Part 19
En sortant du palais Grimani, vers une heure du matin, une grande partie de la société qui s’y était réunie alla se promener sur la place Saint-Marc. Beata monta dans la gondole de son père avec le chevalier Grimani, et Lorenzo avec l’abbé Zamaria dans celle de la belle Badoer, qui fut pendant le trajet d’une gaieté folle. Arrivés sur la _Piazetta_, qui était remplie de promeneurs, Beata accepta le bras du chevalier selon l’usage de Venise, et Lorenzo donna le sien à Hélène, dont le mari était dans un autre groupe avec la Vicentina, Grotto et Pacchiarotti. La soirée était délicieuse, et la place Saint-Marc offrait un spectacle enchanteur à cette heure avancée de la nuit. Des cafés ouverts, des _casini_ remplis de convives, des concerts en plein vent, des causeries, mille bruits divers et des épisodes nombreux de galanterie facile, égayaient ce vaste tableau de la vie vénitienne qui se renouvelait tous les soirs et qui tous les soirs présentait un attrait nouveau. Beata cependant paraissait soucieuse au milieu de cette foule étourdie, où elle ne voyait pas un ami qui pût l’aider de ses conseils et partager les peines de son âme. Elle ne prêtait qu’une oreille distraite aux propos du chevalier, qui l’entretenait des différents épisodes de la soirée, et surtout d’Hélène Badoer, dont il critiquait la tenue, plaisantant sur l’empressement qu’elle avait mis à saisir le bras du jeune Lorenzo. Cette observation maligne du chevalier fit tressaillir la noble fille, qui ne put se défendre d’un mouvement de jalousie dont les natures les plus élevées ne sont pas exemptes. Elle craignait d’ailleurs que le chevalier ne devinât en partie son secret, et qu’il ne finît par comprendre la raison du retard qu’elle apportait à leur union. A cette perplexité cruelle, qui empoisonnait sa vie, venait s’ajouter le chagrin de ne pouvoir répondre à la lettre que Lorenzo lui avait écrite, et qui l’avait si vivement touchée. Pendant toute la soirée elle l’avait observé avec inquiétude, épiant sa contenance vis-à-vis de la Vicentina, qu’elle ne perdit pas un instant de vue. Elle avait été heureuse de voir Lorenzo rester insensible aux agaceries de la _prima donna_, et aurait voulu pouvoir récompenser par un témoignage de satisfaction cette réserve mêlée de tristesse qu’elle avait remarquée chez son frère d’adoption, et dont elle comprenait si bien la cause. Cet hommage tacite que lui avait rendu Lorenzo au milieu de tant d’objets de distraction avait flatté son âme: tant il est impossible à la femme même la plus chaste d’échapper aux instincts de sa nature, qui est d’aimer et de régner par l’amour qu’elle inspire.
Après une heure de promenade, le chevalier Grimani proposa à la compagnie d’aller achever cette belle nuit au _Salvadego_, célèbre _osteria_ qui donnait d’excellents soupers, et où aimaient à se retrouver les plus grands personnages de l’État. L’invitation fut acceptée avec empressement par l’abbé Zamaria et communiquée par lui à quelques personnes qui avaient assisté à l’_accademia_ du palais Grimani. Une table de vingt couverts fut bientôt servie, dans une grande salle éclairée par des lampes suspendues à de petites corbeilles de fleurs qui tempéraient l’éclat de la lumière. Beata était assise entre son père et le chevalier, Lorenzo à côté d’Hélène Badoer et du poëte Lamberti, la Vicentina entre Grotto et l’abbé Zamaria, qui occupait le milieu de la table en face du vieux sénateur Grimani et de Pacchiarotti. Plus loin était Canova à côté du poëte François Gritti. Les mets délicats, les pâtes légères arrosées de vins généreux, et surtout de vin de Chypre, eurent bientôt ému l’imagination des convives et établi entre eux cette familiarité décente qui est le plus grand plaisir de la table. Les dieux eux-mêmes oubliaient dans les festins leurs querelles immortelles.
«Est-il vrai, _signori_, dit un convive d’une voix discrète, qu’il est arrivé à Venise un prince illustre, un frère fugitif du roi de France?»
Surpris d’une pareille question, tout le monde leva les yeux sur celui qui avait osé la faire dans un lieu public. C’était Girolamo Dolfin, le mari d’Hélène Badoer, qui n’avait point ouvert la bouche de la soirée, et dont quelques vers de vin de Samos avaient dissipé la timidité naturelle. Après un moment de silence, où chacun semblait interroger son voisin sur l’opportunité d’un tel sujet de conversation: «C’est très-vrai, répondit le chevalier Grimani, _il conte_ d’Artois est à Venise depuis quelques jours, et la république se dispose à le recevoir comme elle a reçu jadis son aïeul Henri III, avec les honneurs dus à son rang et à son infortune.
—_Ma_, dit un autre interlocuteur, les choses vont donc bien mal en France pour qu’un prince du sang soit obligé de venir chercher un refuge en Italie?
—Ce n’est pas seulement la France qui est malade, répondit le sénateur Grimani, père du chevalier, c’est toute l’Europe, et vous verrez que l’Italie n’échappera qu’avec peine aux convulsions des idées subversives qui circulent de toutes parts.
—Je bois à la santé de la république, s’écria l’abbé Zamaria en levant en l’air un verre de Murano rempli d’un excellent _rosoglio_ de Zara, à la fermeté de son gouvernement qui ne se laisse point imposer par les sophistes, _al nostro serenissimo principe_, Ludovico Manini, le cent vingtième doge qui a l’honneur de présider aux destinées de ce pays, et qui certes ne sera pas le dernier à porter la corne ducale et à jeter à la mer Adriatique son anneau d’éternelle alliance.
—Peut-être, répondit d’une voix basse et creuse un convive qui jusqu’alors avait été peu remarqué. Si la république persiste à fermer les yeux à la lumière, à vouloir s’isoler des grands événements qui se préparent et qui menacent surtout le repos de l’Italie, elle pourra bien succomber sous les artifices d’une politique égoïste, couarde et surannée.»
Celui qui eut la témérité de prononcer ces paroles hardies était un membre de la minorité du grand conseil, un ami intime de François Pesaro, de cet homme courageux qui voulait forcer la république à secouer la torpeur d’une neutralité funeste. Une stupeur muette se peignit sur tous les visages à cette sortie audacieuse contre le gouvernement de la république, et tout le monde sut gré à Girolamo Dolfin d’oser interrompre le cours de ces idées sombres en disant: «On parle aussi de l’arrivée prochaine, dans nos lagunes, de la reine Caroline de Naples, et il ne serait pas impossible, assure-t-on, que son frère, l’empereur Léopold vînt à sa rencontre jusqu’à Venise.
—Connaissez-vous, messieurs, s’écria le poëte fabuliste François Gritti, un conte charmant de Voltaire, intitulé _Candide_?
—Oui, vraiment, répondit l’abbé Zamaria, c’est de la philosophie la plus profonde cachée sous les grâces d’un esprit inimitable.
—Eh bien! ajouta Gritti, il y a dans ce chef-d’œuvre de fine raillerie le récit d’un certain souper dans une auberge de Venise, qui pourrait bien se renouveler de nos jours. Peut-être que ce pauvre roi Théodore, qui n’avait pas même de quoi payer son écot, ne serait pas le plus à plaindre aujourd’hui.
—Je le crois bien, répondit vivement l’abbé, qui ne pouvait guère s’empêcher de faire une allusion à son art favori, les rois n’ont pas tous le bonheur d’être chantés par un poëte comme Casti et mis en musique par un Paisiello!
—Non, non, le malheur de ce temps-ci, c’est qu’il n’y a plus de castrats, et, _senza castrati_, l’Italie est perdue, _l’Italia è perduta_!»
A cette incroyable naïveté du vieux Grotto, à qui le marasquin avait un peu brouillé les idées, les convives poussèrent un éclat de rire vraiment homérique. Grotto était plongé dans une sorte d’extase; il gesticulait, se parlait tout bas à lui-même et poursuivait un soliloque au milieu de la conversation générale. L’abbé Zamaria, qui se roulait sur sa chaise comme un fou et qui n’était pas homme à laisser échapper une si belle occasion de ramener les esprits sur un sujet plus agréable, lui dit de son plus grand sérieux: «_Ma, caro mio_, il me semble que nous ne sommes pas aussi à plaindre que vous voulez bien le dire; qu’en pensez-vous, Pacchiarotti?»
Cette remarque maligne de l’abbé n’était pas de nature à tempérer l’hilarité des convives, parmi lesquels la Vicentina et Hélène Badoer se faisaient surtout remarquer par leur gaieté bruyante. «Écoutez donc, _signori_, reprit Grotto sans se déconcerter, et poursuivant son idée fixe, quand on a entendu comme moi les plus admirables sopranistes qu’ait produits l’Italie, lorsqu’on a vécu dans la familiarité d’un Farinelli, qui est mort presque dans mes bras, lorsqu’on a parcouru l’Europe et qu’on a pu apprécier le style et la manière qui distinguaient chacun de ces incomparables virtuoses qui ont émerveillé le monde, alors seulement on comprend toute la profondeur du mal où nous sommes tombés! J’en appelle au témoignage de l’illustre Pacchiarotti que voici, le dernier représentant qui nous reste de la grande école. Qu’il dise si mes craintes sont exagérées et s’il n’est pas juste de reconnaître que nous sommes à la veille de voir disparaître un des plus beaux titres de gloire que possède l’Italie; car c’est à la piété de l’Italie qu’on doit ces lévites consacrés, en naissant, au dieu de la mélodie.
—O mon cher Grotto, s’écria l’abbé Zamaria, la bouche souriante et toute pleine de paroles, votre gloire est bien plus ancienne que vous ne croyez! Il est déjà question de vos ancêtres dans la Bible, et, s’il faut en croire un historien, il y en avait beaucoup à la cour de Sémiramis. La Grèce les a connus, et ils étaient si nombreux à Rome, qu’ils furent souvent l’objet de la préoccupation du législateur. Je pourrais même vous citer des vers très-irrévérencieux d’Horace contre eux. On en a vu commander des armées, gagner des batailles et gouverner l’empire romain, comme on assure que votre ami Farinelli a gouverné les Espagnes; mais il n’est pas probable que le général de Justinien, que le rival heureux de Bélisaire chantât aussi bien que l’élève de Porpora. Ce qui est certain, c’est que, vers le milieu du XV^e siècle, les sopranistes étaient déjà admis dans la chapelle du pape, qu’on les trouve également installés dans notre chapelle ducale de Saint-Marc, dans celles de Saint-Antoine de Padoue et de plusieurs princes de l’Europe, parmi lesquels il faut distinguer le duc de Bavière Albert V, le protecteur d’Orlando di Lasso, qui avait à son service huit sopranistes pour chanter les œuvres de son musicien favori, le contemporain de Palestrina.
—On apprend toujours des choses nouvelles avec vous, monsieur l’abbé, répondit Grotto, un peu étourdi d’une érudition aussi prompte qu’abondante. Mes souvenirs ne remontent pas aussi haut et s’arrêtent à Bernachi, cet élève de Pistocchi, qui a fondé à Bologne une école célèbre de chant, où mon ami Farinelli a rencontré un rival redoutable.
—Mais où donc et en quelle année avez-vous connu Farinelli? répliqua l’abbé, alléché par la curiosité.
—A Londres, en 1736, où il luttait victorieusement avec son maître Porpora contre Haendel et Senesino, et puis à Madrid, au comble de la fortune. Je l’ai revu à Bologne quelques mois avant sa mort, arrivée le 15 juin 1782, et dont personne mieux que moi ne sait la cause.
—_Per Bacco!_ s’écria l’abbé, il est mort de soixante-dix-sept ans bien sonnés.
—Il est mort d’ambition, dit Pacchiarotti, de regret de n’être plus le favori du roi d’Espagne. Ce grand homme a eu la faiblesse d’oublier l’art qui avait fait sa gloire pour les honneurs fragiles du courtisan. Il était plus fier de son titre de chevalier de Calatrava, dont l’avait décoré la reine d’Espagne, femme de Ferdinand VI, que d’avoir été le chanteur le plus étonnant du XVIII^e siècle. Il a passé ses dernières années dans une tristesse profonde, bourrelé de regrets au milieu d’une existence princière. Au moins, son condisciple et son rival, Caffarelli, a-t-il eu le bon esprit de placer son orgueil, qui était excessif, dans les succès de sa brillante carrière, et je lui pardonne volontiers d’avoir fait mettre sur la façade d’un palais construit peu de temps avant sa mort, cette inscription ambitieuse: _Amphion Thebas, ego domum_.
—Ce qui fit dire à un mauvais plaisant, ajouta l’abbé Zamaria: _Ille cum, tu sine_.
—Je n’entends pas le latin, dit Grotto; mais ce que je sais positivement, c’est que Farinelli est mort d’une peine de cœur!...
—D’amour, répliqua l’intarissable abbé.
—Oui, dit Grotto avec une certaine emphase, mon illustre ami Farinelli a succombé à une passion funeste qu’il avait conçue pour la femme jeune et belle de son neveu, qui était son héritier.
—_Oh! questa è bella!_ s’écria l’abbé en se renversant sur sa chaise. Le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur! Mais cette histoire doit être remplie d’intérêt, et je suis sûr que la compagnie entendrait avec plaisir le récit d’une passion aussi chaste que malheureuse.
—Oui, bien certainement, dit la belle Badoer, nous écouterons avec intérêt une histoire qui paraît devoir être si piquante.
—Contez-nous donc, reprit l’abbé, les circonstances qui vous ont rapproché de l’admirable virtuose qui, pendant vingt-cinq ans de sa vie, a consacré ses talents à endormir les rois d’Espagne Philippe V, de triste mémoire, et son fils non moins cacochyme, Ferdinand VI.
—_Signori_, dit Grotto après s’être longtemps frotté les yeux comme un homme qui, réveillé en sursaut, aurait de la peine à saisir le fil de ses idées, les circonstances qui m’ont mis en relation avec Carlo Broschi, connu dans le monde entier sous le nom de Farinelli, sont bien simples, et quelques mots suffiront à vous les expliquer. Je suis né dans un village près de Naples, dans le pays même de Farinelli, de Caffarelli, de Gizzielo, de Millico, d’Aprile, je ne sais dans quel mois de l’année 1718. Je suis le fils d’un pauvre marchand d’oiseaux qui, toutes les semaines, allait vendre sur le marché de la capitale des merles, des pinsons, des sansonnets, des _canarini_ et des _cardeletti_ ou chardonnerets apprivoisés. Ma mère eut un rêve où la vierge Marie lui apparut du haut des cieux et lui ordonna de faire aussi de son enfant un rossignol des quatre saisons, agréable au Seigneur. Pieuse et très-dévote à la _santa vergine Maria_, ma mère obéit, et, à l’exemple du patriarche Abraham, elle leva le glaive sur le fruit de ses entrailles, sans qu’un ange vînt du ciel, cette fois, empêcher le sacrifice.
—Bravo! dit l’abbé Zamaria; belle image biblique!
—Je fus donc un sopraniste, et, à l’âge de onze ans, j’entrai au conservatoire _di Santo-Onofrio_ de Naples, alors dirigé par Léo, d’illustre et douce mémoire. J’y appris la musique, la composition, et j’étudiai l’art de chanter avec Domenico Gizzi, qui avait été le maître de Gioachino Conti, devenu si célèbre sous le nom de Gizzielo. Après cinq ans de réclusion et d’études, trompant les espérances de ma mère qui voulait me faire entrer dans une chapelle, je m’élançai dans la carrière en débutant au théâtre San-Bartolomeo dans un opéra de Pergolèse, _Adriano in Siria_. J’y remplissais un rôle de femme, et, malgré la beauté du diable dont j’étais doué, car j’avais à peine seize ans, on me trouva le nez trop gros pour représenter une coquette qui devait enchaîner à ses pieds un empereur romain.»
A cette naïveté, la Vicentina partit d’un grand éclat de rire en s’écriant: «Ah! _maestro_, que vous deviez être beau cependant sous le riche costume d’une princesse orientale!
—Après d’autres tentatives plus ou moins heureuses, continua Grotto sans se déconcerter, je quittai Naples deux jours après la mort de Pergolèse, dont le tendre et mélodieux génie s’éteignit à Pozzuoli le 16 mars 1736. Je fus à Rome, où je m’essayai dans un opéra d’Orlandini, _Ercole amante_, en chantant pour la première fois _da primo musico_. Je représentai le fils de Jupiter et d’Alcmène; mais, dans une scène capitale où je provoquais mes amis à partager mes travaux, je restai court.... et ne pus achever cette phrase: _Compagnons d’Alcide, avez-vous du cœur?_ En me voyant la bouche toute grande ouverte, tremblant et muet, le public m’accabla de moqueries cruelles et s’écria: _Si, si, abbiamo cuore_, nous avons le courage de t’attendre, _Ercolino innamorato!_ Je m’enfuis de la scène épouvanté, et partis le soir même pour l’Angleterre. J’arrivai à Londres dans le courant de l’année 1736, et j’allai me présenter immédiatement à Farinelli, pour qui j’avais une lettre de recommandation. Il m’accueillit avec bonté, m’encouragea de ses conseils et de sa bourse, car il n’était pas moins généreux que sublime dans son art. Il est vrai qu’il gagnait des sommes fabuleuses et qu’il était vraiment l’idole de l’Angleterre. On le comblait de cadeaux, et les plus grands personnages se disputaient l’honneur de le posséder dans leurs palais. Il allait souvent chanter à la cour, où les princesses de la famille royale ne dédaignaient pas de l’accompagner au clavecin. Pour donner une idée de l’enthousiasme que Farinelli a excité à Londres pendant les deux années qu’il a passées dans cette ville, de 1734 à 1736, il me suffira de citer ce mot qu’un Anglais prononça à haute et intelligible voix, pendant une représentation de l’_Artaxerxès_ de Hasse: _Il n’y a qu’un Dieu et qu’un Farinelli!_
«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le 25 janvier 1705. D’une figure charmante, grand, élancé, plein de grâce et de distinction, sa personne ajoutait au prestige de la plus belle voix de soprano qui ait jamais existé. Elle avait une étendue de presque trois octaves, depuis le _do_ au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme supérieur, et cet immense clavier de notes aussi pures que le cristal était d’une égalité parfaite. Aucune difficulté, aucun artifice de vocalisation ne lui était impossible: il accomplissait les tours les plus scabreux et les plus _intrecciati_, le sourire sur les lèvres, et sans que son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était lumineux comme celui de l’alouette, et sa respiration si longue et si puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait lutter avec lui. Tout le monde sait que lorsque Farinelli débuta à Rome en 1722 dans un opéra de son maître Porpora, il soutint, contre un trompette allemand fort célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme de ce public atrabilaire et capricieux, dont j’ai eu tant à me plaindre. Dans un air avec accompagnement de trompette obligé, que Porpora avait composé expressément pour la circonstance, il y avait un point d’orgue sur une note culminante qui, après avoir été attaquée, insensiblement enflée, et longtemps suspendue dans l’espace par la trompette, fut reprise par le chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après de nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer vaincu. Porpora ménagea encore à son élève chéri un triomphe de ce genre à son début à Londres en 1734, où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le chanteur favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la délicieuse Faustina. A ces dons de la nature, à ces miracles de bravoure d’un gosier incomparable où il n’a été surpassé que par Caffarelli, il joignait une sensibilité exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette partie morale de l’art de chanter. Ah! _signori_, s’écria Grotto avec émotion en se frappant le front de ses deux mains comme pour en faire jaillir des souvenirs ineffaçables, il fallait lui entendre dire: _Pallido è il sole_ et _Per questo dolce amplesso_, deux airs de Hasse, que le roi d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, pour avoir une idée de ce virtuose admirable qui aurait charmé les anges du ciel!
«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je ne me sentais plus de vocation, j’acceptai avec empressement la proposition que me fit Farinelli de le suivre en Espagne en qualité d’accompagnateur; car, bien qu’il fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à s’accompagner lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris dans les derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut aussitôt mandé à la cour de Versailles, où il chanta devant le roi Louis XV, qui fut si émerveillé de son talent, qu’en témoignage de sa satisfaction il lui envoya son portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en 1750, Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, princesse de Saxe, qui était passionnée pour la musique; il chanta plusieurs fois au concert spirituel, avec non moins de succès que son rival Farinelli, mais il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV qu’une simple boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au gentilhomme chargé de lui remettre ce cadeau: «Eh quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me donner? Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, répondit le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent de son portrait qu’aux ambassadeurs.—De tous les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de Porpora, «on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été rapporté au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais la grande-dauphine, plus sévère, manda le chanteur dans ses appartements, et, après lui avoir donné un riche diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je vous engage à en profiter.» Caffarelli dut quitter Paris plus promptement qu’il ne l’aurait voulu.
«Après quelques mois de séjour dans la capitale de la France, nous partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain Rameau, intitulé _Castor et Pollux_, je crois, et une prétendue cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus étonnante que mentionne l’histoire.
«Je ne vous dirai pas, _signori_, reprit Grotto après avoir aspiré une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands d’Espagne, par les _hidalgos_ et les plus jolies femmes du royaume. Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter. Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus flatteuses.