Part 12
«Non! ce fut quelque chose d'inattendu et de stupéfiant. Il prit, ayant l'homme entre les genoux, une des ailes du moulin qui passait et il l'arrêta net dans son passage! Ce fut si magnifique de force que nous nous écriâmes...
«Il tenait toujours son aile entre ses deux mains.
«--On vous cite, monsieur Juste Le Breton,--lui dit-il,--comme un des plus forts poignets de tout le Cotentin. Eh bien, seriez-vous homme à me tenir une seule minute cette aile de moulin que je viens d'arrêter?...»
«Juste ne résista pas. Des Touches le saisissait par son amour, son idolâtrie de sa force, par cet enivrement de la Force dont il a été puni plus tard, en tombant sous une blessure de rien... Juste prit avec orgueil l'aile du moulin des mains du chevalier, et, sous le coup de cette rivalité qui décuple les forces humaines, il la contint pendant le temps que Des Touches lia avec sa ceinture le meunier, qu'il avait couché sur toute la longueur de cette aile, laquelle, dès qu'elle ne fut plus contenue, reprit son grand mouvement, mesuré et silencieux.
«Ah! c'était là un carcan étrange, n'est-il pas vrai, baron? une exposition comme on n'en avait jamais vu, que cet homme lié sur son aile de moulin, qui tournait toujours! Le mouvement, l'air qu'il coupait en décrivant ainsi dans les airs le grand orbe de cette aile, qui l'y faisait monter tout à coup pour en redescendre, et en redescendre pour y monter encore, le firent revenir à lui. Il rouvrit les yeux. Le sang qui menaçait de lui faire éclater la face comme le vin trop violent fait éclater le muid, lui retomba le long de son corps et il pâlit... Des Touches eut un mot de marin.
«--C'est le mal de mer qui commence,» fit-il cruellement.
«Le meunier, qui avait d'abord ouvert les yeux, les referma comme s'il eût voulu se soustraire à l'horrible sensation de cet abîme d'air qu'il redescendait sur l'aile, l'implacable aile de ce moulin, remontant éternellement pour redescendre, et redescendant pour remonter... Le soleil, qui brillait en face, dut mêler la férocité de son éblouissement à la torture de cet étrange supplicié, qui allait ainsi par les airs! Le malheureux avait commencé par crier comme une orfraie qu'on égorge, quand il avait repris connaissance; mais bientôt, il ne cria plus... Il perdit l'énergie même du cri... l'énergie du lâche! et il s'affaissa sur cette toile blanche de l'aile du moulin, comme sur un grabat d'agonie. Je crois vraiment que ce qu'il souffrait était inexprimable... Il suait de grosses gouttes, que l'on voyait d'en bas reluire au soleil sur ses tempes... Ces messieurs regardaient, les yeux secs, la lèvre contractée, impassibles. Mais moi, monsieur de Fierdrap--et, mort-Dieu! c'était la première fois de ma vie!--je sentais que je n'étais pas tout à fait aussi homme que je le croyais. Ce qu'il y avait de femme cachée en moi s'émut, et je ne pus m'empêcher de dire à ce terrible vengeur de chevalier Des Touches:
«--Pour Dieu! chevalier, abrégez un pareil supplice.»
«Et je lui tendis ma carabine, à lui qui était désarmé.
«Pour Dieu donc et pour vous, mademoiselle!--répondit-il.--Vous avez fait assez cette nuit même, pour que je ne puisse vous rien refuser.»
«Et se plaçant bien en face, à trente pas, avec l'adresse d'un homme qui tuait au vol les hirondelles de mer dans un canot que la vague balançait comme une escarpolette, il tira son coup de carabine si juste, quand l'aile du moulin passa devant lui, que l'homme étendu sur cette cible mobile fut percé d'outre en outre, dans la poitrine.
«Le sang ruissela sur la blanche aile qu'il empourpra, et un jet furieux qui jaillit, comme l'eau d'une pompe, de ce corps puissamment sanguin, tacha la muraille d'une plaque rouge. Il n'avait pas menti, le chevalier Des Touches! Il venait de changer ce riant et calme _Moulin bleu_ en un effrayant moulin rouge. S'il existe encore, ce moulin, qui fut le théâtre du supplice d'un traître dont la trahison dut avoir des détails que nous n'avons jamais sus, mais bien horribles, pour rendre un homme aussi implacable, on doit l'appeler encore le _Moulin du Sang_... On ne sait plus probablement la main qui l'a versé; on ne sait plus pourquoi il fut versé, ce sang qui tache ce mur sinistre; mais il doit y être visible toujours, et il parlera encore longtemps, dans un vague terrible, d'une chose affreuse qui se sera passée là, quand il n'y aura plus personne de vivant pour la raconter!
--C'était décidément un rude homme que la _belle Hélène_!--fit pensivement l'abbé.
--Le rude homme, mon frère, n'était pas encore apaisé après cette vengeance et ce supplice,--continua mademoiselle de Percy.--Nous crûmes qu'il l'était... Il nous trompa quelques instants après. Nous quittâmes ensemble cette hauteur pour retourner, les uns à Touffedelys, les autres où ils voudraient, puisque nous avions réussi dans notre seconde expédition. C'étaient les derniers pas que nous faisions en troupe. Comme l'avait dit cet exact chevalier Des Touches, le soleil n'était pas encore tombé sous l'horizon. Déjà loin sur les routes d'en bas, moi qui marchais à côté de Juste Le Breton, je me retournai et jetai un dernier regard sur la hauteur abandonnée... Le soleil, qui rougissait comme s'il eût été humilié de se baisser vers la terre, envoyait comme un regard de sang à ce moulin de sang... Le vent qui venait de la mer, de cette mer qu'allait tout à l'heure reprendre Des Touches, faisait tourner plus vite dans le lointain les ailes de ce moulin à vent qui roulait dans l'air assombri son cadavre, quand je crus voir, de son toit pointu, se lever des colonnettes de fumée. Je le dis dans les rangs.
«--Il n'y a que le feu qui purifie!»--dit Des Touches.
«Et il nous apprit qu'il avait mis le feu dans l'intérieur du moulin, et le Chouan, qui ne défaillait jamais en lui, ajouta avec le joyeux accent de la guerre:
«--Ce sera de la farine de moins pour le dîner des patriotes!»
«Le feu avait couvé depuis que nous étions partis, et quand la flamme s'élança de l'amoncellement de fumée qui s'était fait tout à coup sur la hauteur et qui l'avait cachée:
«--On allume des cierges pour les morts,--dit Des Touches;--voici le mien pour _M. Jacques_! Cette nuit dans les brumes de la Manche, j'aimerai à en suivre longtemps la lueur.»
IX
HISTOIRE D'UNE ROUGEUR
«Cependant, après avoir marché quelque temps encore,--continua toujours mademoiselle de Percy,--nous arrivâmes à une étoile formée par plusieurs routes qui se croisaient et qui conduisaient aux différentes villes et bourgades de la contrée. C'était là qu'on devait se séparer, après la dernière poignée de main. Les uns prirent la route de Granville et d'Avranches, les autres s'en allèrent du côté de Vire et de Mortain. On convint de se réunir à Touffedelys, s'il devait y avoir bientôt une nouvelle levée d'armes. Des Touches prit, lui, la route qui menait directement à la côte. Juste Le Breton et moi fûmes les seuls d'entre les Douze qui restâmes jusqu'au dernier moment avec cet homme, l'objet pour nous d'un intérêt devenu tragique et d'une curiosité qui n'a jamais été entièrement satisfaite. Nous devions revenir à Touffedelys par les Mielles, comme on appelle ces grèves, et en suivant la mer et sa longue ligne sinueuse. Quand nous sortîmes des terres labourées pour entrer dans les sables, la nuit était tombée et la lune avait eu le temps de se lever. C'était le chevalier qui nous menait, comme quelqu'un qui sait où il va. Avec son expérience de marin, il connaissait, à une minute près, l'heure de la marée qui devait le porter en Angleterre. Nous avions pensé, sans avoir eu besoin de nous le dire, qu'il avait à son commandement quelque pêcheur dévoué sur cette côte écartée. Mais quel ne fut pas notre étonnement, quand la dernière dune que nous montâmes avec lui nous permit de découvrir la mer, battant son plein, brillante et calme, sur une ligne immense, mais profondément solitaire. Il n'y avait là ni un être vivant qui attendît Des Touches, ni une barque, couchée à la grève, qu'on pût mettre à flot et qui pût l'emporter.
«--Ah!--dit-il presque joyeusement,--aujourd'hui je suis, par Dieu! bien sûr qu'il n'y a pas d'espions dans la grève. Depuis ma prison, ils ont pu dormir, et ils n'ont pas encore eu la nouvelle de ma délivrance, qui va les réveiller du péché de paresse. Ils me croient guillotiné de ce matin, et prennent _campos_, messieurs les gardes-côtes!»
--Quels veaux marins!--interrompit M. de Fierdrap, qui, en sa qualité de grand pêcheur, ne pouvait souffrir aucune surveillance maritime, de quelque nature qu'elle pût être.--Ils ont toujours été les mêmes, sous tous les régimes, ces soldats amphibies! Avant la Révolution, il fallait, pour obtenir la croix de Saint-Louis, si l'on n'avait pas fait d'action d'éclat, vingt-cinq ans de service comme officier; mais dans les gardes-côtes, il en fallait cinquante. Cela les classait.
--Oui!--dit mademoiselle Ursule, assez indifférente pour l'instant à l'honneur militaire, et qui dit _oui_ comme elle aurait dit _non_;--mais qu'ils avaient donc un joli uniforme, avec leurs habits blancs à retroussis vert de mer!»--ajouta-t-elle, rêveuse. Elle revoyait peut-être cet uniforme-là sur quelque tournure qui lui avait plu dans sa jeunesse, et tout cela passait comme une mouette dans une brume, au fond du brouillard gris de ses pauvres petits souvenirs.
Mais mademoiselle de Percy se souciait bien des rêves de mademoiselle Ursule et des haines méprisantes du baron de Fierdrap! Elle passa donc outre et reprit:
«--Mais comment vous embarquerez-vous, chevalier?--lui dis-je,--je ne vois pas une planche sur cette grève, et vous n'avez pas le projet peut-être d'aller de la côte de France à la côte d'Angleterre à la nage?
«--On pourrait y aller,--me dit-il sérieusement; qui sait s'il ne s'en sentait pas la force?--Mais, mademoiselle, s'il n'y a pas de planches sur la grève, il y en a dessous.»
«Alors, nous connûmes la prudence et l'esprit de ressource de cet homme, né pour la guerre de partisan. Il avait cette mémoire des lieux qui fait le pilote, et il ne l'avait pas que sur la mer. Il s'orienta sur le sol où nous étions, et tira de la ceinture de sa jaquette une serpette qu'il avait prise dans le moulin, sans doute; car les Bleus n'auraient pas osé laisser à un pareil homme seulement la pointe d'une lame de couteau. Et il se mit, avec cette serpette, à creuser le sable, comme font les pêcheurs de lançon.
--On ferait mieux de dire les chasseurs,--interrompit M. de Fierdrap, sérieux comme un dogme.--Je n'ai jamais compris la pêche sans de l'eau.
--En quelques secondes,--reprit la conteuse,--Des Touches eut déterré une bêche, et dix minutes après, il eut déterré son canot. C'est lui-même qui l'avait ensablé à cette place lors de son dernier débarquement. C'était sa coutume, nous dit-il. Il ne se confiait jamais à personne.
«Obligé d'entrer dans les terres pour y porter à tel ou tel endroit les dépêches dont il était chargé, il ne pouvait laisser ce canot, qu'il avait fait lui-même, à un amarrage quelconque, où les gardes-côtes l'auraient surpris.--Quand il l'eut déterré, il le porta à la mer, et pour cela il n'eut pas besoin de toute sa force. C'était une plume que ce canot. Il sauta sur cette plume, qui se mit à danser mollement sur la vague. Il était déjà redevenu «la _Guêpe_»; il allait redevenir «le _Farfadet_!»
«Il maintenait de sa rame, piquée dans le sol, la barque qui s'enlevait sur la vague comme un cheval ardent qui piaffe.
«--Adieu, mademoiselle! et vous aussi, monsieur Juste Le Breton!--nous dit-il, debout sur l'avant de sa barque, et il nous salua de la main.--Quand nous reverrons-nous? et même nous reverrons-nous? Les paysans sont las; la guerre fléchit. Ne parlent-ils pas là-bas de pacification encore?... Il faudrait qu'un des princes vînt ici pour tout rallumer... et il n'en viendra pas!--ajouta-t-il avec une expression méprisante qui me fit mal, et que j'ai bien des fois rencontrée sur les lèvres de serviteurs pourtant fidèles--(et elle jeta un regard de reproche à son frère).--Je n'en amènerai pas un à cette côte dans ce canot qui y apporta _M. Jacques_. Si cette guerre finit, que deviendrons-nous? du moins, moi, qui ne suis propre qu'à la guerre. J'irai me faire tuer quelque part, et cette côte-ci n'entendra plus parler de Des Touches!»
«Nous lui renvoyâmes son adieu.
«--Il est temps de partir,--fit-il,--voici le reflux.»
«Il cessa de maintenir la barque mobile sur le flot écumeux du bord, et d'un de ces nerveux coups de rames comme il savait en donner, il la fit monter sur cette mer qui le connaissait et disparut entre deux vagues, pour reparaître, comme un oiseau marin, qui plonge en volant et se relève, en secouant ses ailes. C'était à se demander qui des deux reprenait l'autre: si c'était lui qui reprenait la mer, ou si la mer le reprenait! Nous le suivîmes des yeux par ce clair de lune, qui rendait les ondulations de l'eau lumineuses; mais la houle, qu'il trouva quand il fut au large, finit par nous cacher cette espèce de pirogue de si peu de bois qu'il montait, ce mince canot presque fantastique! Le _Farfadet_ s'était évanoui... Nous nous dirigeâmes vers Touffedelys par les dunes; il faisait superbe. J'ai vu rarement, dans ma vie de Chouanne à la belle étoile, une plus belle nuit. Nous entendions de moins en moins le bruit de la mer, qui s'éloignait et qui commençait à découvrir ses premières roches. Du côté des terres, tout était calme: la brise de la mer mourait à la grève, les arbres étaient immobiles. Sur la hauteur, dans le lointain bleuâtre, achevait de brûler, en silence et sans secours, le moulin solitaire que l'incendie avait mutilé et qui n'avait plus que trois ailes, qui tournaient encore. Placées de manière à être atteintes les dernières par la flamme, elles avaient fini par s'enflammer. L'une d'elles avait brûlé plus vite que les autres, mais les trois autres avaient pris aussi, et elles flambaient, et, en tournant, leur roue faisait pleuvoir des étincelles, comme, dans l'après-midi, elle avait fait pleuvoir du sang. Quoiqu'il fût déjà loin en mer à cette heure, le terrible brûleur de ce moulin pouvait le voir se consumant dans cet air sans vent, avec sa flamme droite comme celle d'un flambeau, par cette nuit transparente qui n'avait pas une vapeur,--chose rare sur la Manche, cette mer verte comme un herbage dont les brumes seraient la rosée. Je ne sais quelle tristesse me saisit, moi, la grosse rieuse. La femme que j'avais sentie en moi, quand j'avais vu Des Touches si cruel, je la ressentis encore qui revenait sous mes habits de Chouan... La pitié m'inondait le coeur pour Aimée, à qui j'allais avoir à apprendre la mort de _M. Jacques_, cette mort que Des Touches avait vengée, ce qui ne la consolerait pas!»
Mademoiselle de Percy s'arrêta de cette fois, comme quelqu'un qui a fini son histoire. Elle rejeta les ciseaux dont elle avait gesticulé dans les tapisseries, empilées avec leur laine sur le guéridon.
«Voilà, baron,--dit-elle à M. de Fierdrap,--cette histoire de l'enlèvement de Des Touches que mon frère vous avait promise.
--Et que vous avez fort bien _narrée_, ma chère Percy,»--fit mademoiselle Sainte, qui, voulant être aimable, lui envoya de sa bouche innocente l'éloge cruel de ce mot déshonorant.
Mais le baron de Fierdrap, qui avait parlé si légèrement du chagrin d'Aimée, l'anti-sentimental pêcheur de dards,--qui ne se souciait guère de ceux de l'amour, disait l'abbé, quand il était en verve de calembredaines,--le baron était devenu tendre; il était redevenu le baron Hylas, et il voulut qu'on lui parlât d'Aimée.
«Ce fut moi--lui dit donc mademoiselle de Percy--qui lui appris la mort de son fiancé. Elle pâlit comme si elle allait mourir elle-même, et elle s'enferma pour cacher ses larmes. Chez Aimée, vous l'avez vu, baron, tout porte en dedans, et le dehors ne perd jamais son calme. La seule chose extérieure de ce chagrin, renfermé dans son coeur comme une relique dans une châsse scellée, fut la funèbre fantaisie de faire déterrer celui qu'elle appelait son mari du pied du buisson où nous l'avions couché, et de le rouler dans cette robe de noces qu'elle avait portée un seul soir et qu'elle lui tailla en linceul.
«Plus tard, lorsque les prêtres furent revenus et les églises rouvertes, pieuse comme elle est, ne pouvant supporter l'idée de ne pas reposer un jour près de lui, elle le fit transporter en terre sainte. Tout cela eut lieu, baron, sans éclat, sans retentissement, pour l'apaisement de son coeur, dont elle couvre le navrement sous des sourires qui entr'ouvriraient le ciel à des malheureux moins malheureux qu'elle. Quand, au milieu de son désespoir et de cette pâleur qu'elle a gardée toujours depuis cette époque,--car elle n'a jamais repris entièrement cet incarnat de coeur de rose-mousse entr'ouverte qui la faisait la rose reine des roses de Valognes, où la moindre des filles des rues éblouit de fraîcheur,--on lui apprit que Des Touches était sauvé, elle eut encore ce coup de soleil inexplicable qui la faisait devenir une statue de corail vivant.
«Et inexplicable elle est restée, monsieur de Fierdrap, cette rougeur inouïe! Les années sont venues, le temps a marché, la vie n'est plus pour elle qu'un grand silence dans une seule pensée, la surdité, l'isolante surdité, a bâti son mur entre elle et les autres et l'a _renfermée dans sa tour_, comme elle dit. Eh bien! que le nom de Des Touches, dont on parle bien peu maintenant, soit dit par hasard devant elle, et que ce jour-là soit aussi un jour où elle entende, la rougeur reparaîtra brûlante sur ces tempes d'une pureté de fille morte vierge, et où les cheveux blancs, si elle n'était pas blonde, auraient commencé à glisser leurs pointes argentées. C'est incroyable, baron, mais cela est. Tenez! je ne voudrais jamais lui faire volontairement la moindre peine, à cette noble fille, mais si je n'étais pas retenue par cette crainte, et que, me levant de ma place, j'allasse jusqu'à elle qui travaille à son feston sous cette lampe depuis trois heures sans avoir entendu un seul mot de ce que nous avons dit, et que je lui criasse à l'oreille:
«--Aimée, le chevalier Des Touches n'est pas mort! L'abbé vient de le rencontrer sur la place...»
«Parions, baron, que la rougeur, l'inexplicable rougeur reparaîtrait sur le visage de la fiancée de _M. Jacques_, qui n'a jamais aimé que lui...
--Je ne dis pas non,--dit l'abbé profondément.--Cela est sûr qu'elle aimait _M. Jacques_. Mais qui sait--fit-il en baissant la voix, précaution inutile pour elle, mais comme s'il avait craint pour lui-même ce qu'il disait...--si, par impossible, elle n'était pas aussi pure...»
Et il s'arrêta, n'osant pas achever, ayant, cet abbé grand seigneur, non plus peur seulement de sa parole, mais de sa pensée.
«Oh! mon frère!...»--dit mademoiselle de Percy, avec un cri mélangé du sentiment de l'horreur et de l'impossibilité de la chose, en frappant le parquet d'un pied de reine Berthe, indigné.
Et les deux Touffedelys elles-mêmes, devenues des sensitives, car la bêtise a parfois de ces moments-là où elle devient sensible, avaient reculé leurs fauteuils avec une énergie de croupe vertueuse qui disait combien la pensée de l'abbé les scandalisait.
L'abbé n'acheva pas... Il en avait assez dit. Le prêtre est toujours le plus profond des moralistes. Le regard, aiguisé par la confession, va toujours plus avant que celui des autres hommes. Le Zahuri, dit-on, voit le cadavre à travers les gazons qui le couvrent. Le prêtre, c'est le Zahuri de nos coeurs.
Il regarda le baron de Fierdrap, qui cligna, mais qui, lui aussi, n'ajouta pas une syllabe. Ce fut un point d'orgue singulier. Le tonneau de Bacchus sonna deux heures. Les chiens de M. Mesnilhouseau ne hurlaient plus. Le silence, que ne fouettait plus la pluie, s'entassait au dehors et tombait dans ce salon, dont le feu était éteint et dont le grillon, cette cigale de l'âtre que mademoiselle Sainte appelait un _criquet_, s'était endormi.
«Tiens!--dit le baron de Fierdrap,--je n'ai pas pris mon thé, de toute cette histoire!--Il ouvrit sa théière et y plongea son nez. L'eau, à force de bouillir, s'était évaporée.
--Image de tout!--fit l'abbé très grave.--Allons-nous-en, Fierdrap! laissons ces demoiselles se coucher. Nous avons fait une vraie débauche de causerie, ce soir.
--Il n'est pas tous les jours fête,--dit le baron.--Seulement, j'ai une diable d'envie d'être à demain. Puisque tu es sûr de l'avoir vu ce soir sur la place des Capucins, nous aurons peut-être demain des nouvelles du chevalier Des Touches.»
Et ils s'en allèrent, mademoiselle de Percy ayant englouti sa vaste personne et son baril oriental sous son coqueluchon de tiretaine. L'abbé, qui avait plus raison que jamais de l'appeler «son gendarme», lui prit le bras d'autorité, et lui chantonna à demi-voix, en traînant ses sabots par les rues, les premières paroles d'une chanson qu'il avait faite, un jour, pour elle:
_Je connais un militaire Qui va disant son bréviaire, Et qui, dans son régiment, N'a qu'un soldat, seulement... C'est une fille un peu fière: Plan, r'lantanplan! r'lantanplan, plan, plan!_
Le baron avait allumé, comme l'abbé, sa lanterne, et tous les trois ils reconduisirent pompeusement jusqu'à son couvent mademoiselle Aimée, à laquelle, par déférence pour une telle pensionnaire, les Dames Bernardines avaient accordé la permission de rentrer tard. L'abbé, sa soeur et le baron étaient plus ou moins impressionnés par cette histoire d'un des héros de leur jeunesse, mais ils l'étaient moins à coup sûr qu'_une autre personne_ qui était là, et dont je n'ai rien dit encore. Dans l'attention qu'ils donnaient à ce qu'ils disaient, ils l'avaient oubliée et j'ai fait comme eux... Cette autre personne n'était qu'un enfant, auquel ils n'avaient pas pris garde, tant ils étaient à leur histoire! et lui, tranquille, sur son tabouret, au coin de la cheminée contre le marbre de laquelle il posait une tête bien prématurément pensive. Il avait environ treize ans, l'âge où, si vous êtes _sage_, on oublie de vous envoyer coucher dans les maisons où l'on vous aime! Il l'avait été, ce jour-là, par hasard peut-être, et il était resté dans ce salon antique, regardant et gravant dans sa jeune mémoire ces figures comme on n'en voyait que rarement dans ce temps-là, et comme maintenant on n'en voit plus, s'intéressant déjà à ces types dans lesquels la bonhomie, la comédie et le burlesque se mêlaient, avec tant de caractère, à des sentiments hauts et grands! Or, si elle vous a intéressé, c'est bien heureux pour cette histoire; car sans lui elle serait enterrée dans les cendres du foyer éteint des demoiselles de Touffedelys, dont la famille n'existe plus et dont la maison de la rue des Carmélites, à ces cousines de Tourville, est habitée par des Anglaises en _passage_ à Valognes, et personne au monde n'aurait pu vous la raconter et vous la finir! puisque, vous venez de le voir, cette histoire n'est pas finie. Mademoiselle de Percy ne l'avait pas achevée, et elle ne l'acheva jamais. Elle en était restée à cette rougeur sur laquelle l'abbé avait mis, avec un seul mot, une lumière qui avait révolté sa soeur. Mademoiselle de Percy avait foi en Aimée, et les sentiments de cette âme robuste ne chancelaient point. Aimée de Spens garda son secret, et mademoiselle de Percy garda son respect pour Aimée. Elle mourut la croyant la Vierge-Veuve, comme elle l'appelait, digne d'entrer au ciel avec deux palmes, les deux palmes des deux sacrifices accomplis! L'abbé, qui avait le tact d'un grand esprit, ne fit jamais une réflexion et ne parla jamais du chevalier Des Touches à mademoiselle de Spens; qui, ayant perdu les Touffedelys après mademoiselle de Percy, se cloîtra sans prendre le voile et ne sortit plus de son couvent.