre. Il aimait la liberté; il estimait les âmes fières comme la sienne, et il est mort plein de foi dans le Dieu des chrétiens et dans les béatitudes d’une vie future.

«L’œuvre de Beethoven est l’un des plus considérables qui existent en musique. Par la diversité aussi bien que par la grandeur de ses formes, on ne peut le comparer qu’à l’œuvre de Michel-Ange ou à celui de Shakspeare. Il a traité tous les genres, et écrit pour toutes sortes d’instruments, depuis le _lied_ jusqu’à l’opéra, depuis le simple caprice jusqu’à la symphonie, où tous les dialectes et tous les styles viennent se fondre dans un tableau puissant. Quelles que soient les beautés qu’on remarque dans _Fidelio_, dans le _Christ au mont des Oliviers_, dans la grande messe en _ré_, dans les cantates et dans cette admirable ballade d’_Adélaïde_ que vous chantez si bien, Beethoven est très-inférieur à Mozart et même à Weber dans la musique vocale et dans le drame lyrique. Son génie fougueux et son inépuisable fantaisie ne pouvaient s’astreindre à respecter les limites de la voix humaine, dont il exigeait des efforts impossibles. Il y a des choses inexécutables aussi bien dans sa symphonie avec chœurs que dans ses cantates et dans _Fidelio_. La surdité de Beethoven ne lui permettait pas d’ailleurs de juger par lui-même de l’effet que produisait un passage écrit dans les cordes inusitées de la voix. Un jour qu’on répétait, sous sa direction, l’oratorio du _Christ au mont des Oliviers_, Mlle Sontag et Mlle Unger, qui chantaient, l’une les solos de soprano, et l’autre ceux de contralto, eurent avec Beethoven une discussion plaisante. Ne pouvant atteindre à certaines cordes trop élevées, elles demandèrent à l’auteur de vouloir bien les changer: «Non pas, dit-il, je vous prie de chanter exactement comme cela est écrit. J’avoue que ma musique n’est pas aussi commode à interpréter que les jolis lieux communs de messieurs les Italiens; mais je désire qu’on l’exécute telle qu’elle est.

«—Mais si c’est impossible, maître!

«—Si, si! répondit Beethoven en secouant la tête.

«—Vous êtes le tyran des pauvres chanteurs,» lui répliqua Mlle Unger avec vivacité; et les deux cantatrices, s’entendant comme deux larrons en foire, modifièrent sans rien dire les passages en question, laissant Beethoven dans l’ignorance de leur espièglerie.

«C’est dans la musique instrumentale qu’éclatent la puissance et l’originalité de Beethoven. Poëte lyrique, âme religieuse et profonde, imagination grandiose et charmante, il n’est complétement lui-même qu’au milieu de ces instruments qui parlent toutes les langues et qui reproduisent toutes les sonorités de la nature. La sonate, le concerto, le trio, le quatuor, toutes ces formes de la poésie des sons, que Bach, Haydn et Mozart semblaient avoir fixées pour toujours, reçoivent de Beethoven une physionomie nouvelle: il en agrandit le cadre et en fait des tableaux où la fantaisie la plus vagabonde se combine avec le sanglot de la douleur et l’imprécation dramatique. Oui, le caractère distinctif de la musique instrumentale de Beethoven, c’est d’avoir été conçue sous l’influence d’un sentiment réel, dont elle trahit le secret et raconte les vicissitudes. Ce sont de véritables drames où la passion se développe au milieu de toutes les richesses de l’imagination, dont elle provoque le rayonnement; on y trouve tous les accents, depuis le simple récitatif jusqu’à l’explosion pathétique du désespoir. Aussi chacune de ses œuvres se rapporte-t-elle à un épisode de sa vie, dont elle perpétue le souvenir. C’est ainsi, par exemple, que la _Symphonie héroïque_ (la troisième), terminée en 1804, avait été conçue pour célébrer la gloire de Napoléon, en qui Beethoven avait cru voir, comme l’Europe, le génie de la liberté. La première idée de ce lugubre et magnifique poëme lui avait été inspirée par le général Bernadotte, ambassadeur de la république française à la cour de Vienne. Le quatuor _opera_ 132, dans lequel se trouve un _adagio_ d’une mélodie si pénétrante, fut composé dans le printemps de l’année 1825, après une longue maladie que fit Beethoven, et dont il a consacré le souvenir par cette épigraphe: _Canzone di ringraziamento in modo lidico, offerta alla Divinita da un guarito_.

«Au milieu de l’œuvre colossal de Beethoven, que dominent ses neuf symphonies, les sonates pour piano, au nombre de 54, occupent une place à part; elles sont à son génie ce que les _lieder_ sont à celui de Goethe: l’expression d’un sentiment éprouvé, l’idéalisation d’un épisode de la vie. Ce sont des poëmes intimes qui ont tous une histoire, dont l’amour est toujours le sujet. Beethoven n’a pas cessé un seul instant d’avoir le cœur rempli par un objet aimable, et c’est parce qu’il craignait de rompre le cours de ses enchantements qu’il n’a jamais voulu se marier. En cela, je l’approuve. Il ne faut pas que l’artiste, que le poëte inspiré se laisse emprisonner dans les liens de la société civile: qu’il vive, comme le prêtre, dans la solitude, dans la contemplation des choses saintes, et que son âme, dégagée de toute servitude, puisse prêter l’oreille aux bruits qui viennent d’en haut! Plusieurs femmes distinguées, appartenant toutes à l’aristocratie, ont eu l’art de fixer l’attention de Beethoven, dont elles ont accueilli les hommages. Parmi ces femmes, on cite Mme la comtesse Marie Erdœdy, à qui il a dédié les deux admirables trios qui portent le chiffre d’_opera_ 70. Cette dame, qui habitait la Hongrie, avait fait construire au milieu de son parc un petit temple où personne n’avait le droit de pénétrer qu’elle, et qui était consacré au génie de son amant. Il est si vrai que la musique de Beethoven et particulièrement ses sonates pour le piano sont l’expression dramatique d’un sentiment éprouvé, la peinture idéale d’un fait de la vie, qu’il avait soin de recommander à ses éditeurs de conserver à toutes ses œuvres les qualifications esthétiques qu’il leur avait données. «Ma musique, disait-il souvent, doit s’interpréter avec le cœur et non pas avec le _métronome_. Il faut la sentir et la déclamer comme un morceau de poésie, et non pas la _jouer_ avec de simples doigts.» Que celui qui ne sait pas comprendre ce que veulent dire ces mots: les _adieux_, l’_absence_ et le _retour_, ne s’attaque jamais à la sonate _opera_ 81! Quel est le véritable artiste qui ne devinera pas que le _largo_ de la troisième sonate en _re mineur_ est le rêve d’une âme mélancolique que rien ne fixe et ne satisfait, qui se débat au milieu d’ombres insaisissables qui l’enveloppent et la troublent? Voulez-vous connaître l’idée fondamentale des deux sonates _opera_ 27 et 29? lisez _la Tempête_ de Shakspeare.