Le Chevalier des Touches

Part 13

Chapter 131,772 wordsPublic domain

Mais l'enfant dont j'ai parlé grandit, et la vie, la vie passionnée avec ses distractions furieuses et les horribles dégoûts qui les suivent, ne purent jamais lui faire oublier cette impression d'enfance, cette histoire faite, comme un thyrse, de deux récits entrelacés, l'un si fier et l'autre si triste! et tous les deux, comme tout ce qui est beau sur la terre et qui périt sans avoir dit son dernier mot, n'ayant pas eu de dénoûment! Qu'était devenu le chevalier Des Touches?... Le lendemain, sur lequel le baron de Fierdrap comptait pour avoir de ses nouvelles, n'en donna point. Nul dans Valognes n'avait connaissance du chevalier Des Touches, et cependant l'abbé n'était pas un rêveur qui voyait à son coude ses rêves, comme mesdemoiselles de Touffedelys et Couyart. Il avait vu Des Touches. C'était donc une réalité. Il était donc passé par Valognes. Mais il était passé... D'un autre côté, quelle était dans la vie de cette belle et pure Aimée de Spens cet autre mystère qui s'appelait aussi Des Touches?... Deux questions suspendues éternellement au-dessus de deux images, et auxquelles, après plus de vingt années, vaincue par l'acharnement du souvenir, la circonstance répondit. Qui sait? A force de penser à une chose, on crée peut-être le hasard!

Le hasard m'apprit, en effet, parce que je n'avais jamais cessé de penser à cet homme et de m'informer de son destin, qu'il vivait... et que mon grand abbé de Percy ne s'était pas trompé quand il l'avait vu et qu'il l'avait pris pour un fou. De Valognes, qu'il avait traversé, comme le roi Lear, par la pluie et par la tempête, revenant d'Angleterre, échappé à ceux qui le gardaient et le ramenaient dans son pays, il était allé tomber dans une famille qu'il avait épouvantée de la folie furieuse dont il était transporté. L'ambition trahie, les services méconnus, la cruauté du sort, qui prend parfois les mains les plus aimées pour nous frapper, tout cela avait fait de cet homme, froid comme Claverhouse, un fou à camisole de force, dont la vigueur irrésistible offrait le danger d'un fléau. On l'avait ténébreusement interné dans une maison de fous, où il vivait depuis plus de vingt ans. Je sus tout cela peu à peu, par lambeaux, comme on apprend les choses qu'on vous cache. Mais quand je le sus, je me jurai de me donner la vue de cet homme, qu'une femme qui l'avait connu avait mis sa force d'impression à me peindre comme me l'eût peint un poète. L'état dans lequel je trouverais cet homme héroïque, mort tout entier et pourrissant dans le plus affreux des sépulcres: une maison de fous! était une raison de plus pour m'en donner le spectacle. C'est si bon de tremper son coeur dans le mépris des choses humaines, et entre toutes de la gloire, qui gasconne avec ceux qui se fient à elle et qui croient qu'elle ne peut tromper!

Il fut donc un jour où je pus le voir, ce chevalier Des Touches, et raccorder dans ma pensée sa forme jeune, svelte et terrible, comme celle de Persée qui coupe la tête à la Gorgone, et la figure d'un vieillard dégradé par l'âge, la folie, tous les écrasements de la destinée. Ce que je fis pour cela est inutile à dire, mais je pus le voir... Je le trouvai assis sur une pierre, car depuis longtemps il n'était plus fou à lier, dans une cour carrée, très propre et très blanche, avec des arceaux à l'entour. Depuis qu'_il n'était plus méchant_, on l'avait retiré des cabanons et on le laissait vaguer dans cette cour, où des paons tournaient autour d'un bassin, bordé de plates-bandes qui étalaient des nappes de fleurs rouges. Il les regardait, ces fleurs rouges, avec ses yeux d'un bleu de mer, vides de tout, excepté d'une flamme qui brûlait là sans pensée, comme un feu abandonné où personne ne se chauffe plus. La beauté de la _belle Hélène_, de cet homme qui avait été plus célestement beau que la belle Aimée, avait dit mademoiselle de Percy, était détruite, radicalement détruite, mais non sa force. Il était encore vigoureux, malgré l'épuisement de vingt ans de folie, qui auraient consumé tout homme moins robuste. Il était vêtu tout en molleton bleu, avec des boutons d'os et un foulard de Jersey au cou, comme un matelot; et c'était bien cela: il avait l'air d'un vieux matelot, qui attend à terre et qui s'y ennuie. Le médecin me dit que l'âge venant et les furies ayant été remplacées par de la démence, le désordre le plus profond et le plus irrémédiable s'était fait dans ses facultés; qu'il se croyait gouverneur de ville, âgé de deux mille ans, et que certainement je n'en tirerais pas un éclair de lucidité. Mais je n'y allai point par quatre chemins, et, d'emblée, je lui dis brusquement:

«C'est donc vous, chevalier Des Touches!»

Il se leva de son arceau comme si je l'eusse appelé, et m'ôtant sa casquette de cuir verni, il me montra un crâne chauve et lisse, comme une bille de billard.

«C'est singulier,--dit le docteur,--je n'aurais jamais pensé qu'il eût répondu à son nom, tant il a perdu la mémoire!»

Mais moi que ceci animait:

«Vous souvenez-vous--lui dis-je à bout portant--de votre enlèvement de Coutances, monsieur Des Touches?...»

Il regardait dans l'air comme s'il y voyait quelque chose.

«Oui!...--dit-il, cherchant un peu,--Coutances! et,--ajouta-t-il sans chercher,--et le juge qui m'a condamné à mort, le coquin de...!»

Il le nomma. C'était encore un nom porté dans la contrée, et son oeil bleu de mer darda un rayon de phosphore et de haine implacable.

«Et d'Aimée de Spens, vous en souvenez-vous?» fis-je encore, coup sur coup, craignant que le fou ne revînt et voulant frapper de ce dernier souvenir sur le timbre muet de cette mémoire usée, qu'il fallait réveiller.

Il tressaillit.

«Oui encore, aussi!...--fit-il, et ses yeux avaient comme un afflux de pensées.--Aimée de Spens, qui m'a sauvé la vie! La belle Aimée!»

Ah! je tenais peut-être l'histoire que mademoiselle de Percy n'avait pas finie... Et cette idée me donna la volonté magnétique qui dompte une minute les fous et les fait obéir.

«Et comment s'y prit-elle pour cela, monsieur Des Touches? Allons, dites!

--Oh!--dit-il (je lui avais enfin passé mon âme dans la poitrine, à force de volonté!)--nous étions seuls à Bois-Frelon, vous savez?... près d'Avranches... Tout le monde parti... Les Bleus vinrent comme ils venaient souvent, à petits pas... Ils cernèrent la maison... C'était le soir. Je me serais bien fait tuer, risquant tout, tirant par les fenêtres comme à la Faulx, mais j'avais mes dépêches. Elles me brûlaient... Frotté attendait. Ils l'ont tué, Frotté, n'est-ce pas vrai?...»

Je tremblai que l'idée de Frotté ne l'entraînât trop loin de ce que je voulais qu'il me dit.

«Tué, fusillé!--lui dis-je.--Mais Aimée!...»

Et je lui secouai durement le bras.

«Ah!--reprit-il,--elle pria Dieu... entr'ouvrit les rideaux pour qu'ils la vissent bien... C'était l'heure de se coucher... Elle se déshabilla. Elle se mit toute nue. Ils n'auraient jamais cru qu'un homme était là, et ils s'en allèrent. Ils l'avaient vue... Moi aussi... Elle était bien belle!... rouge comme les fleurs que voilà!»--désignant les fleurs du parterre.

Et son oeil redevint vide et atone, et il se remit à divaguer.

Mais je ne craignais plus sa folie. Je tenais mon histoire! Ce peu de mots me suffisait. Je reconstituais tout. J'étais un Cuvier! Il était donc vrai, l'abbé avait tort. Sa soeur avait raison. La veuve de _M. Jacques_ était toujours la Vierge-Veuve! Aimée était pure comme un lys! Seulement elle avait sauvé la vie à Des Touches comme jamais femme ne l'avait sauvée à personne... Elle la lui avait sauvée en outrageant elle-même sa pudeur. Quand, à travers la fenêtre, les Bleus virent, du dehors où ils étaient embusqués, cette chaste femme qui allait dormir et qui ôtait, un à un, ses voiles, comme si elle avait été sous l'oeil seul de Dieu, ils n'eurent plus de doute; personne ne pouvait être là, et ils étaient partis: Des Touches était sauvé! Des Touches, qui, lui aussi, l'avait vue, comme les Bleus... qui, jeune alors, n'avait peut-être pas eu la force de fermer les yeux pour ne pas voir la beauté de cette fille sublime, qui sacrifiait, pour le sauver, le velouté immaculé des fleurs de son âme et la divinité de sa pudeur! Prise entre cette pudeur si délicate et si fière et cette pitié qui fait qu'on veut sauver un homme, elle avait hésité... Oh! elle avait hésité, mais, enfin, elle avait pris dans sa main pure ce verre de honte et elle l'avait bu. Mademoiselle de Sombreuil n'avait bu qu'un verre de sang pour sauver son père! Depuis, peut-être, Aimée avait souffert autant qu'elle?... Ces rougeurs, quand Des Touches était là, et qui la couvraient tout entière à son nom seul, qui ne l'avaient jamais inondée d'un flot plus vermeil que le jour où mademoiselle de Percy avait dit, sans le savoir, le mot qui lui rappelait le malheur de sa vie: «_Des Touches sera votre témoin!_» ces rougeurs étaient le signe, toujours prêt à reparaître, d'un supplice qui durait toujours dans sa pensée, et qui, à chaque fois que le sang offensé la teignait de son offense, rendait son sacrifice plus beau!

J'avoue que je m'en allai de cette maison de fous ne pensant plus qu'à Aimée de Spens. J'avais presque oublié Des Touches... Avant de sortir de sa cour, je me retournai pour le voir... Il s'était rassis sous son arceau, et, de cet oeil qui avait percé la brume, la distance, la vague, le rang ennemi, la fumée du combat, il ne regardait plus que ces fleurs rouges auxquelles il venait de comparer Aimée, et dans l'abstraction de sa démence, peut-être ne les voyait-il pas...

Table

I. Trois siècles dans un petit coin 1

II. Hélène et Pâris 31

III. Une jeune vieille au milieu de véritables vieillards 49

IV. Histoire des Douze 71

V. La première expédition 121

VI. Une halte entre les deux expéditions 181

VII. La seconde expédition 199

VIII. Le Moulin bleu 231

IX. Histoire d'une rougeur 257

CE VOLUME a été imprimé, gravé et broché dans les ateliers de Edouard Guillaume Imprimeur-Editeur de la _Collection Guillaume_ 105, boulevard Brune, 105 PARIS

Edouard Guillaume, Imp.-édit., 105, boulevard Brune, Paris.

* * * * *

Notes de transcription.

Les illustrations ont été placées sous le passage concerné. L'orthographe d'origine n'a pas été harmonisée. Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées, ainsi que les suivantes:

page 73, «essayer» corrigé en «essayé» (dans notre Cotentin, essayé) page 75, «avaient» corrigé en «avait» (la guerre civile avait fait) page 214, «cette» corrigé en «cet» (comme un tonnerre sur cet homme) page 237, «dificile» corrigé en «difficile» («C'est difficile, ça,)