Le chevalier Sarti

Part 15

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Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau des _Soirées musicales_, chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur de _Guillaume Tell_ ce que les _capitoli_ ou élégies sont à celui de l’Arioste. En comparant l’_aria_ de Porpora à la _canzone_ de Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain, remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille qui l’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau jour.

«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.

—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de ses _Confessions_, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisait chanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale, _mediis igitur utendum sonis_, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.

—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités, répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina lise jamais les _Confessions_ de saint Augustin, je dirai que les plus célèbres cantatrices du XVIII^e siècle, que j’ai presque toutes entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine, qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive de contralto lui a disputé la palme _del canto di portamento_; la Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme vous, _cara mia_ Vicentina, a eu une origine modeste, et a été surnommée _cantante di piazza_, parce qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»

«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.

—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.

—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?

—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.

—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce soir.»

Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans un appartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’une _diva_ du jour:

«Asseyez-vous là un instant, _maestrino mio_, lui dit-elle en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la journée.»

Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de nacre, où la _prima donna_ pouvait se voir étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les différentes situations d’un roman célèbre intitulé: _la Ballerina infelice_ (la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes, quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.

Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.

—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume qu’elle avait revêtu.

Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile en point de Venise, fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient un sourire _inzucherà_, comme disent les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.

«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme la _Ballerina_, une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»

Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblait impatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillante _prima donna_, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible

Ove le due nature son consorti[23],

où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait admirablement combiné les épisodes.

«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle prête?

—Oh! _signora_, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.

—Puisqu’il en est ainsi, répliqua la _prima donna_, nous pouvons partir.»

Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons dans cette conque de Vénus, _conchiglia di Venere_; et après avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles, _all’orto di San Stefano_, au jardin de Saint-Stephan.»

La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement du XIV^e siècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé le petit canal _de’ Mendicanti_, la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de la vie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage récent des _fruttaioli_, ou marchands de fruits, qui tous les matins venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait lui dire en voyant son émotion:

O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi: C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].

Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: «_Carino_, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora Beata sur votre sort?

—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.

—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»

Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont la Vicentina devina promptement la cause. Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille une _canzonetta_ dont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus familier:

Coi pensieri malincolici Non ti star a tormentar; Vien con mi, montemo in gondola, Ce n’andremo in mezzo al mar.

Passeremo i porti e l’isole Che contorna la città E sul mare senza nuvole La luna nascerà[25].

La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, la _canzonetta_ exprimait admirablement cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et belle _prima donna_, bercé par les molles cadences de la gondole qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaient et lui revenaient amorties comme un chant de sirènes s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui

Dinanzi polveroso va superbo[26],

et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversa l’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva la _canzonetta_ interrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:

En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?

Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.

Ridi adesso E fa l’amor.

Sur ces dernières paroles qui terminaient la _canzonetta_, la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux de la volupté[27].

En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.