Le Chevalier des Touches

Part 6

Chapter 63,816 wordsPublic domain

«Celui qui vint nous la dire, à Touffedelys, cette terrible nouvelle, était un jeune homme de cette ville-ci, dont vous ne savez probablement pas le nom, quoique vous soyez du pays, monsieur de Fierdrap; car il n'était pas gentilhomme. Il s'appelait Juste Le Breton. L'un des préjugés que les Bleus ont le plus odieusement exploités contre nous, c'est que, dans la guerre des Chouans, nous n'étions que des gentilshommes qui remorquaient leurs paysans au combat, et rien n'est plus faux! Nous avions avec nous des jeunes gens des villes, dignes de porter l'épée qu'ils maniaient très bien, et Juste Le Breton était de ceux-là... Il avait été anobli par l'épée des gentilshommes qui l'avaient traité en égal, en croisant le fer avec lui, dans plusieurs de ces duels comme on en avait alors à Valognes, où le duel a été longtemps une tradition... Aussi, quand la Chouannerie éclata, il vint à nous, cet anobli par l'épée, et il nous apporta la sienne! La sienne était au bout d'un bras d'Hercule. Juste était fort comme le chevalier Des Touches, mais il ne cachait pas sa forme sous les formes sveltes et élancées du chevalier, qui faisait toujours cette foudroyante surprise quand, tout à coup, il la montrait! Non! c'était un homme trapu et carré, blond comme un Celte qu'il était; car son nom de Le Breton disait son origine. C'était un Breton mêlé de Normand. Sa famille avait passé en Normandie, et elle y avait oublié ses rochers de Bretagne pour les pâturages de cette terre qui a des griffes pour retenir qui la touche; car qui la touche ne peut s'en détacher! Il semblait qu'il aurait fallu, pour tuer ce Juste Le Breton, lui jeter une montagne sur la tête, et il est mort en duel, après la guerre, comme nous avions cru jusqu'à ce soir que Des Touches était mort lui-même, et il est mort d'un misérable coup d'épée dans l'aine, le croira-t-on? sans profondeur. Je l'ai vu cracher le sang six mois et mourir épuisé comme une fille pulmonique, avec une poitrine qui ressemblait à un tambour! Juste savait, à n'en pouvoir douter, que Des Touches était pris; mais il ignorait encore comment il avait été pris. Avec un pareil homme, nous dit-il, et nous pensions comme lui, il fallait qu'il y eût eu de la trahison!

«Il y en avait eu, en effet, je l'ai su plus tard, et ce fut même là, comme vous le verrez, une bonne occasion pour juger du granit coupant qu'avait dans le ventre ce beau et délicat Des Touches, qui m'avait fait un instant peur pour Aimée, quand, à ses rougeurs incompréhensibles, je m'étais imaginé qu'elle pouvait l'aimer!

«--Un homme comme Des Touches--dit _M. Jacques_--ne peut jamais être pris, tant qu'il y a un Chouan debout, avec un fusil et une poire à poudre.

«--Il n'en faut pas même tant,--fit tranquillement Juste.--Avec nos seules mains vides, nous le reprendrions!»

«C'était dans les environs d'Avranches que Des Touches avait été enveloppé et saisi par une troupe tout entière, on disait tout un bataillon, et c'est dans la prison de cette ville qu'il avait été déposé, en attendant son exécution, qui serait certainement bientôt faite; car la République n'y allait jamais de main morte, et ici, il fallait qu'elle y allât de main très vive si elle ne voulait pas que cet homme, l'idole de son parti et doué du génie des ressources, échappât à ses bourreaux!...--«La chouette a sifflé du côté de Touffedelys!»--ajouta Juste Le Breton, et le soir même, à la tombée, nous vîmes arriver au château, sous des déguisements divers de colporteurs, de mendiants, de rémouleurs et de marchands de parapluies,--car cette guerre de Chouans était nocturne et masquée,--une grande quantité de nos gens, qui, au premier bruit de la prise de Des Touches, s'étaient juré de le délivrer ou d'y périr.

«Il en vint même trop. Ce fut une folie que ce grand nombre, dirigé sur un point unique et venant aboutir à Touffedelys. Mais cela vous donnera une idée de l'importance du chevalier Des Touches, que les Chouans, qui avaient la prudence au même degré que la bravoure, aient pu compromettre un instant, par un zèle trop vif, l'existence d'un quartier-général aussi commode pour les guérillas comme eux que le château de Touffedelys.

«Vous ne vous doutez pas, monsieur de Fierdrap, ni vous non plus, mon frère, de ce que, dans l'intérêt de notre cause et de ses défenseurs, nous avions fait de Touffedelys, et si je ne vous le disais pas, mon histoire serait incomplète. Nous avions transformé ce vieux château démantelé, sans pont-levis et sans herse, qui n'était plus, depuis longtemps, un château fort, mais qui était encore une noble demeure, en un château humilié et paisible auquel la République pouvait pardonner. Nous en avions fait combler les fossés, baisser les murs, et si nous n'en avions pas abattu les tourelles, nous les avions du moins découronnées de leurs créneaux, et elles ne semblaient plus que les quatre spectres blancs des anciennes tourelles décapitées! Partout où elles brillaient autrefois, sur la grande façade du château, dans les coins des plafonds, sur les hautes plaques des cheminées, et jusque sur les girouettes des toits, nous avions fait effacer ces armoiries charmantes et parlantes des Touffedelys, qui portent, comme vous le savez, de _sinople à trois touffes de lys d'argent_, avec la devise, au jeu de mots héroïques: ILS NE FILENT PAS. Hélas! les pauvres lys, ils avaient filé! Ils s'en étaient allés jusque de ce jardin où, de génération en génération, on en cultivait d'immenses corbeilles, qui faisaient de loin ressembler le vaste parterre à une mer couverte de l'albâtre de ses écumes! Nous avions partout remplacé les lys par des lilas.

«Des lilas, c'est peut-être des lys en deuil? Oui! nous avions accompli tous ces sacrilèges, nous avions consommé toutes les petites bassesses de la ruse qui joue la soumission résignée, pour conserver à nos amis ce lieu de réunion et d'asile, doux et désarmé comme son nom, qui semblait la maison de l'Innocence, et dans laquelle on voyait moins les hommes et les armes, derrière ces robes de femmes qui y flottaient toujours. Excepté les jardiniers, il n'y avait que des femmes à Touffedelys. Nous étions servis par des femmes.

«C'est à l'aide de toutes ces précautions, de toutes ces coquetteries de douceur, que nous avions pu faire de notre nid de palombes effrayées une aire momentanée pour ces aigles de nuit qui s'y abattaient, comme Des Touches et comme _M. Jacques_. Seulement, vous le comprenez bien, la sécurité de tout cela n'existait qu'à la condition que les Chouans, qui s'abouchaient là pour comploter leur guerre d'embuscade, n'y fussent jamais très nombreux.

«La prise de Des Touches fut l'unique dérogation qui ait été faite à cette règle. Mais les chefs comprirent l'imprudence d'une grande réunion, et ils _égaillèrent_ leurs hommes. Quand un pays tout entier est hostile, les petites troupes valent mieux que les grandes. Elles sont plus résolues, leurs efforts plus ramassés et plus puissants, leur action plus rapide, leur marche plus cachée. Quelques hommes suffisaient pour enlever Des Touches, et ceux qu'on choisit à Touffedelys étaient hommes à aller le reprendre sous le tranchant de la guillotine ou à la gueule de l'enfer... Ce sont ceux-là que, depuis, on a appelés les _Douze_, et qui ont perdu, dans ce nom collectif des _Douze_, leur nom particulier, que personne ne sait à cette heure.

--Parfaitement vrai!--dit M. de Fierdrap intéressé, qui décroisa ses jambes de cerf, et refit, en sens inverse, l'X qu'elles formaient.--Nous n'avons pas entendu dire un seul de leurs noms en Angleterre, n'est-ce pas, l'abbé? et Sainte-Suzanne lui-même ne les savait pas.

--Et quand celle qui vous raconte cette histoire au coin du feu, dans cette petite ville endormie,--reprit mademoiselle de Percy,--sera couchée dans sa bière, sous sa croix, dans le cimetière de Valognes, il n'y aura plus personne pour dire ces noms oubliés à personne... Ceux qui les ont portés étaient trop fiers pour se plaindre de l'injustice ou de la bêtise de la gloire.

«Aimée, que vous voyez d'ici abîmée en elle-même bien plus que dans sa broderie, s'est absorbée dans son _M. Jacques_, et Sainte et Ursule de Touffedelys ne vous diraient peut-être pas tous les douze noms des _Douze_. Mais moi, je le puis, je les sais! Et, après ma mort,--ajouta-t-elle, presque belle d'enthousiasme mélancolique, elle qui n'était qu'un laideron joyeux,--tout le temps que je ne serai pas tout à fait dissoute en poussière, on n'aura qu'à ouvrir mon cercueil pour les savoir, ces noms qui méritaient la gloire et qui ne l'ont pas eue! On les trouvera dans mon coeur.

V

LA PREMIÈRE EXPÉDITION

«Le château de Touffedelys--continua mademoiselle de Percy, après un moment de silence ému que les personnes qui l'entouraient avaient respecté,--n'était pas à beaucoup plus de trois heures de marche d'Avranches, pour un homme allant d'un bon pas. Entouré, du côté de cette ville, des masses profondes de ces grands bois dans lesquels les Chouans aimaient à se perdre pour se retrouver dans leurs clairières, et, du côté opposé, par ces espèces de dunes mouvantes nommées _bougues_ qui aboutissaient à la mer et à ces falaises dont les hautes et étroites jointures avaient été souvent, pour Des Touches et son esquif, des havres sauveurs, ce château, qui avait le double avantage des bois et de la mer, fut choisi naturellement par les Douze comme point de retraite ou de refuge dans l'expédition qu'ils projetaient, et il fut convenu parmi eux qu'on y ramènerait le chevalier Des Touches, si on parvenait à l'enlever.

--Mais leurs noms, mademoiselle, leurs noms!--dit M. de Fierdrap, qui, de curiosité et d'impatience, piétinait le parquet de son pied guêtré.

--Leurs noms! baron!--répondit la conteuse,--ah! n'allez pas croire que je pense à vous les cacher! Je suis trop heureuse de les dire. Il y a eu assez d'anonymes et de pseudonymes comme cela dans cette guerre de sublimes dupes que nous avons faite, et, par la mort-Dieu! je n'en veux plus. Croyez-le bien, vous m'en auriez laissé le temps qu'ils auraient tous trouvé leur place dans l'histoire que je vous raconte! Mais, puisque vous le désirez, je m'en vais vous les défiler, tous ces noms, tous ces grains d'un chapelet d'honneur qu'après moi ne dira plus personne! Écoutez-les: C'étaient La Valesnie, ou, comme disaient les paysans, La Varesnerie, La Bochonnière, Cantilly, Beaumont, Saint-Germain, La Chapelle, Campion, Le Planquais, Desfontaines et Vinel-Royal-Aunis, qui n'était que Vinel, en son nom, mais qui s'appelait Royal-Aunis, du nom du régiment dans lequel il avait été officier. Les voilà tous, avec Juste Le Breton et _M. Jacques_! Comme _M. Jacques_, dont le nom vrai s'est perdu sous le sobriquet de bataille, ils avaient tous aussi leur nom de guerre, pour cacher leur véritable nom et ne pas faire guillotiner leurs mères ou leurs soeurs, restées à la maison, et trop vieilles ou trop faibles pour faire comme moi la guerre avec eux.»

En entendant ces noms, qui n'étaient pas tous des noms nobles cependant, prononcés par un sentiment si profond qu'il donnait presque à cette vieille fille, coiffée de son baril de soie jaune et violet, la majesté d'une Muse de l'histoire, l'abbé de Percy et M. de Fierdrap eurent, d'instinct de sang, le même mouvement de gentilshommes. Ils ne pouvaient pas se découvrir, puisqu'ils étaient tête nue, mais ils s'inclinèrent à ces noms d'une troupe héroïque, comme s'ils avaient salué leurs pairs.

«Par la pêche miraculeuse!--clama le baron de Fierdrap,--il me semble que j'en connais plusieurs, de ces noms-là, mademoiselle! Et même,--ajouta-t-il, tombant dans la rêverie et comme cherchant dans le fouillis de ses souvenirs,--et même aussi je crois avoir rencontré, je ne sais plus trop où, plusieurs de ceux qui les portèrent. La Varesnerie, Cantilly, Beaumont, je les ai connus. Seulement, lorsque je les ai rencontrés, ni allusion, ni mot, d'eux ou de personne, ne m'a averti une seule fois que j'avais là, devant moi, de ces hardis partisans qui avaient délivré Des Touches!... Mais, mademoiselle,--fit-il encore, en se ravisant,--je vous demande pardon! je n'y pensais pas... En fait de héros, les Chouans comptaient donc treize à la douzaine, puisque vous n'avez pas dit votre nom parmi les noms des Douze, et que pourtant vous en étiez?

--Non!--répondit la vieille historiographe sans plume, et qui ne l'était que de bec,--je n'en étais pas, monsieur de Fierdrap. Je ne fus point de la première expédition des Douze. Je n'ai été que de la seconde, et vous saurez pourquoi, tout à l'heure, si vous me permettez de continuer.

«La première ne parut d'abord douteuse à personne. On ne comptait, pour toute garnison, à Avranches, que ce bataillon de Bleus qui avaient pris Des Touches et l'avaient amené à la prison de cette ville, la plus rapprochée de l'endroit où ils l'avaient surpris et capturé; car, vertu de ma vie! lorsqu'on parle de ce Des Touches, qui valait bien dans ce moment-là le prix d'un vaisseau de ligne pour le Roi de France, on peut bien, ma foi! dire capturé. Des Touches n'était pas un simple prisonnier, c'était une capture! Juste Le Breton se cassait la tête pour savoir comment ils avaient pu le prendre, lui, ce Samson sans Dalila! lui, _la Guêpe!_ lui, _le Farfadet!_ Mais le fait était là... Il avait été pris! Juste disait l'avoir vu entrer dans Avranches, porté au centre du bataillon des Bleus massés autour de lui, armes chargées. Il l'avait vu, ayant aux poings des chaînes en fer au lieu de menottes, bâillonné avec une baïonnette qui lui coupait les coins de la bouche, durement couché sur une civière de fusils, aux canons desquels on l'avait bouclé avec des ceinturons de sabre, et moins fou de fureur de tous ces supplices que de sentir contre son visage le contact du drapeau exécré de la République, dont, en marchant, ces Bleus insolents souffletaient, pour l'humilier, son front terrible. Certes! de tels gens défendraient avec acharnement le chevalier Des Touches contre ceux qui tenteraient de le leur reprendre; mais il n'y avait, en somme, avec eux, qu'une brigade de gendarmerie et une garde nationale mal armée, qui comptait, disait-on, un grand nombre de royalistes dans ses rangs. Enfin, ce qui donnait surtout à nous autres le grand espoir de réussir, c'est qu'il allait y avoir le lendemain, à Avranches, une grande foire de boeufs et de chevaux qui durait trois jours, et que, d'une vingtaine de lieues à l'entour, il viendrait s'empiler et s'accumuler dans cette petite ville proprette une masse compacte de bêtes et de gens qui rendrait la surveillance d'une police bien plus difficile et qui devait augmenter épouvantablement le désordre à l'aide duquel on voulait exécuter l'enlèvement. Il s'agissait, en effet, de provoquer une de ces rixes qui sont contagieuses, qui finissent par entraîner les plus calmes dans la violence électrique de leur tourbillon. Les Douze eurent bientôt leur plan fait... Ils quittèrent Touffedelys un à un, et gagnèrent Avranches par les bois. Pour n'être pas reconnus, ces hommes suspects, et déconcerter l'oeil allumé des espions de la République, ils avaient résolu d'entrer dans la ville par douze côtés différents, habillés en blatiers, vêtus comme eux de vareuses blanches et coiffés de ces grands chapeaux, dits _couvertures à cuve_, qui engloutissent une figure comme dans l'ombre d'une caverne. Ils les avaient saupoudrés de fleur de farine.

«--Puisque nous ne pouvons pas porter l'autre, ce sera toujours une espèce de cocarde blanche, à laquelle nous nous reconnaîtrons dans la foule,»--avait dit Vinel-Royal-Aunis.

«Il n'y avait pas eu moyen d'emporter des fusils ou des carabines. Mais quelques-uns d'entre eux avaient glissé dans une ceinture, sous leur vareuse blanche, des couteaux et des pistolets... Tous, du reste, tous s'étaient ceints, de l'épaule à la hanche, de ce redoutable fouet des blatiers, lesquels ont toujours deux ou trois chevaux chargés de sacs de blé ou de farine à conduire; arme effroyable, au manche d'épine durci au feu, faite de lanières de cuir tressées, avec une mordante _courgée_ de six pouces, dont chaque coup creusait un sillon. Et, à la main, ils avaient le _pied de frêne_ familier à toute main normande, le bâton-massue de la Normandie, avec lequel des hommes de ce poignet et de cette vaillance auraient pris, Dieu me damne! des pièces de canon.

«C'est armés ainsi que nous les vîmes partir. Ils s'égrenèrent et disparurent isolément dans les bois, comme s'ils allaient à la pipée. Et ils y allaient, en effet, à une pipée sanglante! _M. Jacques_ partit le dernier. Ses blessures, son amour pour Aimée, la pensée mystérieuse qui semblait lui manger le coeur,--car pourquoi être triste comme il l'était, avec l'amour d'Aimée, avec la possession certaine de cette merveille de corps qui lui avait juré d'être sa femme à son retour?--toutes ces choses avaient-elles énervé l'énergie, prouvée en tant de rencontres, de _M. Jacques_?... Sa belle fiancée alla le conduire à plus d'une demi-lieue dans les bois, jusqu'à ce vieil abreuvoir où une source bleuissait sur un fond d'ardoises et qu'on appelait: «la Fontaine-aux-Biches», parce qu'entre deux battements de coeur et dans le crochet d'une course forcée, les biches venaient en aspirer, en frissonnant, l'eau frissonnante. Quand Aimée revint seule à Touffedelys, ah! elle fut bien de Spens!... Elle fut bien d'une race où les femmes ne pleurent pas parce que les hommes sont à la guerre! Nous ne lui surprîmes pas une larme, mais son front d'aurore était devenu pâle comme l'écorce d'un bouleau. J'en eus plus pitié que les autres. Vous savez, j'étais la chirurgienne-major. Je savais toucher les blessures. Pour donner de la force à ce coeur qui saignait et ne se plaignait pas, je lui dis, sans savoir ce que je disais et comme si j'avais eu le sort dans ma main,--mais ce n'est jamais qu'avec des mots insensés qu'on peut apaiser les âmes folles!

«--N'ayez peur, Aimée! dans quatre jours ils seront tous ici pour votre mariage, et Des Touches sera votre témoin!»

«Dieu de ma vie! à ce mot de _témoin_, de la pâleur de l'ivoire vert, son teint passa, comme un éclair, à la pourpre d'un incendie. Son front, sa joue, son cou, ce qu'on apercevait de ses épaules, jusqu'à la raie nacrée de ces étincelants cheveux d'or, tout s'infusa, s'inonda de ce subit vermillon de flamme; et c'était à se demander si tout ce qu'on ne voyait pas de sa personne se colorait comme ce qu'on voyait, tant cette rougeur semblait partout! tant elle en était immergée!

«C'était toujours la même question: Pourquoi rougissait-elle?...--«Mort de mon âme!--me dis-je en moi-même,--je ne suis guère qu'un homme manqué, et on le voit à ma figure; mais homme manqué ou non, je veux bien que le diable m'emporte sans confession, si je suis assez femme pour comprendre cela!»

--Eh! eh!--dit l'abbé,--je suis obligé de t'avertir que tu n'es plus au temps de tes dragonnades au clair de lune, et que tu continues à jurer comme un dragon, mademoiselle ma soeur!

--Influence des temps de guerre civile sur les époques calmes!--répondit-elle avec une brusquerie comique, en riant dans ses moustaches grises ébouriffées...--Tu es plus sévère que le curé d'Aleaume, l'abbé! Est-ce que je ne me suis pas battue assez de temps en l'honneur de Dieu et de sa sainte Église, pour qu'il ne puisse me passer très bien de mauvaises habitudes contractées à son service et qu'il ne s'en formalise pas?...

--Vous me rappelez, mademoiselle,--dit alors M. de Fierdrap,--le mot fameux de Louis XIV après la bataille de Malplaquet: «J'avais--dit-il--rendu à Dieu assez de services pour avoir le droit d'espérer qu'il se conduirait mieux avec moi!»

--Et il ne fut jamais--repartit vivement l'abbé--meilleur chrétien que quand il a dit cela, Louis XIV! c'est moi qui te le certifie, moi qui suis un ancien docteur de Sorbonne! La foi sincère a souvent de ces familiarités avec Dieu, que des sots prennent pour des irrévérences ridicules, et des âmes de laquais ou de philosophes pour de l'orgueil. Laissons jaboter ces gens-là. Mais entre nous autres, gentilshommes, à qui le respect pour le Roi n'a jamais ôté, que je sache, l'aisance avec le Roi...

--C'est toi qui interromps maintenant!--fit M. de Fierdrap, enchanté de rendre sa petite leçon à l'abbé et de lui _couper_ sa théorie. Laisse donc ta théologie et ta Sorbonne, et vous, mademoiselle,--ajouta-t-il avec une déférence flatteuse,--puisque c'est pour moi particulièrement que vous racontez cette histoire, je vous écoute de mes deux oreilles, et je regrette de n'en avoir pas quatre à vous offrir; daignez continuer!»

Elle fut flattée et se panacha, et les ciseaux ayant un peu _battu aux champs_ sur le guéridon de vieille laque, elle reprit:

«Aimée rentra bientôt dans sa pâleur d'âme en peine. Elle devait, en effet, plus souffrir que nous pendant les trois jours qui suivirent le départ des Douze. Nous, nous n'avions pour les Douze, et même pour le chevalier Des Touches, que le genre d'affection et de sympathie qu'on a, quand on est femme et jeune, pour de nobles jeunes hommes dévoués à leur cause, une cause qui représentait l'honneur, la religion, la royauté, cette triple fortune de la France, et qui, pour elle, s'exposaient journellement à mourir! Nous avions pour ces Douze l'intérêt véhément qu'on se porte entre gens de même parti et de même drapeau! Mais enfin nos coeurs n'étaient pas pris comme celui d'Aimée et le coup de fusil d'un Bleu ne pouvait pas y atteindre à travers un autre coeur...

«Nous nous préoccupions sans doute de l'événement qui devait se produire à Avranches, nous en attendions l'issue avec anxiété, moi surtout, dont le sang a toujours été turbulent dans mes grosses veines, quand il s'est agi de coups à donner et à recevoir! Mais ce n'étaient pas là, ce ne pouvaient pas être les transes d'Aimée. Elle ne les disait pas. Elle engloutissait ses tortures dans ce coeur qui a tout englouti. Mais je les devinais à la fièvre de ses mains brûlantes, au feu sec de ses regards. Une fois, pendant ces jours d'alarme où nous vivions dans l'ignorance et l'incertitude sur le destin de nos amis, je fus obligée de lui arracher son feston; car elle coupait avec ses ciseaux dans la chair de ses doigts, croyant couper autour de sa broderie, et le sang coulait sur ses genoux sans qu'elle sentît, dans sa préoccupation hagarde, qu'elle se massacrait ses belles mains! Je finis par ne plus la quitter. Nous ne nous parlions pas, mais nous restions les mains étreintes à nous regarder fixement dans les yeux. Nous y lisions la même pensée, la question éternelle de l'inquiétude: «A présent, que font-ils?» cette question à laquelle on ne répond jamais; car si on pouvait y répondre, on ne la ferait pas, et ce ne serait plus l'inquiétude! A quel travail de vrille cet horrible sentiment ne se livre-t-il pas dans nos coeurs! Pour nous soustraire à ce rongement perpétuel, à ce creusement sur place, qu'on croit diminuer en s'agitant, nous allions ensemble sur la route qui passait au pied du château de Touffedelys, espérant y rencontrer quelque roulier, quelque marchand forain, quelque voyageur quelconque qui nous donnerait des nouvelles, qui nous parlerait de cette foire d'Avranches où se jouait un drame qui, pour nous, pouvait être une tragédie! Mais ce mouvement que nous nous donnions était inutile.