Part 12
Ces distractions de l’esprit, ce premier épanouissement de l’instinct de connaître et d’admirer, loin d’affaiblir le sentiment que Lorenzo éprouvait pour Beata, en accroissaient l’intensité. Dans ce caractère à la fois ambitieux et tendre, l’amour se nourrissait de toutes les aspirations de la vie, et les concentrait comme dans un foyer qui en doublait la puissance. Depuis qu’il était à Venise, Lorenzo se sentait plus fort vis-à-vis de lui-même. Placé sur un plus grand théâtre, il paraissait aussi moins étonné de la distance qui le séparait de sa bienfaitrice, et au fond de son cœur il ne désespérait pas de surmonter un jour les difficultés qu’on opposerait à ses désirs. Sans doute ces rêves d’un jeune homme de quinze ans étaient aussi vagues que le but qu’il se proposait d’atteindre. C’était comme une sorte de mirage qui lui faisait entrevoir au loin une source désirée, récompense suprême de ses efforts. Aussi Lorenzo marchait-il hardiment dans la carrière que lui ouvrait son imagination. Enchanté de l’heure présente, fier d’être déjà du petit nombre des élus, heureux de vivre et de développer ses facultés, il s’élançait dans l’avenir avec cette confiance et cette allégresse bruyante de la jeunesse qui franchit en riant les plus grands obstacles.
Lorenzo travaillait avec la patience d’un bénédictin et l’ardeur d’un néophyte qui veut conquérir sa place au banquet de la vie. L’histoire, la littérature ancienne et moderne, la philosophie et surtout la musique, étaient les sujets qui attiraient de préférence son attention. Parmi les livres nombreux que la curiosité insatiable de Lorenzo lui mit sous les yeux, les _Dialogues_ de Platon et la _Divine Comédie_ de Dante étaient, avec les œuvres de Rousseau, ceux qui avaient le plus vivement frappé son imagination. Platon et Dante, le poëte de l’idéal antique et celui de l’idéal chrétien, qui étaient si loin des tendances et des préoccupations du XVIII^e siècle, répondaient admirablement à la nature réfléchie et affectueuse du jeune Vénitien. Son heureux instinct le portait à réduire les faits à un petit nombre de principes, à n’absorber de ses lectures que les parties vraiment nutritives, à dégager ces parcelles d’or qui forment l’essence des vérités générales, et, dans le peintre sublime et touchant du paradis et de l’enfer, Lorenzo trouvait un poëte qui flattait sa passion, un poëte qui avait consacré sa vie et un admirable génie à éterniser un rêve de l’amour.
Cependant la contenance de Beata vis-à-vis de Lorenzo était bien changée depuis son retour à Venise. Effrayée de la consistance qu’avait prise l’affection, toute sereine d’abord, que lui avait inspirée le fils de Catarina Sarti, surprise par un sentiment sérieux dont elle n’avait pas dû prévoir les atteintes, elle résolut de couper court à des relations équivoques qui ne pouvaient avoir pour elle qu’une solution malheureuse. Comment faire cependant pour rompre brusquement, et sans trahir son secret, les rapports de bienveillance et de protection qui s’étaient établis entre elle et Lorenzo? Ce jeune homme, dont la physionomie heureuse l’intéressait au moins autant que l’aménité de son caractère et la vivacité de son esprit, n’avait point mérité qu’on cherchât à l’éloigner d’une famille qui l’avait adopté spontanément. Quel prétexte prendre pour mettre entre elle et Lorenzo quelques années de séparation qui lui donneraient le temps d’étouffer ou d’amortir un sentiment qui menaçait de devenir une passion orageuse et funeste? Le prétexte qu’avait suggéré la pénétration de son oncle, le saint prêtre, d’envoyer Lorenzo terminer ses études à l’université de Padoue, eût été le plus convenable sans les objections que Beata redoutait de la part de l’abbé Zamaria, qui s’était attaché d’autant plus vivement à son élève, que celui-ci montrait un goût prononcé pour la musique, et une grande aptitude à profiter de ses leçons. Beata aurait pu sans doute surmonter ce dernier obstacle en faisant intervenir la volonté de son père; mais en employant ce moyen extrême, elle craignait de laisser deviner sa faiblesse. Excepté Tognina, qui avait saisi comme à la dérobée quelque chose de ce roman mystérieux qui commençait à se développer dans le cœur de son amie, personne dans la maison ne soupçonnait à quelle source profonde s’alimentait la sollicitude de Beata pour son frère d’adoption.
Dans cette perplexité, entre la crainte de faire un éclat et la ferme volonté où elle était de prévenir un danger qui alarmait sa pudeur, Beata prit une résolution qui rassurait sa conscience sans lui imposer un sacrifice trop douloureux: elle ordonna sa vie de manière à éviter le plus possible la présence de Lorenzo; elle se fit un maintien sévère et composa son visage pour mieux cacher à tout le monde, et surtout à celui qui en était l’objet, la tendresse qui s’était glissée dans son cœur. Renfermée ainsi en elle-même, cette noble créature, dont l’âme était aussi élevée que l’intelligence, et qui joignait au sérieux du caractère cette grâce des formes et cette adorable langueur qui sont le plus bel attribut de son sexe, Beata souffrait silencieusement et consumait son ardeur dans une lutte qui altérait son repos. Ce n’est pas la naissance modeste de Lorenzo, ni aucun préjugé vulgaire, qui avaient déterminé la fille du sénateur Zeno à combattre une affection qui avait surpris son inexpérience: des idées aussi graves et aussi arrêtées ne s’étaient même jamais présentées à son esprit. Elle craignait d’affliger son père par une inclination qui aurait ajouté une douleur domestique à la grande tristesse que lui faisaient éprouver les affaires de l’État; mais elle était surtout retenue par un sentiment de dignité personnelle, et ce sentiment exquis avait quelque chose des chastes scrupules d’une sœur ou d’une mère. Elle rougissait de sa faiblesse pour un jeune homme qu’elle avait pour ainsi dire vu croître sous ses yeux.
Elle s’indignait à l’idée d’avoir pu oublier son âge et les devoirs qu’elle s’était imposés, en se laissant envahir le cœur par un trouble délicieux qui avait endormi sa vigilance. Aussi que d’efforts il lui fallut faire pour rompre le charme qui l’avait attirée insensiblement au bord du précipice, pour dégager son âme du piége innocent que lui avait tendu l’amour! Lorsqu’elle rencontrait Lorenzo, Beata le saluait d’un mot froid et digne, puis elle s’enfuyait comme une ombre en tressaillant. Elle ne s’informait pas ostensiblement de ce qu’il faisait; elle ne lui adressait plus la parole que pour répondre à ses questions d’un ton indifférent qui repoussait toute confiance. Son regard évitait celui de Lorenzo, et ce n’est que de loin que ses beaux yeux bleus remplis de tendresse osaient le suivre avec inquiétude. Dans le monde, dans les _conversazioni_ où elle se trouvait forcément avec Lorenzo, Beata était d’une gaieté extrême. Elle cherchait à s’étourdir, à dissiper sa tristesse en vains propos, à dérouter l’attention par de petits manéges de coquetterie féminine qui répugnaient à la sincérité de son caractère.
Ces artifices de la passion étaient une énigme pour Lorenzo, qui ne savait comment s’expliquer ce changement de conduite à son égard. Il avait beau s’interroger et se demander par quelle étourderie, par quel manque de respect, il avait pu s’attirer la disgrâce d’une femme supérieure qui mesurait ses moindres paroles, il ne trouvait rien qui justifiât la froideur et l’air presque dédaigneux qu’on prenait à son égard depuis quelque temps. Voulait-on lui faire comprendre d’une manière indirecte qu’il fallait enfin ouvrir les yeux sur la vraie position qu’on lui avait faite? Il n’avait jamais oublié ce qu’il devait à sa bienfaitrice, ni la distance qui séparait le fils de Catarina Sarti d’une _gentildonna_ vénitienne. Quelle pouvait être la raison secrète de la réserve excessive de Beata à son égard? Ne serait-ce pas une sorte de jalousie aristocratique qui se serait emparée de la fille du sénateur en voyant Lorenzo grandir dans la vie, et voudrait-on refouler ses aspirations pour conserver une supériorité relative dont il essayait de s’affranchir? On se trompait fort si on espérait attiédir son courage et contenir son ambition dans le cercle étroit où le hasard l’avait fait naître. Il prouverait par son activité et son intelligence qu’il était digne de l’intérêt qu’on lui avait témoigné, et qu’en lui tendant la main pour l’aider à sortir de la foule, on avait accompli un acte de justice. Ces bouffées d’orgueil et de vanité plébéienne qui traversaient l’esprit de ce jeune homme redoublaient son ardeur de connaître, de s’épandre et de grandir dans l’estime de la femme dont il méconnaissait si grossièrement les vrais sentiments. Il voulait attirer l’attention de Beata, adoucir sa rigueur, et la forcer de voir en lui autre chose qu’un pauvre client de sa famille qu’elle avait bien voulu honorer de sa protection.
Le palais Zeno était situé sur la rive gauche du Grand-Canal, à très-peu de distance du vieux palais Grimani. C’était une des œuvres les plus remarquables de Scamozzi, l’élève de Palladio, dont il avait imité le style élégant et grandiose. Construit en pierres d’Istrie vers la seconde moitié du XVI^e siècle, comme presque tous les monuments qui bordent les deux côtés de cette longue et magnifique voie triomphale, le palais Zeno était composé de trois étages couronnés d’une terrasse d’où s’élançait un groupe de statuettes mythologiques. L’une, placée au milieu de la façade, représentait le Silence, symbole de la politique mystérieuse de Venise, qui semblait dire aux passants, en appuyant l’index sur la bouche: _Guardate, ma non tocate_, et surtout _taisez-vous_! Deux entrées, l’une sur le Grand-Canal, et l’autre du côté opposé, conduisaient à ce palais, où l’on voyait éclater la magnificence d’une famille patricienne qui comptait dans ses annales un doge, un héros, plusieurs cardinaux, un grand nombre d’ambassadeurs et de procurateurs de Saint-Marc. Au fond d’un large vestibule où se tenaient les gondoliers et les _facchini_ de la maison, un escalier d’une légèreté admirable conduisait à un palier de marbre, sur lequel débouchait un corridor long et spacieux qui se reproduisait à chaque étage et le divisait en deux parties. Un grand salon carré qui occupait le milieu du premier étage, et une salle à manger qui aurait pu contenir aisément deux cents personnes, indiquaient les habitudes d’une oligarchie puissante qui aimait à s’entourer de ses clients et de ses égaux. D’un côté du salon était l’appartement de Beata, et de l’autre celui de son père. L’abbé Zamaria demeurait au second étage, ainsi que Lorenzo, dont la chambre était immédiatement au-dessus de l’appartement de Beata. Les domestiques étaient logés au troisième étage, à l’exception de Teresa, qui couchait dans un _camerino_ près de sa maîtresse. En face du salon était la bibliothèque, une des curiosités de Venise par la rareté des livres qu’elle renfermait et l’ordre qu’y avait mis l’abbé Zamaria; à gauche de la bibliothèque se trouvait la chapelle. Le salon, la salle à manger, la bibliothèque et même la chapelle, étaient garnis de tableaux de maîtres représentant des épisodes de l’histoire de Venise où avait figuré un membre de la famille Zeno. Les moindres détails de ce palais accusaient la munificence et la personnalité d’un vieux patricien qui a conscience de ses droits aussi bien que de ses devoirs.
Le palais Zeno était une des maisons les plus fréquentées de Venise. C’était le rendez-vous de la meilleure compagnie, des femmes élégantes et des hommes à la mode qui brillaient par l’esprit, les manières, ou par des talents aimables. Il n’arrivait point à Venise un étranger de distinction qu’il ne se fît aussitôt présenter à l’abbé Zamaria, qui était le grand majordome et le juge de tout ce qui se rattachait aux plaisirs de la maison. Il en conférait d’abord avec Beata, et, après avoir obtenu son assentiment, tout était dit, car le vieux sénateur n’entrait jamais dans ces menus détails de la vie domestique. Ce qui attirait au palais Zeno un si grand nombre de personnes illustres, c’était moins l’hospitalité magnifique qu’on y trouvait que la haute distinction de Beata, le savoir et la grande érudition musicale de l’abbé Zamaria. Membre de la Société Philharmonique de Bologne, ami et correspondant du P. Martini, élève de Benedetto Marcello, l’abbé Zamaria était non-seulement un contrapointiste du premier mérite, mais aussi un homme de goût dont on recherchait les conseils. Tous les compositeurs et les virtuoses célèbres de la seconde moitié du XVIII^e siècle ont été reçus au palais Zeno, où ils étaient sûrs de rencontrer l’élite de la société vénitienne. C’est là qu’on vit tour à tour Sacchini, Paisiello, le doux et infortuné Cimarosa, à côté des Caffarelli, des Pacchiarotti, des Marchesi, de la Gabrielli et des plus fameuses cantatrices qui venaient se recommander à la bienveillance de l’abbé, dont la protection valait un succès. _Che ne dice l’abate_? (qu’en pense l’abbé?) se demandait-on à Venise, lorsqu’il était question d’un chanteur inconnu ou d’un opéra nouveau dont on attendait la représentation. Fallait-il un point d’orgue, une _cabaletta_ brillante, quelques _gorgheggi_ compliqués pour faire ressortir la bravoure d’une _prima donna_, on allait trouver l’abbé Zamaria, qui, d’un trait de plume, calmait les plus grandes inquiétudes ou excitait des jalousies féroces. Que de morceaux de sa composition ont été intercalés dans les opéras des maîtres les plus illustres! Combien il a jeté sur le papier de ces lieux communs qu’on appelait _arie di baule_, airs de voyage que les virtuoses emportaient au fond de leurs malles, et qu’ils chantaient dans toutes les villes, quel que fût l’ouvrage dans lequel ils débutaient!
Les noms les plus illustres de la république, les Pisani, les Foscarini, les Grimani, les Tiepolo, retentissaient dans ce palais au milieu des savants, des artistes, des poëtes et des critiques les plus renommés de Venise et même de l’Europe. Goethe, Alfieri, le comte Algarotti, Pindemonte, Cesarotti, le traducteur d’Homère et d’Ossian, qui occupait une chaire de littérature grecque à l’université de Padoue, étaient venus dans ce salon, où ils avaient laissé des témoignages de leur satisfaction dans un magnifique album que l’on conservait précieusement. C’était un spectacle unique que d’assister à l’une de ces brillantes _conversazioni_ qui avaient lieu toutes les semaines au palais Zeno, et de voir réunis dans un même salon les caractères les plus antipathiques, Goldoni et les deux frères ennemis Charles et Gasparo Gozzi, par exemple, qui partout ailleurs se seraient pris aux cheveux, au lieu de se combattre à coups d’épigrammes; Francesco Pesaro, Giuseppe Farsetti, Antonio Cappello, qui avait été ambassadeur de la république en France lorsque éclata la révolution de 1789, grand amateur de beaux-arts et protecteur de Canova qu’il a deviné; Francesco Gritti, Cornelia Barbaro, sa belle-sœur, femme de la plus haute distinction, qui fut l’amie de Métastase; la jeune et charmante comtesse Benzoni, assise à côté du poëte Lamberti, qui en était éperdument amoureux, et qui l’a chantée dans cette jolie barcarolle connue de toute l’Europe:
La biondina in gondoletta, L’altra sera go menà.
C’était la gloire de Beata d’avoir su triompher ainsi des rivalités qui divisent trop souvent les hommes qui cultivent les arts de l’esprit. Le sens exquis de cette jeune fille lui avait appris de très-bonne heure combien il importe à la femme de cacher sa raison sous la grâce et la modestie de son sexe. Silencieuse, recueillie, d’une discrétion profonde, elle savait écouter avec indulgence les bavardages des gens médiocres, et n’accordait son approbation explicite, mais toujours avec réserve, qu’aux choses vraiment belles qui touchaient son âme. On aimait à la consulter, on avait confiance dans la rectitude de son jugement, qui ne se manifestait jamais que par des observations de détail qui indiquaient plutôt une préférence de sentiment qu’un blâme de l’esprit. Elle régnait naturellement sur les cœurs par le charme divin de son regard mélancolique, par l’élégance de sa taille et de ses manières, qui révélaient une nature supérieure digne de tous les hommages. Aussi un sourire de sa bouche adorable suffisait pour dissiper les plus gros nuages, et lorsque sa tête blonde s’inclinait pour gronder un ami ou pour écouter une confidence qu’on avait à lui faire, on était ravi de voir tant de séductions relevées d’une si grande simplicité. C’était une muse qui inspirait tous ceux qui l’approchaient, et non point une sirène qui cherchât à séduire par le faste de sa beauté.
L’abbé Zamaria était fort répandu dans la société de Venise. Les cantatrices et les _gentildonne_ dilettante s’arrachaient à l’envi ce petit abbé, qui n’avait de la morale du Christ que l’habit. On le voyait partout, dans les théâtres, dans les _ridotti_, dans les cafés, dans les églises, et ce n’était pas pour y faire pénitence. Partout où il y avait du plaisir, de l’esprit et de la musique, on était sûr de rencontrer le charmant abbé, qui bavardait comme une pie et riait comme un enfant. Ami de Carlo Gozzi, son confrère à l’académie bouffonne des _Granelleschi_, il se moquait avec lui des vieux classiques embourbés dans les ornières des _Seicentisti_, qu’il appelait des _parrucconi_, des _brontoloni_ insupportables. Il n’était guère plus favorable aux novateurs qui, comme Goldoni, s’efforçaient d’introduire à Venise la dignité et la vérité du théâtre français. «Ils veulent nous étouffer, disait-il en parlant de ces novateurs, avec des _chiacchere filosofiche_, des bavardages philosophiques, et des _urli francesi_. Conservons notre esprit, nos mœurs, notre gaieté, et restons Vénitiens. Nous n’avons que faire de la _musica tedesca_ ni de la littérature française, _impastate_ (farcies) de réflexions et de modulations _melancoliche_.»
Lorenzo suivait l’abbé Zamaria dans les méandres de la vie vénitienne, comme Dante suit Virgile dans les cercles ténébreux de la cité divine. L’abbé était flatté de produire dans le monde un jeune homme intelligent, au regard vif, à la physionomie ouverte, qui chantait comme un ange, et dont il s’était plu à former l’éducation musicale avec un soin tout paternel. Il le présentait comme son élève aux femmes du monde, aux virtuoses, aux compositeurs, et tirait vanité des succès de son disciple, qu’on appelait partout _il maestrino_. Il l’introduisait dans les premières maisons, chez les Mocenigo, les Dolfin, où Lorenzo était reçu avec une certaine déférence à cause de l’affection que lui portait l’abbé Zamaria, et peut-être aussi parce qu’on supposait que le sénateur Zeno avait des vues particulières sur l’avenir de ce jeune homme. Lorenzo, dont les femmes remarquaient déjà la taille svelte, le front épanoui et les beaux yeux noirs remplis de feu et de désirs, jouissait avec bonheur de la nouvelle existence qui s’ouvrait devant lui. Il courait les salons, les théâtres, les _casini_, les académies, tantôt accompagné de l’abbé Zamaria, qui ne cachait pas sous sa perruque la sagesse de Minerve, tantôt sans autres guides que l’instinct des belles choses et la crainte de l’inconnu, qui est la pudeur des jeunes gens. Comme il était ravi de se voir dans cette ville d’enchantement, de s’attarder le soir sur la place Saint-Marc, au milieu de cette foule joyeuse de promeneurs de tout rang et de tous pays, de parcourir le Grand-Canal couché mollement dans une gondole légère, et de s’enfuir au loin vers l’une de ces _isole beate_, nids d’amour et de volupté qui entourent Venise comme des satellites qu’elle entraîne dans son tourbillon! «Est-ce bien le fils de Catarina Sarti, se disait-il tout bas avec ravissement, qui chante des duos avec une Badoer, qui accompagne au _cembalo_ une Dolfin dont la main blanche et potelée se pose gracieusement sur son épaule, qui s’entretient de philosophie et de littérature avec un Mocenigo, et que le compositeur Furlanetto daigne admettre dans sa familiarité?»
Le bonheur d’être et de vivre dans une sphère supérieure, les tressaillements sourds de la sensibilité qui s’éveille, un vague pressentiment des idées du siècle, la confiance qu’il commençait à avoir dans son activité, l’ivresse de l’amour, tout cela avait gonflé le cœur de Lorenzo, tout cela faisait sourdre de son âme exaltée ces mille désirs, ces mille espérances infinies qui montent, s’ébruitent et se répandent dans l’espace en chantant à l’imagination le poëme divin, la symphonie merveilleuse de la jeunesse, que nous avons tous entendue une fois dans la vie, et dont il n’appartient qu’au génie de retenir un écho lointain.
Mais aussi dans quel temps et dans quelle société avait été jeté Lorenzo! Venise se mourait; elle se mourait de langueur comme une courtisane épuisée, le front couronné de roses, le sourire sur les lèvres, banquetant, festoyant, entourée de _ruffiani_, de chanteurs, de _ballerini_, d’improvisateurs, d’escrocs et d’espions, dernière ressource des gouvernements avilis. Sous une aristocratie sombre, taciturne, soupçonneuse, qui avait accaparé les bénéfices et les soucis de l’autorité suprême, s’agitait un peuple d’enfants qui riait de tout, s’amusait de tout, et ne s’occupait que du plaisir de l’heure présente. Qu’avait-il besoin de travailler, de réfléchir et de s’inquiéter de l’avenir, ce peuple doux et charmant qui vivait de sportules, de _confetti_, de café, de sonnets, de musique et d’amour? Tant que la république fut puissante au dehors, le peuple, prenant part aux événements politiques, se nourrissait au moins de vanité nationale, et la passion de la gloire relevait et ennoblissait son courage; mais depuis que l’oligarchie de Venise, méconnaissant la marche du temps et les principes de sa grandeur, s’était refusée à tout mouvement et à toute transaction avec les idées nouvelles, le peuple, refoulé sur lui-même, sans expansion au dehors et sans liberté au dedans, s’était abandonné à l’une de ces effroyables anarchies de mœurs qui précèdent la chute des empires. Les lois, les institutions, en conservant les apparences de la force qui les avait créées, étaient impuissantes à diriger les esprits, et la police du conseil des Dix, plus inquisitoriale qu’elle ne l’avait jamais été, était presque le seul appui de l’État. Cette profonde décadence n’était visible cependant qu’aux yeux du philosophe ou d’un homme politique comme Marco Zeno. La foule, les étrangers et la jeunesse, étaient captivés et éblouis par un spectacle unique dans les annales du monde.
Qu’on se figure une succession de fêtes magnifiques rappelant les grands souvenirs de l’histoire de Venise! Un carnaval qui durait trois mois, huit théâtres presque toujours ouverts, quatre conservatoires ou écoles de musique, des _casini_, des _ridotti_, des cafés où l’on jouait et causait toute la nuit; une population qui se déguisait une grande partie de l’année comme pour échapper au sérieux de la vie; l’inviolabilité des masques protégée par la loi et les usages, servant à cacher l’inquisiteur d’État, le prince de l’Église, le riche, le pauvre, le mari et l’amant, le confesseur aussi bien que la pénitente; des académies de toute sorte, des couvents où l’on dansait et chantait plus qu’on ne priait; des femmes charmantes, blondes, tendres, voluptueuses, faciles, parlant un dialecte mélodieux qui enivrait l’oreille; des loisirs infinis, une sociabilité exquise, de la gaieté sans malice, de l’esprit, du goût, du faste, de l’instruction, un _estro_ charmant, un _non so che_ plein de grâce et d’abandon; de la musique partout, de la musique toujours: tels étaient les éléments et les épisodes de cette fête merveilleuse de la fantaisie et de la sensualité qui a terminé l’existence de Venise.