Part 18
La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était particulièrement connue par son goût et la protection généreuse qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XV^e siècle, Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril 1569 _i Pazzi amanti_, un des premiers opéras bouffons que mentionne l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement. Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de Pierre Aaron, l’auteur célèbre du _Toscanello della musica_, qui a précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de Padoue sur la fin du XVI^e siècle, qui attira dans la cathédrale de cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps; Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait, faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une _brigata_ d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui, ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIII^e siècle, protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo était le rendez-vous des meilleurs _dilettanti_ et des virtuoses les plus célèbres de l’Italie.
Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison. L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’_accademia_ qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles choisies dans les quatre _scuole_, l’_Ospedaletto_, _i Mendicanti_, _gl’Incurabili_ et _la Pietà_, plusieurs chanteurs et instrumentistes de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti, de Mazzola, auteur du poëme ingénieux _i Cavei di Nina_ (les cheveux de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue _la Briglia d’oro_ (la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de _concetti amorosi_.
Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani, rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises, causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces _gentildonne_ éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une noble tristesse.
Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail dont elle jouait avec _maestria_, en l’ouvrant et en le fermant avec fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et dans laquelle on voyait une _gentildonna_ entourée d’un cercle de _zerbinotti_ ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue et très-sonore, elle chantait avec plus de _brio_ que de sentiment, et dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères, qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer, c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.
Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie. Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle _gentildonna_, qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous composez un _opera buffa_ ou un _opera seria_, qu’on ne vous voit plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée. Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire porter le deuil. _Io me ne rido!_ je me moque bien de ces lamentations égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.»
Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos, tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par convenance, qu’à de rares intervalles.
Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses: c’étaient les jeunes élèves des _scuole_ qui faisaient leur entrée et se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance. Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les élèves de l’école des _Mendicanti_, on remarquait la Vicentina, qui n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano. Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de cette _accademia_, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école vénitienne.
Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro Galuppi, surnommé _il Buranello_, parce qu’il était né dans l’île de Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école _degl’Incurabili_, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes, puisque les _scuole_ de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762, directeur de l’école des _Incurables_ quelques années après la mort de l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine, blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle famille. Adoré de ses jeunes élèves des _Incurables_, fort recherché dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération, Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse la gaieté, le _brio_ et le feu qui caractérisent ses compositions. Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt, et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne musique, disait Galuppi, consiste dans _la beauté_, _la clarté_ et _la bonne modulation_.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne?
Galuppi a écrit des opéras _seria_, des oratorios, divers morceaux de musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre considérable d’opéras _buffa_, où son imagination riante et facile était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son contemporain, une sorte de lumière _blonde_ et souriante, qui n’est pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise, a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque l’opéra _buffa_ est presque né à Venise, vers le milieu du XVI^e siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques de Jean Croce, surnommé _il Chiozetto_, qui vivait à la fin du XVI^e siècle; dans l’_Anfiparnasso o comedia armonica_, d’Horace Vecchi, et surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: _I Pazzi amanti_, qui fut représenté au palais Grimani en 1569.
Comme directeur de l’école _degl’Incurabili_, dont la belle église, qui n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa _Maria Madalena_, à six voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction au fameux _Miserere_ de Hasse, qui avait été également directeur de cette école au commencement du XVIII^e siècle. _Daniel dans la fosse aux lions_ fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il composa _Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis_, où le cantique des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand éclat sous sa direction, c’est _Moïse de retour du mont Sinaï_, qui fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi: _Il Ritorno di Tobia_, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs vénitiens du XVIII^e siècle.
Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée, et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des _scuole_ chantèrent avec un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine, aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir d’exclamations et de _portamenti_ ambitieux qui firent tressaillir Pacchiarotti sur sa chaise curule. _Poveretto me!_ s’écria tout bas le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées comme du parchemin; mais la _prima donna_ était trop préoccupée de Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès, et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son sort et sa gloire.
Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les chœurs et les deux orchestres, réunis sous la conduite de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout guilleret et plein d’empressement, vint offrir la main à la belle Badoer et la fit monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de musique orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait un air de soprano d’un opéra _buffa_ de Galuppi, _la Calamita dei cuori_ (le malheur des cœurs), tout rempli de _gorgheggi_ et de caprices mélodiques d’un raffinement ingénieux. L’air fut accompagné par l’orchestre des jeunes filles, composé des meilleurs élèves _della Pietà_, et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor, un basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la voix splendide et facile d’Hélène Badoer se déroulait avec aisance et tombait de point d’orgue en point d’orgue, pareille à une cascade d’eau limpide qui reflète dans ses lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges scintillants de petites mines, de _vezzi amorosi_ et d’œillades assassines qui étaient bien en harmonie avec ces paroles, d’un goût un peu risqué:
Noi altre femine, Che siamo dritte, Vogliamo gli uomini Un poco storti. Per le consorti Non suono buoni Quei dottoroni Que fan zurlar[32].
En chantant cet air très-connu et très-populaire à Venise, comme l’était presque toute la musique de Galuppi, Hélène Badoer excita la gaieté de l’assemblée, qui partit d’un grand éclat de rire à certains passages scabreux dont elle commentait le texte par une pantomime expressive. L’abbé Zamaria se balançait sur sa chaise comme un bienheureux en s’écriant de temps en temps: _Brava, Delinda!_ C’était le nom du personnage qui dans l’opéra de Galuppi disait l’air en question. L’abbé était si content de la manière dont Hélène avait rendu la musique et l’esprit de Buranello, il chiffonnait son rabat et roulait ses petits yeux malins d’une façon si comique, que Grotto ne put s’empêcher de dire tout haut: «_Signori_, regardez un peu l’abbé! voyez, il se prélasse, se rengorge et fait le gros dos _come un gatto amoroso_, comme un chat amoureux!» A cette saillie toute vénitienne du vieux sopraniste, l’assemblée fut prise d’un fou rire, et la gaieté générale gagna jusqu’à Beata, qui jusqu’alors avait conservé la noble sérénité de son maintien.
Furieuse du succès que venait d’obtenir Hélène Badoer en présence de Lorenzo, la Vicentina s’avança avec assurance du fond de l’estrade, et vint chanter aussi un air d’un autre opéra _buffa_ de Galuppi, _il Mondo alla roversa_ (le monde à l’envers). D’un style non moins fleuri que le précédent, l’air de la Vicentina peignait les vicissitudes de l’amour dans toutes les positions de la vie humaine et chez tous les êtres inanimés:
La pecora, la tortora, La passera, la lodola, Amor fa giubilar.
Ces dernières paroles furent accentuées par la _prima donna_ avec un _brio_ et une puissance de vocalisation qui excitèrent l’admiration du public. Après un duo très-brillant pour deux sopranos que la Vicentina et Hélène Badoer chantèrent ensemble, l’_accademia_ se termina par un quatuor également tiré d’un opéra de Galuppi.