Le chevalier Sarti

Part 11

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«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.

«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, car _le royaume de Dieu est au-dedans de nous_, dit l’Évangile.

«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.

«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.

«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.

Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:

«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»

Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient des _addio_ et des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’_Angelus_ venait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la _canzone_ se terminait par ce refrain mélancolique:

Ahi!... partenza amara!

«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»

III

VENISE.

Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu de folles mascarades et de joyeux festins.

La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe et à dépasser le but que lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies du XVIII^e siècle.

L’esprit du XVIII^e siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de sonder les voies mystérieuses. Le XVIII^e siècle le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du XVIII^e siècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes dans son _Discours sur la Méthode_, s’arrête un instant au XVII^e siècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de conciliation, le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout le XVIII^e siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.

C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. Les hommes éminents du XVIII^e siècle conçurent le vaste projet de changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIII^e siècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot et respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de cette grande époque d’émancipation: le mot _humanité_, qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le mot _nature_, par lequel se manifestait le mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.

De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, l’_Encyclopédie_, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié du XVIII^e siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par Herder et Lessing en Allemagne.

Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance, l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ce XVIII^e siècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet, _Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain_, et l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.

Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’_Encyclopédie_, ce mouvement de rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre hardi _Des Délits et des Peines_, dont les principes généreux étaient transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui, pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].

Surgie comme Vénus du sein de la mer, Venise, après avoir été la première puissance maritime du moyen âge et avoir possédé _un quart et demi de l’empire romain_, après avoir sauvé la civilisation chrétienne de la barbarie des Turcs et avoir échappé à la jalousie des rois de l’Europe ligués contre elle au commencement du XVI^e siècle, avait été dépouillée successivement d’une partie de ses conquêtes lointaines, des îles de Chypre, de Candie, et enfin de la Morée. La reine de l’Adriatique s’était endormie tout doucement au bruit de ses grelots et de ses loisirs charmants. En effet, depuis la paix de Passarowitz, conclue en 1718, qui mit fin à la dernière guerre que Venise eut à soutenir contre l’empire ottoman, une langueur mortelle s’était emparée de cette fière république de patriciens qui avait bravé tant d’orages. Accroupie au fond de ses lagunes, elle laissa passer tout le XVIII^e siècle sans se mêler à aucun des événements politiques qui s’accomplirent en Europe, n’ayant d’autre souci que de garder son repos, en se préservant du contact des idées nouvelles qui germaient de toutes parts en Italie. Énervée par les voluptés et l’inaction, Venise fut réveillée tout à coup de son long assoupissement par la révolution française, qui devait être bien autrement redoutable à sa puissance que la découverte du cap de Bonne-Espérance, qui lui avait enlevé le monopole du commerce du monde. Deux partis divisèrent alors le gouvernement de la république: l’un, très-nombreux, qui avait la majorité dans le grand conseil, voulait la continuation de la neutralité; l’autre, plus énergique, conseillait d’abandonner un système désastreux jugé par l’expérience, en prenant part à l’action qui allait inévitablement s’engager entre les grandes puissances de l’Europe. Ce dernier parti se subdivisait en deux fractions, dont l’une voulait une alliance avec l’Autriche, et l’autre avec la France. Le sénateur qui a déjà figuré dans la première partie de ce récit, Marco Zeno, était l’un des partisans les plus écoutés de l’alliance avec l’Autriche.

Dans les premiers temps de son arrivée à Venise, Lorenzo fut tout ébloui du magnifique spectacle qu’il avait sous les yeux. Ce qu’il avait lu et ce qu’on lui avait dit sur cette ville unique était fort au-dessous de l’impression qu’il en recevait; son imagination ardente et romanesque ne lui avait fait pressentir rien de comparable à la place Saint-Marc, au palais ducal, au _Canalazzo_, cette voie lactée qui traverse la ville et la divise en deux parties inégales rattachées ensemble par le pont du Rialto, image de la volonté puissante qui avait présidé aux destinées de la république. Son cœur se gonflait d’orgueil en regardant ces magnifiques palais, dont chaque pierre atteste la gloire de ce peuple de gentilshommes, d’artistes et de marins. Il se mit à étudier avec passion l’histoire de Venise, qui présente l’intérêt d’un poëme et d’un poëme épique, où la grandeur des événements se combine avec l’héroïsme des caractères et la variété des épisodes. Il se sentait fier d’appartenir à une nation qui a joué un rôle si original dans les annales du monde, et, dans sa vanité de jeune homme, il n’était pas fâché de tenir par un lien quelconque à cette fière aristocratie qui considérait la gloire et la puissance de Venise comme son patrimoine.