Chapter 32
--Fais, dit Dixmer; mais, à l'instant même, je te dénonce comme mon complice, et, au lieu de me laisser aller tout seul dans la fameuse salle, tu m'y accompagneras.
Le greffier pâlit.
--Ah! scélérat! dit-il.
--Il n'y a pas de scélérat là dedans, reprit Dixmer; j'ai besoin de parler à ma femme, et je te demande une carte pour arriver jusqu'à elle.
--Voyons, est-ce donc si nécessaire que tu lui parles?
--Il paraît, puisque je risque ma tête pour y parvenir.
La raison parut plausible au greffier. Dixmer vit qu'il était ébranlé.
--Allons, dit-il, rassure-toi, on n'en saura rien. Que diable! il doit se présenter parfois des cas pareils à celui où je me trouve.
--C'est rare. Il n'y a pas grande concurrence.
--Eh bien, voyons, arrangeons cela autrement.
--Si c'est possible, je ne demande pas mieux.
--C'est on ne peut plus possible. Entre par la porte des condamnés; par cette porte-là, il ne faut pas de carte. Et puis, quand tu auras parlé à ta femme, tu m'appelleras et je te ferai sortir.
--Pas mal! fit Dixmer; malheureusement, il y a une histoire qui court la ville.
--Laquelle?
--L'histoire d'un pauvre bossu qui s'est trompé de porte, et qui, croyant entrer aux archives, est entré dans la salle dont nous parlons. Seulement, comme il y était entré par la porte des condamnés, au lieu d'y entrer par la grande porte; comme il n'avait pas de carte pour faire reconnaître son identité, une fois entré, on n'a pas voulu le laisser sortir. On lui a soutenu que, puisqu'il était entré par la porte des autres condamnés, il était condamné comme les autres. Il a eu beau protester, jurer, appeler, personne ne l'a cru, personne n'est venu à son aide, personne ne l'a fait sortir. De sorte que, malgré ses protestations, ses serments, ses cris, l'exécuteur lui a d'abord coupé les cheveux, et ensuite le cou. L'anecdote est-elle vraie, citoyen greffier? Tu dois le savoir mieux que personne.
--Hélas! oui, elle est vraie! dit le greffier tout tremblant.
--Eh bien, tu vois donc qu'avec de pareils antécédents, je serais un fou d'entrer dans un pareil coupe-gorge.
--Mais puisque je serai là, je te dis!
--Et si l'on t'appelle, si tu es occupé ailleurs, si tu oublies? Dixmer appuya impitoyablement sur le dernier mot:
--Si tu oublies que je suis là?
--Mais puisque je te promets...
--Non; d'ailleurs, cela te compromettrait: on te verrait me parler; et puis, enfin, cela ne me convient pas. Ainsi j'aime mieux une carte.
--Impossible.
--Alors, cher ami, je parlerai, et nous irons faire un tour ensemble à la place de la Révolution.
Le greffier, ivre, étourdi, à demi mort, signa un laissez-passer pour un _citoyen_.
Dixmer se jeta dessus et sortit précipitamment pour aller prendre, dans le prétoire, la place où nous l'avons vu.
On sait le reste.
De ce moment, le greffier, pour éviter toute accusation de connivence, alla s'asseoir près de Fouquier-Tinville, laissant la direction de son greffe à son premier commis.
À trois heures dix minutes, Maurice, muni de la carte, traversa une haie de guichetiers et de gendarmes, et arriva sans encombre à la porte fatale.
Quand nous disons fatale, nous exagérons, car il y avait deux portes. La grande porte, par laquelle entraient et sortaient les porteurs de carte; et la porte des condamnés, par laquelle entraient ceux qui ne devaient sortir que pour marcher à l'échafaud.
La pièce dans laquelle venait de pénétrer Maurice était séparée en deux compartiments.
Dans l'un de ces compartiments siégeaient les employés chargés d'enregistrer les noms des arrivants; dans l'autre, meublée seulement de quelques bancs de bois, on déposait à la fois ceux qui venaient d'être arrêtés et ceux qui venaient d'être condamnés; ce qui était à peu près la même chose.
La salle était sombre, éclairée seulement par les vitres d'une cloison prise sur le greffe.
Une femme vêtue de blanc et à demi évanouie gisait dans un coin, adossée au mur.
Un homme était debout devant elle, les bras croisés, secouant de temps en temps la tête et hésitant à lui parler, de peur de lui rendre le sentiment qu'elle paraissait avoir perdu.
Autour de ces deux personnages, on voyait remuer confusément les condamnés, qui sanglotaient ou chantaient des hymnes patriotiques.
D'autres se promenaient à grands pas, comme pour fuir hors de la pensée qui les dévorait.
C'était bien l'antichambre de la mort, et l'ameublement la rendait digne de ce nom.
On voyait des bières, remplies de paille, s'entr'ouvrir comme pour appeler les vivants: c'étaient des lits de repos, des tombeaux provisoires.
Une grande armoire s'élevait dans la paroi opposée au vitrage.
Un prisonnier l'ouvrit par curiosité et recula d'horreur.
Cette armoire renfermait les habits sanglants des suppliciés de la veille, et de longues tresses de cheveux pendaient çà et là: c'étaient les pourboires du bourreau, qui les vendait aux parents, lorsque l'autorité ne lui enjoignait pas de brûler ces chères reliques.
Maurice, palpitant, hors de lui, eut à peine ouvert la porte, qu'il vit tout le tableau d'un coup d'oeil.
Il fit trois pas dans la salle et vint tomber aux pieds de Geneviève.
La pauvre femme poussa un cri que Maurice étouffa sur ses lèvres.
Lorin serrait, en pleurant, son ami dans ses bras; c'étaient les premières larmes qu'il eût versées.
Chose étrange! tous ces malheureux assemblés, qui devaient mourir ensemble, regardaient à peine le touchant tableau que leur offraient ces malheureux, leurs semblables.
Chacun avait trop de ses propres émotions pour prendre une part des émotions des autres.
Les trois amis demeurèrent un moment unis dans une étreinte muette, ardente et presque joyeuse.
Lorin se détacha le premier du groupe douloureux.
--Tu es donc condamné aussi? dit-il à Maurice.
--Oui, répondit celui-ci.
--Oh! bonheur! murmura Geneviève. La joie des gens qui n'ont qu'une heure à vivre ne peut pas même durer autant que leur vie. Maurice, après avoir contemplé Geneviève avec cet amour ardent et profond qu'il avait dans le coeur, après l'avoir remerciée de cette parole à la fois si égoïste et si tendre qui venait de lui échapper, se tourna vers Lorin:
--Maintenant, dit-il tout en enfermant dans sa main les deux mains de Geneviève, causons.
--Ah! oui, causons, répondit Lorin; mais s'il nous en reste le temps, c'est bien juste. Que veux-tu me dire? Voyons.
--Tu as été arrêté à cause de moi, condamné à cause d'elle, n'ayant rien commis contre les lois; comme Geneviève et moi nous payons notre dette, il ne convient pas qu'on te fasse payer en même temps que nous.
--Je ne comprends pas.
--Lorin, tu es libre.
--Libre, moi? Tu es fou! dit Lorin.
--Non, je ne suis pas fou; je te répète que tu es libre, tiens, voici un laissez-passer. On te demandera qui tu es; tu es employé au greffe des Carmes; tu es venu parler au citoyen greffier du Palais; tu lui as, par curiosité, demandé un laissez-passer pour voir les condamnés; tu les as vus, tu es satisfait et tu t'en vas.
--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas?
--Non pas, mon cher ami, voici la carte, profite de l'avantage. Tu n'es pas amoureux, toi; tu n'as pas besoin de mourir pour passer quelques minutes de plus avec la bien-aimée de ton coeur, et ne pas perdre une seconde de ton éternité.
--Eh bien! Maurice, dit Lorin, si l'on peut sortir d'ici, ce que je n'eusse jamais cru, je te jure, pourquoi ne fais-tu pas sauver madame d'abord? Quant à toi, nous aviserons.
--Impossible, dit Maurice avec un affreux serrement de coeur; tiens, tu vois, il y a sur la carte un citoyen, et non une citoyenne; et, d'ailleurs, Geneviève ne voudrait pas sortir en me laissant ici, vivre en sachant que je vais mourir.
--Eh bien, mais si elle ne le veut pas, pourquoi le voudrais-je, moi? Tu crois donc que j'ai moins de courage qu'une femme?
--Non, mon ami, je sais, au contraire, que tu es le plus brave des hommes; mais rien au monde ne saurait excuser ton entêtement en pareil cas. Allons, Lorin, profite du moment et donne-nous cette joie suprême de te savoir libre et heureux!
--Heureux! s'écria Lorin, est-ce que tu plaisantes? heureux sans vous?... Eh! que diable veux-tu que je fasse en ce monde, sans vous, à Paris, hors de mes habitudes? Ne plus vous voir, ne plus vous ennuyer de mes bouts-rimés? Ah! pardieu, non!
--Lorin, mon ami!...
--Justement, c'est parce que je suis ton ami que j'insiste; avec la perspective de vous retrouver tous deux, si j'étais prisonnier comme je le suis, je renverserais des murailles; mais, pour me sauver d'ici tout seul, pour m'en aller dans les rues le front courbé avec quelque chose comme un remords qui criera incessamment à mon oreille: «Maurice! Geneviève!»; pour passer dans certains quartiers et devant certaines maisons où j'ai vu vos personnes et où je ne verrai plus que vos ombres; pour en arriver enfin à exécrer ce cher Paris que j'aimais tant, ah! ma foi non, et je trouve qu'on a eu raison de proscrire les rois, ne fût-ce qu'à cause du roi Dagobert.
--Et en quoi le roi Dagobert a-t-il rapport à ce qui se passe entre nous?
--En quoi? Cet affreux tyran ne disait-il pas au grand Éloi: «Il n'est si bonne compagnie qu'il ne faille quitter?» Eh bien, moi je suis un républicain! et je dis: Rien ne doit nous faire quitter la bonne compagnie, même la guillotine; je me sens bien ici, et j'y reste.
--Pauvre ami! pauvre ami! dit Maurice.
Geneviève ne disait rien, mais elle le regardait avec des yeux baignés de larmes.
--Tu regrettes la vie, toi! dit Lorin.
--Oui, à cause d'elle!
--Et moi, je ne la regrette à cause de rien; pas même à cause de la déesse Raison, laquelle--j'ai oublié de te faire part de cette circonstance--a eu dernièrement les torts les plus graves envers moi, ce qui ne lui donnera pas même la peine de se consoler comme l'autre Arthémise, l'ancienne; je m'en irai donc très calme et très facétieux; j'amuserai tous ces gredins qui courent après la charrette; je dirai un joli quatrain à M. Sanson, et bonsoir la compagnie... c'est-à-dire... attends donc.
Lorin s'interrompit.
--Ah! si fait, si fait, dit-il, si fait, je veux sortir; je savais bien que je n'aimais personne; mais j'oubliais que je haïssais quelqu'un; ta montre, Maurice, ta montre!
--Trois heures et demie.
--J'ai le temps, mordieu! j'ai le temps.
--Certainement, s'écria Maurice; il reste neuf accusés aujourd'hui, cela ne finira pas avant cinq heures; nous avons donc près de deux heures devant nous.
--C'est tout ce qu'il me faut; donne-moi ta carte et prête-moi vingt sous.
--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous faire? murmura Geneviève.
Maurice lui serra la main; l'important pour lui, c'était que Lorin sortît.
--J'ai mon idée, dit Lorin.
Maurice tira sa bourse de sa poche et la mit dans la main de son ami.
--Maintenant, la carte, pour l'amour de Dieu! Je veux dire pour l'amour de l'Être éternel. Maurice lui remit la carte.
Lorin baisa la main de Geneviève, et, profitant du moment où l'on amenait dans le greffe une fournée de condamnés, il enjamba les bancs de bois et se présenta à la grande porte.
--Eh! dit un gendarme, en voilà un qui se sauve, il me semble. Lorin se redressa et présenta sa carte.
--Tiens, dit-il, citoyen gendarme, apprends à mieux connaître les gens.
Le gendarme reconnut la signature du greffier; mais il appartenait à cette catégorie de fonctionnaires qui manquent généralement de confiance, et, comme, juste en ce moment, le greffier descendait du tribunal avec un frisson qui ne l'avait point quitté depuis qu'il avait si imprudemment hasardé sa signature:
--Citoyen greffier, dit-il, voici un papier à l'aide duquel un particulier veut sortir de la salle des Morts; est-il bon, le papier?
Le greffier blêmit de frayeur, et, convaincu, s'il regardait, qu'il allait apercevoir la terrible figure de Dixmer, il se hâta de répondre en s'emparant de la carte:
--Oui, oui, c'est bien ma signature.
--Alors, dit Lorin, si c'est ta signature, rends-la-moi.
--Non pas, dit le greffier en la déchirant en mille morceaux, non pas! ces sortes de cartes ne peuvent servir qu'une fois.
Lorin resta un moment irrésolu.
--Ah! tant pis, dit-il; mais, avant tout, il faut que je le tue. Et il s'élança hors du greffe.
Maurice avait suivi Lorin avec une émotion facile à comprendre; dès que Lorin eut disparu:
--Il est sauvé! dit-il à Geneviève avec une exaltation qui ressemblait à la joie; on a déchiré sa carte, il ne pourra plus rentrer; puis, d'ailleurs, pût-il rentrer, la séance du tribunal va finir: à cinq heures, il reviendra, nous serons morts.
Geneviève poussa un soupir et frissonna.
--Oh! presse-moi dans tes bras, dit-elle, et ne nous quittons plus.... Pourquoi n'est-il pas possible, mon Dieu! qu'un même coup nous frappe, pour que nous exhalions ensemble notre dernier soupir!
Alors ils se retirèrent au plus profond de la salle obscure, Geneviève s'assit tout près de Maurice et lui passa ses deux bras autour du cou; ainsi enlacés respirant le même souffle, éteignant d'avance en eux-mêmes le bruit et la pensée, ils s'engourdirent, à force d'amour, aux approches de la mort.
Une demi-heure se passa.
LV
Pourquoi Lorin était sorti
Tout à coup un grand bruit se fit entendre, les gendarmes débouchèrent de la porte basse; derrière eux venaient Sanson et ses aides, qui portaient des paquets de cordes.
--Oh! mon ami, mon ami! dit Geneviève, voilà le moment fatal, je me sens défaillir.
--Et vous avez tort, dit la voix éclatante de Lorin:
_Vous avez tort, en vérité,_ _Car la mort, c'est la liberté!_
--Lorin! s'écria Maurice au désespoir.
--Ils ne sont pas bons, n'est-ce pas? Je suis de ton avis; depuis hier, je n'en fais que de pitoyables...
--Ah! il s'agit bien de cela. Tu es revenu, malheureux!... tu es revenu!...
--C'étaient nos conventions, je pense? Écoute, car, aussi bien, ce que j'ai à dire t'intéresse ainsi que madame.
--Mon Dieu! mon Dieu!
--Laisse-moi donc parler, ou je n'aurai pas le temps de conter la chose. Je voulais sortir pour acheter un couteau rue de la Barillerie.
--Que voulais-tu faire d'un couteau?
--J'en voulais tuer ce bon M. Dixmer. Geneviève frissonna.
--Ah! fit Maurice, je comprends.
--Je l'ai acheté. Voici ce que je me disais, et tu vas comprendre combien ton ami a l'esprit logique. Je commence à croire que j'aurais dû me faire mathématicien au lieu de me faire poète. Malheureusement il est trop tard maintenant. Voici donc ce que je me disais; suis mon raisonnement: «M. Dixmer a compromis sa femme; M. Dixmer est venu la voir juger; M. Dixmer ne se privera pas du plaisir de la voir passer en charrette, surtout nous l'accompagnant. Je vais donc le trouver au premier rang des spectateurs: je me glisserai près de lui; je lui dirai: «Bonjour, monsieur Dixmer», et je lui planterai mon couteau dans le flanc.
--Lorin! s'écria Geneviève.
--Rassurez-vous, chère amie, la Providence y avait mis bon ordre. Imaginez-vous que les spectateurs, au lieu de se tenir en face du Palais, comme c'est leur habitude, avaient fait demi-tour à droite et bordaient le quai. Tiens, me dis-je, c'est sans doute un chien qui se noie, pourquoi Dixmer ne serait-il pas là. Un chien qui se noie ça fait toujours passer le temps. Je m'approche du parapet, et je vois tout le long de la berge un tas de gens qui levaient les bras en l'air et qui se baissaient pour regarder quelque chose à terre, en poussant des _hélas_! à faire déborder la Seine. Je m'approche.... Ce quelque chose... devine qui c'était...
--C'était Dixmer, dit Maurice d'une voix sombre.
--Oui. Comment peux-tu deviner cela? Oui, Dixmer, cher ami, Dixmer, qui s'est ouvert le ventre tout seul; le malheureux s'est tué en expiation sans doute.
--Ah! dit Maurice avec un sombre sourire, c'est ce que tu as pensé?
Geneviève laissa tomber sa tête entre ses mains; elle était trop faible pour supporter tant d'émotions successives.
--Oui, j'ai pensé cela, attendu qu'on a retrouvé près de lui son sabre ensanglanté; à moins que toutefois... il n'ait rencontré quelqu'un....
Maurice, sans rien dire, et profitant du moment où Geneviève, accablée, ne pouvait le voir, ouvrit son habit et montra à Lorin son gilet et sa chemise ensanglantés.
--Ah! c'est autre chose, dit Lorin. Et il tendit la main à Maurice.
--Maintenant, dit-il en se penchant à l'oreille de Maurice, comme on ne m'a pas fouillé, attendu que je suis rentré en disant que j'étais de la suite de M. Sanson, j'ai toujours le couteau, si la guillotine te répugne.
Maurice s'empara de l'arme avec un mouvement de joie.
--Non, dit-il, elle souffrirait trop. Et il rendit le couteau à Lorin.
--Tu as raison, dit celui-ci; vive la machine de M. Guillotin! Qu'est-ce que la machine de M. Guillotin? Une chiquenaude sur le cou comme l'a dit Danton. Qu'est-ce qu'une chiquenaude?
Et il jeta le couteau au milieu du groupe des condamnés. L'un d'eux le prit, se l'enfonça dans la poitrine, et tomba mort sur le coup.
Au même moment, Geneviève fit un mouvement et poussa un cri. Sanson venait de lui poser la main sur l'épaule.
LVI
Vive Simon!
Au cri poussé par Geneviève, Maurice comprit que la lutte allait commencer.
L'amour peut exalter l'âme jusqu'à l'héroïsme; l'amour peut, contre l'instinct naturel, pousser une créature humaine à désirer la mort; mais il n'éteint pas en elle l'appréhension de la douleur. Il était évident que Geneviève acceptait plus patiemment et plus religieusement la mort depuis que Maurice mourait avec elle; mais la résignation n'exclut pas la souffrance, et sortir de ce monde, c'est non seulement tomber dans cet abîme qu'on appelle l'inconnu, mais c'est souffrir en tombant.
Maurice embrassa d'un regard toute la scène présente, et d'une pensée toute celle qui allait suivre:
Au milieu de la salle, un cadavre de la poitrine duquel un gendarme, en se précipitant, avait arraché le couteau, de peur qu'il ne servît à d'autres.
Autour de lui, des hommes muets de désespoir et faisant à peine attention à lui, écrivant au crayon sur un portefeuille des mots sans suite, ou se serrant la main les uns aux autres; ceux-ci répétant sans relâche, et comme font les insensés, un nom chéri, ou mouillant de larmes un portrait, une bague, une tresse de cheveux; ceux-là vomissant de furieuses imprécations contre la tyrannie, mot banal toujours maudit par tout le monde tour à tour, et quelquefois même par les tyrans.
Au milieu de toutes ces infortunes, Sanson, appesanti moins encore par ses cinquante-quatre ans que par la gravité de son lugubre office; Sanson, aussi doux, aussi consolateur que sa mission lui permettait de l'être, donnait à celui-ci un conseil, à celui-là un triste encouragement, et trouvant des paroles chrétiennes à répondre au désespoir comme à la bravade!
--Citoyenne, dit-il à Geneviève, il faudra ôter le fichu et relever ou couper les cheveux, s'il vous plaît. Geneviève devint tremblante.
--Allons, mon amie, fit doucement Lorin, du courage!
--Puis-je relever moi-même les cheveux de madame? demanda Maurice.
--Oh! oui, s'écria Geneviève, lui! je vous en supplie, monsieur Sanson.
--Faites, dit le vieillard en détournant la tête. Maurice dénoua sa cravate tiède de la chaleur de son cou, Geneviève la baisa, et se mettant à genoux devant le jeune homme, lui présenta cette tête charmante, plus belle dans sa douleur qu'elle n'avait jamais été dans sa joie. Quand Maurice eut fini la funèbre opération, ses mains étaient si tremblantes, il y avait tant de douleur dans l'expression de son visage, que Geneviève s'écria:
--Oh! j'ai du courage, Maurice. Sanson se retourna.
--N'est-ce pas, monsieur, que j'ai du courage? dit-elle.
--Certainement, citoyenne, répondit l'exécuteur d'une voix émue, et un vrai courage.
Pendant ce temps, le premier aide avait parcouru le bordereau envoyé par Fouquier-Tinville.
--Quatorze, dit-il. Sanson compta les condamnés.
--Quinze, y compris le mort, dit-il; comment cela se fait-il?
Lorin et Geneviève comptèrent après lui, mus par une même pensée.
--Vous dites qu'il n'y a que quatorze condamnés et que nous sommes quinze? dit-elle.
--Oui, il faut que le citoyen Fouquier-Tinville se soit trompé.
--Oh! tu mentais, dit Geneviève à Maurice, tu n'étais point condamné.
--Pourquoi attendre à demain, quand c'est aujourd'hui que tu meurs? répondit Maurice.
--Ami, dit-elle en souriant, tu me rassures: je vois maintenant qu'il est facile de mourir.
--Lorin, dit Maurice, Lorin, une dernière fois... nul ne peut te reconnaître ici... dis que tu es venu me dire adieu... dis que tu as été enfermé par erreur. Appelle le gendarme qui t'a vu sortir.... Je serai le vrai condamné, moi qui dois mourir; mais toi, nous t'en supplions, ami, fais-nous la joie de vivre pour garder notre mémoire; il est temps encore, Lorin, nous t'en supplions!
Geneviève joignit ses deux mains en signe de prière. Lorin prit les deux mains de la jeune femme et les baisa.
--J'ai dit non, et c'est non, répondit Lorin d'une voix ferme; ne m'en parlez plus, ou, en vérité, je croirai que je vous gêne.
--Quatorze, répéta Sanson, et ils sont quinze! Puis, élevant la voix:
--Voyons, dit-il, y a-t-il quelqu'un qui réclame? y a-t-il quelqu'un qui puisse prouver qu'il se trouve ici par erreur?
Peut-être quelques bouches s'ouvrirent-elles à cette demande; mais elles se refermèrent sans prononcer une parole; ceux qui eussent menti avaient honte de mentir; celui qui n'eût pas menti ne voulait point parler.
Il se fit un silence de plusieurs minutes pendant lequel les aides continuaient leur lugubre office.
--Citoyens, nous sommes prêts..., dit alors la voix sourde et solennelle du vieux Sanson.
Quelques sanglots et quelques gémissements répondirent à cette voix.
--Eh bien, dit Lorin, soit!
_Mourons pour la patrie,_ _C'est le sort le plus beau!..._
Oui, quand on meurt pour la patrie; mais, décidément, je commence à croire que nous ne mourons pas pour le plaisir de ceux qui nous regardent mourir. Ma foi, Maurice, je suis de ton avis, je commence aussi à me dégoûter de la République.
--L'appel! dit un commissaire à la porte.
Plusieurs gendarmes entrèrent dans la salle et fermèrent ainsi les issues, se plaçant entre la vie et les condamnés, comme pour empêcher ceux-ci d'y revenir.
On fit l'appel.
Maurice, qui avait vu juger le condamné qui s'était tué avec le couteau de Lorin, répondit quand on prononça son nom. Il se trouva alors qu'il n'y avait que le mort de trop.
On le porta hors de la salle. Si son identité eût été constatée, si on l'eût reconnu pour condamné, tout mort qu'il était, on l'eût guillotiné avec les autres.
Les survivants furent poussés vers la sortie.
À mesure que l'un d'eux passait devant le guichet, on lui liait les mains derrière le dos.
Pas une parole ne s'échangea pendant dix minutes entre ces malheureux.
Les bourreaux seuls parlaient et agissaient.
Maurice, Geneviève et Lorin, qui ne pouvaient plus se tenir, se pressaient les uns contre les autres pour n'être point séparés. Puis les condamnés furent poussés de la Conciergerie dans la cour.
Là, le spectacle devint effrayant.
Plusieurs faiblirent à la vue des charrettes; les guichetiers les aidèrent à monter.
On entendait derrière les portes, encore fermées, les voix confuses de la foule, et l'on devinait à ses rumeurs qu'elle était nombreuse.
Geneviève monta sur la charrette avec assez de force; d'ailleurs, Maurice la soutenait du coude. Maurice s'élança rapidement derrière elle.
Lorin ne se pressa pas. Il choisit sa place et s'assit à la gauche de Maurice.
Les portes s'ouvrirent; aux premiers rangs était Simon.
Les deux amis le reconnurent; lui-même les vit.
Il monta sur la borne près de laquelle les charrettes devaient passer; il y en avait trois.
La première charrette s'ébranla; c'était celle où se trouvaient les trois amis.
--Eh! bonjour, beau grenadier! dit Simon à Lorin; tu vas essayer de mon tranchet, que je pense?
--Oui, dit Lorin, et je tâcherai de ne pas trop l'ébrécher pour qu'il puisse à ton tour te tailler le cuir. Les deux autres charrettes s'ébranlèrent, suivant la première.