Le chevalier Sarti

Part 17

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Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il se trouvait à Venise, les dangers qu’il courait au milieu de tant de séductions, et la jalousie dont Beata ne pouvait se défendre, en voyant un jeune homme, qu’elle avait jusqu’alors conduit par la main comme une fée bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait son cœur d’une affliction d’autant plus grande qu’elle n’avait personne à qui se confier. Discrète, réservée, attentive à se préserver des regards curieux, elle gémissait en silence sans oser prendre un parti décisif. Les femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter les douleurs présentes de la vie, manquent, en général, de l’énergie nécessaire pour les éviter. Elles savent souffrir avec résignation et n’ont pas le courage de repousser la main qui s’appesantit sur elles. Victimes souvent admirables, elles n’osent articuler un mot qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait pu le dire ni à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté comme d’une velléité sans importance, ni à son père le sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre d’éveiller la susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur elle-même, cette noble fille se consumait dans une lutte douloureuse dont rien ne pouvait la distraire, ni les conseils d’un ami, ni le recours à des consolations d’un ordre supérieur. Nous touchons ici à un point très-délicat du caractère de Beata.

Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue presque en naissant, la fille du sénateur avait été élevée par des subalternes, sous la direction de son père et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu sévére où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que l’instinct de la nature, Beata avait puisé une instruction variée, l’habitude de se recueillir et de se rendre compte des actes qu’elle accomplissait. La fréquentation des hommes supérieurs, les livres et le monde qui l’entourait, avaient développé ce penchant à la réflexion, sans altérer ni la modestie de son langage, ni la soumission de son esprit aux règles qui imposent à notre curiosité un frein salutaire. Mais si Beata pratiquait avec mesure les grands principes du christianisme, qui traverse l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique, si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions de l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et la profondeur touchante de ses rites, enfin si elle acceptait sans murmure les usages de son temps et de son pays, c’était bien moins de sa part la manifestation d’une foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La religion contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait comme un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline nécessaire de la vie, une solution consolante du problème de notre destinée, plus encore qu’une vérité supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et aussi chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se rendait pas compte de la nature de ses sentiments sur des questions aussi redoutables. Elle priait, s’humiliait, mais sans trouver peut-être dans l’accomplissement de ce devoir de bienséance publique l’apaisement intérieur qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, le caractère de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, et elle apportait dans toutes ses actions cette réserve pleine de charmes où l’on reconnaissait la fille d’un patricien. Sa religion, qui n’avait rien de bien précis ni d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée qui se complaît dans le culte des sentiments aimables; ses prières montaient au ciel comme un encens et se confondaient avec le souffle de l’amour.

Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu à ses études et qu’il passait des journées entières hors du palais, elle fut saisie d’une inquiétude extrême. N’osant pas questionner directement l’abbé Zamaria sur les nouvelles relations qu’avait pu contracter son jeune élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer sur le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle épiait avec anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait pas marcher dans sa chambre, qui était au-dessus de son appartement, elle était agitée et sonnait sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour avoir occasion de parler de lui.

«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, Lorenzo est-il rentré?

—_Signora_, répondit la camériste sans se douter de l’effet produit par ses paroles, _il signor_ Lorenzino n’a plus besoin qu’on s’inquiète de son sort ni qu’on lui indique son chemin. Il connaît maintenant Venise mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et tombe dans les lagunes, soyez sans crainte, les _gentildonne_, et surtout la belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, iront le pêcher elles-mêmes jusqu’au fond de l’Adriatique.»

Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui avait projeté dans son cœur une clarté sinistre, Beata se sentit défaillir. Elle se jeta sur un canapé qui était auprès de son lit, se couvrit le visage de ses deux mains, et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était trop forte pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient soulagée. Oh! qu’elle eût été heureuse si elle avait pu s’agenouiller aux pieds d’une madone et lui confier le secret de sa vie!

Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la noble fille, ne voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put y tenir davantage. Elle prit un masque, entra furtivement dans un gondole de place, et se mit à parcourir Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle aller? Elle n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la jalousie, elle ordonne aux _barcaroli_ de la conduire vers Murano. Elle descend machinalement au _casino di San-Stefano_, bien étonnée de se trouver pour la première fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante dans un _camerino_, se fait servir quelques rafraîchissements, et s’abandonne à ses tristes pensées. Elle y était à peine depuis quelques minutes, que son attention fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet voisin. Elle écoute en tressaillant, met son masque, s’avance vers la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo avec une femme. Ses yeux se troublent, ses genoux fléchissent, et elle tombe évanouie sur le carreau. Elle se relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler une goutte, tant l’émotion avait contracté son gosier. L’oreille collée contre la cloison qui sépare les deux cabinets, Beata s’efforce de saisir quelques-unes des paroles échangées entre ses deux voisins; mais sa respiration haletante l’empêche de percevoir autre chose que des sons inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand silence. Beata s’en inquiète, revient se placer à la fenêtre du cabinet, et voit Lorenzo dans les bras de la Vicentina! Elle recule à ce spectacle, et se sauve épouvantée, en jetant sur la table sa bourse remplie de _zecchini_ d’or.

Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps immobile sans dire un mot aux _barcaroli_ qui lui demandaient où il fallait la conduire. «Où vous voudrez,» répondit-elle après un assez long silence. Puis, se reprenant aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; dussé-je y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, répondant à son cœur déchiré. Elle resta ainsi en face du jardin de San-Stefano jusqu’à la nuit, les yeux attachés à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina étaient voluptueusement accoudés. Lorsque les ombres du soir lui eurent dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna lentement de ce lieu funeste, comme une colombe blessée aux sources de la vie. Prenant le chemin de Venise, elle s’arrêta un instant au milieu de la mer silencieuse, où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui réveilla Lorenzo de son ivresse.

Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! La honte, le remords, l’amour trahi dans ses plus chastes espérances, déchirèrent le cœur de Beata. Rentrée furtivement dans son palais sans que personne se fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout habillée sans répondre un mot aux questions pleines de sollicitude que lui adressait Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, lui dit-elle, je n’ai besoin de rien; tu peux te retirer.»

Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle ne pouvait s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta dans l’antichambre une partie de la nuit à épier le moment où l’on pourrait réclamer ses services. Beata ne pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées sur sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur prêt à se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés d’exclamations douloureuses, qui seules décelaient l’agitation extrême de son âme. Sa vie, si courte encore, et pourtant si remplie, se déroulait devant elle comme une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette belle nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit par la destinée, et cette soirée charmante où son frère d’adoption pleurait derrière un citronnier de la villa Cadolce, larmes délicieuses qui avaient éveillé sa pudeur endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers! «Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, après avoir épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je pas rebuté par la froideur de mon maintien? N’ai-je pas refoulé dans son cœur l’aveu d’un sentiment dont ses regards timides me révélaient chaque jour l’existence? N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand un mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, docile et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence des séductions vulgaires dont il est devenu la victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle en sanglotant, c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»

Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire explosion de douleur, et Teresa ne put contenir plus longtemps son inquiétude. «Signora, dit la camériste en ouvrant discrètement la porte de sa maîtresse, pardonnez à mon zèle si je viens vous importuner encore de ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? continua Teresa, tout attendrie de l’agitation extrême où elle voyait Beata, ordinairement si calme et si sereine. Je ne vous reconnais plus.

—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit Beata en se laissant tomber sur une chaise et en se couvrant le visage de ses deux mains, mouvement qui lui était naturel. Je ne suis plus la même, reprit-elle d’une voix étouffée.

—Oserai-je demander à la signora si le chevalier Grimani est pour quelque chose dans ce changement si extraordinaire?

—Plût à Dieu! _volesse il cielo!_ s’écria Beata avec vivacité; je ne serais pas si à plaindre!»

Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit naître tout à coup dans son esprit, Teresa n’osa plus continuer ses questions, et resta muette devant sa maîtresse désolée. Un long silence succéda à cette scène douloureuse. Beata n’était pas moins étonnée de son aveu involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; et ces deux femmes, si différentes et si éloignées l’une de l’autre par le caractère et la condition, confondaient maintenant leur âme dans une préoccupation commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment, et ne peut être longtemps comprimée dans le cœur où elle a pris naissance sans le dévorer ou le briser en éclats. Beata avait laissé échapper le secret de sa vie, que Teresa était bien loin de soupçonner: consternées l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre de se regarder en face et de se dire tout haut ce qu’elles éprouvaient. Plongées dans une demi-obscurité propice aux tendres aveux, et dans un silence éloquent qui n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de la nuit profonde, ces deux femmes, montées comme deux harpes à l’unisson d’un sentiment presque analogue, formaient un de ces doux et mystérieux accords qui absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister le contraste des caractères. La douleur de Beata, les tristes pressentiments et la sollicitude de Teresa pour sa noble maîtresse, se peignaient dans leurs regards, dans l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient leurs attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier acte d’_Otello_ entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, dans un ensemble exquis, cette mélancolie touchante de l’amour qui ne peut se contenir et qui cherche dans les épanchements de l’amitié un aliment à sa propre douleur:

Quanto son fieri i palpiti, Che desta in noi l’amor!

Quelque temps après cette fatale journée de Murano et la scène douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et Teresa, Lorenzo prit une résolution qui n’était pas moins hardie que son émancipation précoce. Honteux de sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés qui avaient déposé dans son cœur une amertume ineffaçable, il conçut la pensée de se jeter aux pieds de sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais, en réfléchissant à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré par son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il devait à Beata, il comprit, non sans peine, qu’une pareille démarche de sa part laisserait supposer que la noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de sa conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance de Beata à son égard, la froideur de son maintien, les rares paroles qu’elle daignait lui adresser, n’étaient-elles pas des signes évidents de son indifférence pour le fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu s’occuper un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs et des plaisirs de Venise? Dans cette perplexité cruelle, entre la crainte d’essuyer un affront qui aurait humilié son orgueil et l’amour dont la voix impérieuse soulevait son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo transigea avec sa première idée, et dans un moment de transport et de fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre qu’on va lire:

«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait vivre plus longtemps sous le poids de votre disgrâce, d’implorer son pardon et de vous demander ce qui a pu lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous, ange consolateur, qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse, ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, après avoir soustrait mon corps aux vicissitudes de la fortune! Que vos regards _pietosi_ ne se détournent plus de moi! Ne repoussez pas les hommages et la reconnaissance d’un cœur plein de votre image, et dont le plus grand crime est de trop vous adorer. Si quelques irrégularités de ma conduite ont mérité votre désapprobation, si ma présence dans votre palais vous est importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes fautes, j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès d’une mère chérie dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre affection. Noble femme, Beata, pleine de grâce et de douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez pas dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et soyez pour moi comme cette divine créature dont parle le poëte de l’expiation et du paradis:

A noi venia la creatura bella Bianco vestita e nella faccia quale Par tremolando mattutina stella[30].»

Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui exprimait assez heureusement les sentiments et les tendances d’esprit de notre adolescent, fut remise par lui à Teresa, mais avec une gaucherie timide qui éveilla la malice de la soubrette.

«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton ironique et avec cette jalousie secrète d’une femme et d’un subalterne qui voit un parvenu occuper le cœur de sa maîtresse.

—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si facilement irritable. Fais ton devoir, et n’en demande pas davantage.

—Voyez-vous ce _bambino_! dit Teresa tout bas en elle-même après le départ de Lorenzo, qui s’était éloigné sans attendre sa réponse: il fait déjà _il padron della casa_.» Teresa, qui était après tout une assez bonne fille fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de Lorenzo sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même, pour éviter un embarras et des explications qui répugnaient au caractère réservé de la _gentildonna_.

Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put contenir d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la _stella mattutina_ qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la réalisation de mon rêve insensé?»

Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières, qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la cruelle incertitude qui l’agitait.

Une grande fête ou _accademia_ devait avoir lieu, sous peu de jours, au palais Grimani. Le prétexte de cette _accademia_, où était invitée toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille, joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe, grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au X^e siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui garnissent les deux rives du _Canalazzo_. Dans la première époque, on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVI^e siècle, est le produit de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation. C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le _Fondaco dei Tedeschi_[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde, firent de Venise un lieu d’enchantement et

Del genio uman la più sublime figlia,

comme l’a qualifiée Alfieri.