Le Chevalier des Touches

Part 8

Chapter 83,833 wordsPublic domain

«C'était là l'insulte que Juste cherchait. Il ne dit mot, il resta tranquille comme Baptiste; mais il releva subitement son bâton à bras tendu par-dessus sa tête, et, de cette main qu'il avait aussi adroite que vigoureuse, il l'abattit sur toute cette ligne de verres pleins, en file, qu'il cassa d'un seul coup, et dont les morceaux volèrent de tous les côtés de la tente. Ce fut le signal du branle-bas. Tout le monde fut debout, criant, menaçant, mêlé déjà, les pieds dans le cidre, qui coulait, en attendant le sang. Les femmes poussaient ces cris aigus qui enivrent de colère les hommes et leur prennent sur les nerfs comme des fifres... Elles voulaient fuir et ne pouvaient, dans cette masse impossible à percer, et qui se ruait sur les deux blatiers pour les étouffer.

«--Vous avez eu l'honneur du premier coup d'archet, monsieur,--dit à Juste Le Breton M. de La Varesnerie, avec cette élégante politesse qui ne le quitta jamais,--mais si nous voulons exécuter tout le morceau, il faut que nous tâchions de sortir de cette tente, où nous n'avons pas assez d'espace pour faire seulement, avec nos bâtons, un moulinet.»

«Et de leurs épaules, de leurs têtes et de leurs poitrines, ils essayèrent de trouer cette foule, compacte à crever les toiles de la tente, où ce qui venait de se passer faisait accourir du monde encore. Mais, cette marée d'hommes montant toujours, ils poussèrent alors, pour qu'on vînt les dégager du dehors, le cri que leurs amis, autour de la tente, attendaient comme un commandement:

«--A nous, les blatiers!»

«Ce dut être un curieux spectacle! Les blatiers répondirent à ce cri par le claquement de leurs fouets terribles, et ils se mirent à sabrer cette foule avec ces fouets qui coupaient les figures tout aussi bien que des damas. Ce fut une vraie charge, et ce fut aussi une bataille! Tous les _pieds de frêne_ furent en l'air sur une surface immense, la foire s'interrompit, et jamais, dans nulle batterie de sarrasin, les fléaux ne tombèrent sur le grain comme, ce jour-là, les bâtons sur les têtes. Dans ce temps-là, la politique était à fleur de peau de tout. Le moindre coup faisait jaillir du sang dont on reconnaissait la couleur, à la première goutte. Le cri: «Ce sont les Chouans!» partit de vingt côtés à la fois. A ce cri, la générale battit. Cette générale, que nous n'avions pas entendue du haut de la tourelle de Touffedelys, couvrit Avranches et le souleva. Le bataillon des Bleus voulut passer à la baïonnette à travers cette masse qui roulait dans le champ de foire comme une mer, mais impossible! Il aurait fallu percer un passage dans cette foule d'hommes, d'enfants et de femmes qui s'agitaient là, et qui, à eux seuls, de leur pression et de leur poids, pouvaient écraser cette poignée de Chouans. Les Douze, ou plutôt les Onze, car Vinel-Royal-Aunis était à la prison, les Onze, qui semblaient un tourbillon qui tourne au centre de cette mer humaine dont ils recevaient la houle au visage, les Onze, ramassés sous leurs fouets et sous le moulinet de leurs bâtons, avaient bien calculé. Ils abattaient autour d'eux ceux qui les poussaient, et qui leur rendaient coup pour coup...

«Partout ailleurs, ce n'était, dans ce champ de foire, qu'un désordre sans nom, un étouffement, l'ondulation immense d'une foule au sein de laquelle, affolé par les cris, par le son du tambour, par l'odeur du combat qui commençait à s'élever de cette plaine de colère, quelque cheval cabré montrait les fers de ses pieds par-dessus les têtes, et où, çà et là, des troupes de boeufs épeurés se tassaient, en beuglant, jusqu'à monter les uns sur les autres, l'échine vibrante, la croupe levée, la queue roide, comme si la mouche piquait. Mais à l'endroit où les Onze tapaient, cela n'ondulait plus. Cela se creusait. Le sang jaillissait et faisait fumée comme fait l'eau sous la roue du moulin! Là on ne marchait plus que sur des corps tombés, comme sur de l'herbe, et la sensation de piler ces corps sous leurs pieds leur donna, à tous les Onze, la même pensée; car, tout en tapant, ils se mirent tous les Onze à chanter gaiement la vieille ronde normande:

_Pilons, pilons, pilons l'herbe; L'herbe pilée reviendra!_

«Mais elle n'est pas revenue! A Avranches, on vous montrera, si vous voulez, à cette heure encore, la place où ces rudes chanteurs combattirent. L'herbe n'a jamais repoussé à cette place. Le sang qui, là, trempa la terre, était sans doute assez brûlant pour la dessécher.

«Ils y tinrent à peu près deux heures... mais Cantilly avait le bras cassé, La Varesnerie la tête ouverte, Beaumont les clavicules rompues, presque tous les autres blessés, plus ou moins, mais tous debout encore dans leurs vareuses, qui n'étaient plus blanches comme le matin, et qu'une rosée de sang poudrait maintenant à la place de fleur de farine. Tout à coup, _M. Jacques_ tomba, au cri de joie de ces paysans électrisés, qui crurent avoir abattu un de ces blatiers du diable, solides comme des piliers que l'on pouvait battre comme plâtre, mais qu'on ne pouvait renverser. _M. Jacques_ n'était pas même blessé. Tout en combattant, il avait vu, à la hauteur du soleil qui commençait à baisser et à prendre la place en écharpe, qu'il était l'heure d'aller à Des Touches et de rejoindre Vinel-Aunis... Aussi, avec la souplesse du chat sauvage, se glissa-t-il en rampant à travers les jambes de ces hommes, qui ne faisaient guère attention dans ce moment-là qu'au jeu terrible de leurs mains, et, comme un plongeur qui disparaît à un endroit de l'eau pour ailleurs reparaître, il se retrouva assez loin de l'espace où l'on se battait et dans une tourbe, à cet endroit-là, moins ardente qu'épouvantée. Comment passa-t-il? Il avait jeté son grand chapeau à _couverture à cuve_ qui l'aurait gêné; mais comment ne fut-il pas reconnu à sa vareuse sanglante, tué, mis en pièces? Lui-même n'a jamais su le dire. Il ne le savait pas, et cela doit paraître incroyable. Mais vous avez fait la guerre, baron, et à la guerre, ce qui est incroyable arrive tous les jours. Fascination de la terreur! Quand il se releva, dans cette foule qu'il avait traversée en s'aplatissant, on se mit à fuir devant cet homme qui lui-même semblait fuir, et, dans le pêle-mêle de la place, il put parvenir à la prison où Vinel-Royal-Aunis avait dû préparer la délivrance de Des Touches. Mais à la prison, au pied de la prison, il trouva... les Bleus.

«Oui c'étaient les Bleus!

«Voyant qu'ils ne pouvaient ni s'avancer ni manoeuvrer dans ce champ de foire, pleine à regorger, et où d'ailleurs les paysans de l'Avranchin les remplaçaient et ne faisaient pas mal leur besogne, les Bleus, au premier cri: «Ce sont les Chouans!» s'étaient portés au pas de charge sur la prison; car officiers et soldats maintenant ne doutaient plus que la bataille qui se donnait au fond de la place n'appuyât une tentative sur Des Touches. Or, à la prison, si vous n'en avez pas oublié la construction, monsieur de Fierdrap, les Bleus avaient trouvé la lourde porte de l'espèce de bâtiment moderne qu'occupait la Hocson très fortement barricadée, et comme la petite fille, à qui Vinel-Aunis avait jeté l'escabeau dans les jambes pour la faire tomber, à moitié évanouie de peur, ne soufflait mot sous la bouche du pistolet de Vinel, et que tout paraissait, à l'intérieur, silencieux et tranquille, ils crurent naturellement que la Hocson, dont ils connaissaient l'énergie, avait pris ses précautions de défense au premier bruit de tumulte populaire et de Chouannerie. Et, sûrs qu'elle tenait son prisonnier, ils se réservèrent pour le cas d'attaque ou de sortie, si quelques Chouans avaient été assez hardis pour se glisser dans la prison qui devait être pour eux une souricière, et ils se déployèrent parallèlement à cette longue muraille, où les chevaux amenés pour être vendus à la foire étaient rangés et attachés aux anneaux de fer dont je vous ai déjà parlé. Ils furent seulement obligés de se déployer assez loin de ces chevaux, qui répondaient à la tempête de cris et de mugissements de la place par des hennissements de colère et des ruades furieuses, et ils s'étaient établis prudemment hors de la portée de cette effrayante ligne de pieds ferrés, toujours en l'air comme des projectiles, et qui leur auraient cassé les reins. _M. Jacques_ avait vu tout cela. C'était un homme, après tout, que ce mélancolique! Le jour baissait. Il attendit, caché par la multitude, qu'il fût tombé un peu d'ombre... Les fouets claquaient toujours au fond de la place. Il prit son temps, et il eut le sang-froid et l'audace de faire, sous le ventre de ces chevaux frémissants et devenus presque sauvages, ce qu'il avait fait sous les pieds des hommes dans la foule. Il se coula entre la muraille et les Bleus. Il ne pouvait pas douter, lui, que Vinel-Aunis ne fût dans la prison... La porte barricadée le lui prouvait. C'était Vinel-Aunis qui, à tout événement, l'avait barricadée... Aux approches de la nuit, la multitude, qui s'étouffait, sans voir, sur le champ de foire, comprit enfin qu'il fallait s'écouler par les rues; mais son courant y rencontrait un contre-courant contre lequel elle se heurtait, et partout c'étaient des congestions et des rebondissements de foule nouvelle. On entendait dans la nuit la générale battant sur tous les points d'Avranches, entrecoupée du cri bref: «Aux armes!» La garde nationale, la gendarmerie, avaient voulu, comme les Bleus, pénétrer jusqu'à l'endroit où l'on s'égorgeait, mais, comme les Bleus, elles avaient trouvé l'invincible résistance de ce monde aggloméré, pressé et trop épais pour qu'on pût s'y faire un passage... à moins de tout massacrer. Cette circonstance, que les Douze avaient prévue et calculée et qui les avait protégés jusque-là contre la baïonnette et la fusillade, allait cependant se retourner contre eux. Pris dans ces cercles redoublés d'une foule qu'ils échancraient à coups de fouet et de bâton, qu'ils élargissaient, mais qu'ils ne brisaient pas comme on brise un cuvier dont on abattrait les douvelles, ils ne pouvaient ni faire retraite, ni s'égailler. Et c'était là l'anxiété de _M. Jacques_. Tapi à terre sous la poterne, il grimpa dans les vieux lierres qui couvraient les murs de la prison jusqu'à un trou grillé, par lequel il envoya, en le modulant bassement, son cri de chouette, pour avertir Vinel-Aunis, qui l'entendit et doucement débarricada la porte.

«--Et Des Touches?» lui fit _M. Jacques_. Mais Vinel-Royal-Aunis donna à _M. Jacques_ le froid de la défaite, en lui racontant comment la geôlière lui avait échappé et comment elle avait eu la hardiesse de s'enfermer sous clef, tête-à-tête avec le prisonnier, dans la tour.

«--Des Touches, sans ses fers, la romprait sur son genou comme une baguette!--ajouta Royal-Aunis,--mais il est enchaîné... On n'entend rien à travers cette sacrée porte,--et la Hocson est, par Dieu! bien femme à le tuer, à coups de couteau.

«--Nous le saurons demain!--dit _M. Jacques_, avec la rapidité de décision de l'homme de guerre qu'il avait, ce beau ténébreux, malgré sa langueur.--Mais, ce soir, il faut sauver ceux qui se battent là-bas... Il faut les dégager et faire retourner la tête à cette foule, et il n'y a qu'un moyen... Mettons le feu à la prison!»

--Bravo!--dit M. de Fierdrap, avec l'enthousiasme du connaisseur.--Militairement, le moyen était bon, mais, ventre de carpe! ça ne devait pas être chose facile que de mettre le feu à la prison d'Avranches, une geôle de granit humide, à peu près inflammable comme le fond d'un puits!

--Aussi, ce qui brûla, baron,--reprit mademoiselle de Percy,--fut le grand bâtiment de date plus moderne qui reliait les tours, et dans lequel habitait la geôlière. Il y avait dans le haut de ce bâtiment un immense grenier à foin pour la gendarmerie de la ville, et c'est là que _M. Jacques_ et Vinel-Aunis mirent intrépidement le feu, avec deux coups de pistolet. En un clin d'oeil, par le temps sec et chaud qu'il faisait, la flamme s'élança de cet amas de foin, et, sortant avec une brusquerie convulsive du toit dont elle fit voler en éclats les ardoises, tant elle était intense! elle embrasa instantanément les épais tapis de lierre séculaire qui enveloppaient les tours, et elle les couvrit d'une robe de feu. Ces deux tours devinrent tout à coup deux monstrueux flambeaux-colosses, qui éclairèrent la place de l'un à l'autre bout et firent, comme l'avait dit _M. Jacques_, retourner les mille têtes de la foule. A cette lueur soudaine, un frisson de terreur immense passa électriquement sur ces mille têtes comme un sillon de foudre, malgré la colère du combat; car il ne s'agissait plus d'une poignée de Chouans à réduire, mais d'Avranches, d'Avranches qui pouvait brûler tout entier! La prison, en effet, touchait aux premières maisons de la vieille ville, qui n'étaient pas de granit, elles! et qui auraient pris comme de l'amadou. Des fentes, comme il s'en entr'ouvre dans des murs qui vont crouler, se firent subitement en ce gros d'hommes amoncelés, et, chose horrible! les boeufs qui étaient tassés et avaient jusque-là été contenus par la densité de la foule sur la place, les boeufs, enragés par cette violence écarlate de l'incendie qui leur donnait dans les yeux, se mirent à fuir par ces fentes qu'ils agrandirent, écrasant des pieds et des cornes tout ce qui leur était obstacle. Ce fut là une autre tuerie, pire que celle des Onze, qui continuaient imperturbablement leur massacre à l'extrémité du champ de foire, et que cette intervention inattendue de l'incendie allait sauver; car ils n'en pouvaient plus... Leurs fouets claquaient toujours, mais le claquement de ces fouets était moins sonore. Il devenait de plus en plus mat à chaque coup frappé dans cet amas de chairs sanglantes qui faisait boue autour d'eux, et qu'ils envoyaient à la figure de leurs ennemis en éclaboussures.

«--Sabre-tout,--fit Saint-Germain à Campion, en l'appelant par son nom de guerre,--assez sabré pour aujourd'hui!»

«Et, gai comme pinson, il ajouta:

«--Nous étions frits sans l'incendie, mais voilà qui va nous dégager. Dans cinq minutes, ils y seront tous.

«--Faisons-nous dos à dos, messieurs,--dit La Varesnerie,--et sortons de cette place. Une fois dans les rues nous chouannerons. Les rues d'Avranches vont valoir le buisson, cette nuit.»

«Et ils exécutèrent leur manoeuvre de dos à dos, couverts de ces fouets et de ces bâtons qu'ils maniaient en maîtres. Et, marchant au pas, ils s'avancèrent à travers cette foule qui se dépaississait, distraite par le feu, culbutée et broyée par les boeufs qui couraient çà et là comme une tempête fauve, et c'est ainsi qu'ils purent enfin quitter, sans avoir perdu un seul homme, cette place où, depuis trois heures, ils avaient du sang jusqu'au jarret, et où, comme nous le dit Le Planquais quelques jours plus tard: «ils avaient battu le beurre, à pleine baratte, comme on sait le battre dans le Cotentin!»

--Sais-tu bien que c'est aussi beau que Fontenoy, cela, Fierdrap?...--fit l'abbé, profondément pensif, pendant que sa bouillante soeur, dont la tête devait fumer sous son baril violet et orange, respirait.

--C'est même plus beau!--dit le baron.--Leur petit carré n'a pas été enfoncé, à eux, à ces Onze! Et ce sont eux, au contraire, qui ont enfoncé le grand carré des paysans qui les tenaient de tête, de queue et des deux flancs, et qui l'ont enfoncé avec de simples fouets pour toutes pièces de canon. Le diable m'emporte! c'est plus beau.»

L'héroïne de la Chouannerie s'associait tellement à ses compagnons d'armes, même pour les batailles où elle n'était pas, qu'elle sourit aimablement au vieux uhlan pour le remercier de son opinion, et elle reprit:

«Une fois dans les rues, ils essuyèrent bien quelques coups de fusil épars... Mais la lune n'était pas encore levée, et, d'ailleurs, elle l'aurait été, que la fumée rougeâtre de l'incendie qui se mit à couvrir la ville comme d'un dais sombre, en eût intercepté la lumière. Il faisait noir dans ces rues étroites, qui n'avaient pas alors de réverbères comme aujourd'hui. Ils sentirent bien siffler quelques balles qui rebondissaient contre les angles des pignons, mais ce fut tout, et ils purent, sans nouveau combat, sortir des faubourgs de la ville, alors tout entière à l'incendie, et se rallier, comme d'avance ils en étaient convenus, sous l'arche d'un vieux pont qui n'avait plus que cette arche, et qu'on appelait le _Pont-au-Prêtre_ (peut-être à cause de la couleur de ses pierres, qui étaient noires). Il coulait sous cette arche solitaire un filet de rivière profondément encaissée, et ce fut là qu'ils se comptèrent... Or, comme ils ne savaient rien du sort de Des Touches et qu'ils avaient sur le coeur le poids affreux de l'absence des amis qui manquent à l'appel, ils résolurent de rentrer à Avranches, et ils y rentrèrent. Ils laissèrent sous l'arche du _Pont-au-Prêtre_ leurs vareuses sanglantes qui les auraient trahis, et comme des ouvriers des faubourgs de la ville qui auraient couru au feu en toute hâte et en manches de chemise, ils y allèrent ainsi, et sans leurs grands chapeaux, la tête ceinte de leurs mouchoirs, qu'ils avaient mouillés dans cette rivière, où ceux qui étaient blessés parmi eux lavèrent leurs blessures. Cantilly seul resta à attendre ses compagnons, couché sur le monceau de vareuses sanglantes; car son bras cassé le faisait cruellement souffrir. Mais il ne les attendit pas longtemps. Ils revinrent vite. En entrant sur la place où la foule avait roulé sa masse en sens inverse et travaillait encore à éteindre l'incendie, ils avaient vu que tout était perdu et fini... La Hocson, qui, par la fenêtre grillée de la prison léchée par les flammes, n'avait pas cessé de repaître ses yeux de ce qui se passait sur la place, venait d'ouvrir aux Bleus la porte de ce cachot où elle s'était renfermée avec son prisonnier.

«--Tenez!--leur avait-elle dit en le leur montrant garrotté de chaînes et couché par terre sur la dalle,--le voilà, le brigand! Je les ai bien entendus _fourgonner_ dans la porte pour la mettre à feu; mais ils auraient fait un four à chaux de cette geôle, que je m'y serais laissé cuire avec lui, vivante, plutôt que de le rendre à un autre qu'au valet du bourreau à qui il appartient!»

«_M. Jacques_ et Vinel-Royal-Aunis s'étaient, en effet, obstinés à vouloir brûler cette porte épaisse, résistante à l'action du feu comme à l'action du levier. Ils s'y obstinaient encore, quand la foule, devenue maîtresse de l'incendie, s'élança dans le couloir et les escaliers de la prison. Alors, ils s'étaient jetés, tête baissée, en avant, la torche et le pistolet à la main, et, grâce à la flamme, à la fumée et au désordre de l'invasion dans la prison de ces Bleus, qui couraient, comme des fous, au cachot de Des Touches, ils avaient passé.

«C'est au moment où il sortait de là que nous avions revu _M. Jacques_. L'idée d'Aimée, sans doute, le fit revenir plus vite à Touffedelys que ses autres compagnons, mais douze heures après, à l'exception de Vinel-Aunis, ils y étaient tous. _M. Jacques_ ignorait le sort de Vinel-Aunis. Nous crûmes qu'il était mort. Il ne l'était pas. Il avait reçu dans le ventre un coup furieux de la baïonnette d'un Bleu, et il avait eu l'énergie de faire plus d'un quart de lieue dans le bois, contenant avec sa main ses entrailles près de s'échapper, et, dans cet état, de gagner la cahute d'un sabotier Chouan... Ces détails, que nous avons sus plus tard, nous les ignorions. Nous pensions qu'il avait laissé sa vie dans cette affaire, et cela nous paraissait une chose si simple, que bientôt nous n'en parlâmes plus. Mais il n'en était pas de même de Des Touches. Qu'était devenu Des Touches?... _Pour recommencer demain_, comme l'avait dit _M. Jacques_, il fallait avoir des nouvelles de Des Touches. Il n'en venait aucune à Touffedelys.--Une femme inspire moins de défiance qu'un homme. Je proposai à ces messieurs d'aller à Avranches en chercher.

«Ils acceptèrent, et j'y allai, monsieur de Fierdrap. Je n'étais pas novice, je vous l'ai dit; j'avais bien des fois porté des dépêches aux chefs des différentes paroisses, sous toutes sortes de déguisements. Pour me mêler mieux aux gens de la ville et pour détourner tout soupçon, je me déguisai en femme du peuple. Je passai un déshabillé de droguet; je posai sur mes cheveux, qui, depuis la guerre, ne connaissaient plus qu'une espèce de poudre,--celle avec laquelle on frise l'ennemi!--cette coiffe des Granvillaises qui ressemble à une serviette pliée en quatre qu'on se plaquerait sur la tête. On mit des hottes sur une de nos juments poulinières, et un _panneau_ couvert de peau de veau avec son poil; et assise de côté là-dessus, un de mes pieds en sabots dans une de mes hottes, l'autre pendant sur le cou de ma jument, je m'en allai vers Avranches d'un bon trot d'_allure_. J'avais, pour les vendre au marché, mes hottes pleines de beaux pains de beurre enveloppés dans des feuilles de vigne. Vous parliez de mon caleçon de velours rayé, il n'y a qu'un moment, mon frère, et de mes grandes bottes _à la Frédéric_?--ajouta-t-elle avec la seule coquetterie qui lui fût possible, la coquetterie d'avoir porté de pareilles bottes;--mais ce jour-là, votre soeur, mon frère, la cousine des Northumberland, était tout simplement une beurrière des faubourgs de Granville. Oui! voilà ce qu'était, pour le quart d'heure, Barbe-Pétronille de Percy-Percy!

--Barbe, sans barbe!--dit l'abbé, qui se prit à rire,--mais digne de la porter.

--Elle m'est venue depuis,--dit-elle, en riant aussi,--mais trop tard, depuis que je n'en ai que faire, et que j'ai repris, pour ne plus les quitter, ces ennuyeux jupons qui me vont à peu près comme à un grenadier. Je n'avais alors qu'un petit bout de moustache brune qui, avec ma figure à la diable, me donnait l'air assez dur sous ma serviette pliée en quatre, et justifiait le mot d'un drôle d'Avranches, qui faisait les beaux bras au marché et qui se permit de mettre ses deux mains autour de ma grosse taille. Je lui avais allongé sur les doigts le meilleur coup du manche de mon couteau à beurre.

«--Ne fais pas tant ta mijaurée!--m'avait-il dit furieux;--il n'y a pas de quoi. Après tout, tu n'es pas si fraîche que ton beurre, la grosse mère!

«--Mais je suis plus salée!--lui répondis-je, le poing sur la hanche, comme une vraie harangère de Bréhat,--et si tu veux y goûter, polisson, tu vas le savoir!»

«C'est à cela seul que se bornèrent tous les dangers que courut, à Avranches, l'honneur de votre soeur, mon frère. J'y fis ce qu'on appelle un bon marché. Tout en vendant mes pelotes de beurre, j'arrondis ma pelote de nouvelles. Je ramassai tous les bruits, tous les commérages de la ville. Elle n'était pas remise de la chaude alarme que nos Douze lui avaient donnée. On ne parlait partout que des faux blatiers et du feu mis à la prison. On disait, en les exagérant peut-être, le nombre des personnes qui avaient péri dans cette batterie. On montrait encore, sur le champ de foire, des mares de sang... «Mais, au moins,--criaient les trembleurs,--nous sommes délivrés du Des Touches!» Cet appât ne devait plus faire revenir les Chouans. La nuit du lendemain de ce jour terrible, dont les événements avaient si profondément bouleversé Avranches, on avait fait quitter secrètement la ville au prisonnier. On l'avait jeté avec ses fers dans une petite charrette recouverte de planches, et, tout le bataillon des Bleus l'escortant, il était parti, sans tambour ni trompette, pour Coutances, où il devait être jugé, et certainement condamné à mort.