Chapter 25
La pauvre femme comprenait tout ce que Dixmer cachait de menaces sous le calme qu'il affectait.
--Oui, ma chère enfant, continua le tanneur, c'est bien moi; peut-être me croyiez-vous bien loin de Paris; mais non, j'y suis resté. Le lendemain du jour où j'avais quitté la maison, j'y suis retourné et j'ai vu à sa place un fort beau tas de cendres. Je me suis informé de vous, personne ne vous avait vue. Je me suis mis à votre recherche et j'ai eu beaucoup de peine à vous trouver. J'avoue que je ne vous croyais pas ici; cependant, j'en eus soupçon, puisque, comme vous le voyez, je suis venu. Mais le principal est que me voici et que vous voilà. Comment se porte Maurice? En vérité, je suis sûr que vous avez beaucoup souffert, vous si bonne royaliste, d'avoir été forcée de vivre sous le même toit qu'un républicain si fanatique.
--Mon Dieu! murmura Geneviève, mon Dieu! ayez pitié de moi!
--Après cela, continua Dixmer en regardant autour de lui, ce qui me console, ma chère, c'est que vous êtes très bien logée ici et que vous ne me paraissez pas avoir beaucoup souffert de la proscription. Moi, depuis l'incendie de notre maison et la ruine de notre fortune, j'ai erré assez à l'aventure, habitant le fond des caves, la cale des bateaux, quelquefois même les cloaques qui aboutissent à la Seine.
--Monsieur! fit Geneviève.
--Vous avez là de forts beaux fruits; moi, j'ai dû souvent me passer de dessert, étant forcé de me passer de dîner. Geneviève cacha en sanglotant sa tête dans ses mains.
--Non pas, continua Dixmer, que je manquasse d'argent; j'ai, Dieu merci, emporté sur moi une trentaine de mille francs en or, ce qui vaut aujourd'hui cinq cent mille francs; mais le moyen qu'un charbonnier, un pêcheur, ou un chiffonnier tire des louis de sa poche pour acheter un morceau de fromage ou un saucisson! Eh! mon Dieu, oui, madame; j'ai successivement adopté ces trois costumes. Aujourd'hui, pour mieux me déguiser, je suis en patriote, en exagéré, en Marseillais. Je grasseye et je jure. Dame! un proscrit ne circule pas dans Paris aussi facilement qu'une jeune et jolie femme, et je n'avais pas le bonheur de connaître une républicaine ardente qui pût me cacher à tous les yeux.
--Monsieur, monsieur, s'écria Geneviève, ayez pitié de moi! vous voyez bien que je meurs!
--D'inquiétude, je comprends cela; vous avez été fort inquiète de moi; mais, consolez-vous, me voilà; je reviens et nous ne nous quitterons plus, madame.
--Oh! vous allez me tuer! s'écria Geneviève. Dixmer la regarda avec un sourire effrayant.
--Tuer une femme innocente! Oh! madame, que dites-vous donc là? Il faut que le chagrin que vous a inspiré mon absence vous ait fait perdre l'esprit.
--Monsieur, s'écria Geneviève, monsieur, je vous demande à mains jointes de me tuer plutôt que de me torturer par de si cruelles railleries. Non, je ne suis pas innocente; oui, je suis criminelle; oui, je mérite la mort. Tuez-moi, monsieur, tuez-moi!...
--Alors, vous avouez que vous méritez la mort?
--Oui, oui.
--Et que, pour expier je ne sais quel crime dont vous vous accusez, vous subirez cette mort sans vous plaindre?
--Frappez, monsieur, je ne pousserai pas un cri; et, au lieu de la maudire, je bénirai la main qui me frappera.
--Non, madame, je ne veux pas vous frapper; cependant vous mourrez, c'est probable. Seulement, votre mort, au lieu d'être ignominieuse, comme vous pourriez le craindre, sera glorieuse à l'égal des plus belles morts. Remerciez-moi, madame, je vous punirai en vous immortalisant.
--Monsieur, que ferez-vous donc?
--Vous poursuivrez le but vers lequel nous tendions quand nous avons été interrompus dans notre route. Pour vous et pour moi, vous tomberez coupable; pour tous, vous mourrez martyre.
--Oh! mon Dieu! vous me rendez folle en me parlant ainsi. Où me conduisez-vous? où m'entraînez-vous?
--À la mort, probablement.
--Laissez-moi faire une prière alors.
--Votre prière?
--Oui.
--À qui?
--Peu vous importe! du moment que vous me tuez, je paye ma dette, et, si j'ai payé, je ne vous dois rien.
--C'est juste, dit Dixmer en se retirant dans l'autre chambre; je vous attends. Il sortit du salon.
Geneviève alla s'agenouiller devant le portrait, en serrant de ses deux mains son coeur prêt à se briser.
--Maurice, dit-elle tout bas, pardonne-moi. Je ne m'attendais pas à être heureuse, mais j'espérais pouvoir te rendre heureux. Maurice, je t'enlève un bonheur qui faisait ta vie; pardonne-moi ta mort, mon bien-aimé!
Et, coupant une boucle de ses longs cheveux, elle la noua autour du bouquet de violettes et le déposa au bas du portrait, qui parut prendre, tout insensible qu'était cette toile muette, une expression douloureuse pour la voir partir.
Du moins cela parut ainsi à Geneviève à travers ses larmes.
--Eh bien, êtes-vous prête, madame? demanda Dixmer.
--Déjà! murmura Geneviève.
--Oh! prenez votre temps, madame!... répliqua Dixmer; je ne suis pas pressé, moi! D'ailleurs, Maurice ne tardera probablement pas à rentrer, et je serais charmé de le remercier de l'hospitalité qu'il vous a donnée.
Geneviève tressaillit de terreur à cette idée que son amant et son mari pouvaient se rencontrer. Elle se releva comme mue par un ressort.
--C'est fini, monsieur, dit-elle, je suis prête! Dixmer passa le premier. La tremblante Geneviève le suivit, les yeux à moitié fermés, la tête renversée en arrière; ils montèrent dans un fiacre qui attendait à la porte; la voiture roula. Comme l'avait dit Geneviève, c'était fini.
XL
Le cabaret du Puits-de-Noé
Cet homme vêtu d'une carmagnole, que nous avons vu arpenter en long et en large la salle des Pas-Perdus, et que nous avons entendu, pendant l'expédition de l'architecte Giraud, du général Hanriot et du père Richard, échanger quelques paroles avec le guichetier resté de garde à la porte du souterrain; ce patriote enragé avec son bonnet d'ours et ses moustaches épaisses, qui s'était donné à Simon comme ayant porté la tête de la princesse de Lamballe, se trouvait le lendemain de cette soirée, si variée en émotions, vers sept heures du soir, au cabaret du Puits-de-Noé, situé, comme nous l'avons dit, au coin de la rue de la Vieille-Draperie.
Il était là, chez le marchand, ou plutôt chez la marchande de vin, au fond d'une salle noire et enfumée par le tabac et les chandelles, faisant semblant de dévorer un plat de poisson au beurre noir.
La salle où il soupait était à peu près déserte; deux ou trois habitués de la maison seulement étaient demeurés après les autres, jouissant du privilège que leur donnait leur visite quotidienne dans l'établissement.
La plupart des tables étaient vides; mais, il faut le dire en l'honneur du cabaret du Puits-de-Noé, les nappes rouges, ou plutôt violacées, révélaient le passage d'un nombre satisfaisant de convives rassasiés.
Les trois derniers convives disparurent successivement, et, vers huit heures moins un quart, le patriote se trouva seul.
Alors il éloigna, avec un dégoût des plus aristocratiques, le plat grossier dont il paraissait faire un instant auparavant ses délices, et tira de sa poche une tablette de chocolat d'Espagne, qu'il mangea lentement, et avec une expression bien différente de celle que nous lui avons vu essayer de donner à sa physionomie.
De temps en temps, tout en croquant son chocolat d'Espagne et son pain noir, il jetait sur la porte vitrée, fermée d'un rideau à carreaux blancs et rouges, des regards pleins d'une anxieuse impatience. Quelquefois il prêtait l'oreille et interrompait son frugal repas avec une distraction qui donnait fort à penser à la maîtresse de la maison, assise à son comptoir, assez près de la porte sur laquelle le patriote fixait les yeux, pour qu'elle pût, sans trop de vanité, se croire l'objet de ses préoccupations.
Enfin, la sonnette de la porte d'entrée retentit d'une certaine façon qui fit tressaillir notre homme; il reprit son poisson, sans que la maîtresse du cabaret remarquât qu'il en jetait la moitié à un chien qui le regardait faméliquement, et l'autre moitié à un chat qui lançait au chien de délicats mais meurtriers coups de griffe.
La porte au rideau rouge et blanc s'ouvrit à son tour; un homme entra, vêtu à peu près comme le patriote, à l'exception du bonnet à poil, qu'il avait remplacé par le bonnet rouge.
Un énorme trousseau de clefs pendait à la ceinture de cet homme, ceinture de laquelle tombait aussi un large sabre d'infanterie à coquille de cuivre.
--Ma soupe! ma chopine! cria cet homme en entrant dans la salle commune, sans toucher à son bonnet rouge et en se contentant de faire à la maîtresse de l'établissement un signe de tête.
Puis, avec un soupir de lassitude, il alla s'installer à la table voisine de celle où soupait notre patriote.
La maîtresse du cabaret, par suite de la déférence qu'elle portait au nouvel arrivant, se leva et alla commander elle-même les objets demandés.
Les deux hommes se tournaient le dos; l'un regardait dans la rue, l'autre vers le fond de la chambre. Pas un mot ne s'échangea entre les deux hommes tant que la maîtresse du cabaret n'eut pas complètement disparu.
Lorsque la porte se fut refermée derrière elle, et qu'à la lueur d'une seule chandelle suspendue à un bout de fil de fer, dans des proportions assez savantes pour que le luminaire fût divisible entre les deux convives, quand enfin l'homme au bonnet à poil se fut aperçu, grâce à la glace placée en face de lui, que la chambre était parfaitement déserte:
--Bonsoir, dit-il à son compagnon sans se retourner.
--Bonsoir, monsieur, dit le nouveau venu.
--Eh bien, demanda le patriote avec la même indifférence affectée, où en sommes-nous?
--Eh bien, c'est fini.
--Qu'est-ce qui est fini?
--Comme nous en sommes convenus, j'ai eu des raisons avec le père Richard pour le service, j'ai prétexté ma faiblesse d'ouïe, mes éblouissements, et je me suis trouvé mal en plein greffe.
--Très bien; après?
--Après, le père Richard a appelé sa femme, et sa femme m'a frotté les tempes avec du vinaigre, ce qui m'a fait revenir.
--Bon! ensuite?
--Ensuite, comme il était convenu entre nous, j'ai dit que le manque d'air me produisait ces éblouissements, attendu que j'étais sanguin, et que le service de la Conciergerie, où il se trouve en ce moment quatre cents prisonniers, me tuait.
--Qu'ont-ils dit?
--La mère Richard m'a plaint.
--Et le père Richard?
--Il m'a mis à la porte.
--Mais ce n'est point assez qu'il t'ait mis à la porte.
--Attendez donc; alors la mère Richard, qui est une bonne femme, lui a reproché de n'avoir pas de coeur, attendu que j'étais père de famille.
--Et il a dit à cela?
--Il a dit qu'elle avait raison, mais que la première condition inhérente à l'état de guichetier était de demeurer dans la prison à laquelle il était attaché; que la République ne plaisantait pas, et qu'elle coupait le cou à ceux qui avaient des éblouissements dans l'exercice de leurs fonctions.
--Diable! fit le patriote.
--Et il n'avait pas tort, le père Richard; depuis que l'Autrichienne est là, c'est un enfer de surveillance; on y dévisage son père.
Le patriote donna son assiette à lécher au chien, qui fut mordu par le chat.
--Achevez, dit-il sans se retourner.
--Enfin, monsieur, je me suis mis à gémir, c'est-à-dire que je me sentais très mal; j'ai demandé l'infirmerie, et j'ai assuré que mes enfants mourraient de faim si ma paye m'était supprimée.
--Et le père Richard?
--Le père Richard m'a répondu que, quand on était guichetier, on ne faisait pas d'enfants.
--Mais vous avez la mère Richard pour vous, je suppose?
--Heureusement! elle a fait une scène à son mari, lui reprochant d'avoir un mauvais coeur, et le père Richard a fini par me dire: «Eh bien, citoyen Gracchus, entends-toi avec quelqu'un de tes amis qui te donnera quelque chose sur tes gages; présente-le-moi comme remplaçant et je promets de le faire accepter.» Sur quoi, je suis sorti en disant: «C'est bon, père Richard, je vais chercher.»
--Et tu as trouvé, mon brave? En ce moment, la maîtresse de l'établissement rentra, apportant au citoyen Gracchus sa soupe et sa chopine.
Ce n'était l'affaire ni de Gracchus ni du patriote, qui avaient sans doute quelques communications à se faire.
--Citoyenne, dit le guichetier, j'ai reçu une petite gratification du père Richard, de sorte que je me permettrai aujourd'hui la côtelette de porc aux cornichons et la bouteille de vin de Bourgogne; envoie ta servante me chercher l'une chez le charcutier, et va me chercher l'autre à la cave. L'hôtesse donna aussitôt ses ordres. La servante sortit par la porte de la rue, et elle sortit, elle, par la porte de la cave.
--Bien, dit le patriote, tu es un garçon intelligent.
--Si intelligent, que je ne me cache pas, malgré vos belles promesses, de quoi il retourne pour nous deux. Vous vous doutez de quoi il retourne?
--Oui, parfaitement.
--C'est notre cou à tous deux que nous jouons.
--Ne t'inquiète pas du mien.
--Ce n'est pas le vôtre non plus, monsieur, qui me cause, je l'avoue, la plus vive inquiétude.
--C'est le tien?
--Oui.
--Mais si je l'estime le double de ce qu'il vaut...
--Eh! monsieur, c'est une chose très précieuse que le cou.
--Pas le tien.
--Comment! pas le mien?
--En ce moment, du moins.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire que ton cou ne vaut pas une obole, attendu que si, par exemple, j'étais un agent du comité de Salut public, tu serais guillotiné demain.
Le guichetier se retourna d'un mouvement si brusque, que le chien aboya contre lui. Il était pâle comme la mort.
--Ne te tourne pas et ne pâlis pas, dit le patriote; achève tranquillement ta soupe au contraire: je ne suis pas un agent provocateur, l'ami. Fais-moi entrer à la Conciergerie, installe-moi à ta place, donne-moi les clefs, et demain je te compte cinquante mille livres en or.
--C'est bien vrai au moins?
--Oh! tu as une fameuse caution, tu as ma tête. Le guichetier médita quelques secondes.
--Allons, dit le patriote, qui le voyait dans sa glace, allons, ne fais pas de mauvaises réflexions; si tu me dénonces, comme tu n'auras fait que ton devoir, la République ne te donnera pas un sou: si tu me sers, comme au contraire tu auras manqué à ce même devoir, et qu'il est injuste dans ce monde de faire quelque chose pour rien, je te donnerai les cinquante mille livres.
--Oh! je comprends bien, dit le guichetier, j'ai tout bénéfice à faire ce que vous demandez; mais je crains les suites...
--Les suites!... et qu'as-tu à craindre? Voyons, ce n'est pas moi qui te dénoncerai, au contraire.
--Sans doute.
--Le lendemain du jour où je suis installé, tu viens faire un tour à la Conciergerie; je te compte vingt-cinq rouleaux contenant chacun deux mille francs; ces vingt-cinq rouleaux tiendront à l'aise dans tes deux poches. Avec l'argent, je te donne une carte pour sortir de France; tu pars, et, partout où tu vas, tu es, sinon riche, du moins indépendant.
--Eh bien, c'est dit, monsieur, arrive qui arrive. Je suis un pauvre diable, moi; je ne me mêle pas de politique; la France a toujours bien marché sans moi, et ne périra pas faute de moi; si vous faites une méchante action, tant pis pour vous.
--En tout cas, dit le patriote, je ne crois pas pouvoir faire pis que l'on ne fait en ce moment.
--Monsieur me permettra de ne pas juger la politique de la Convention nationale.
--Tu es un homme admirable de philosophie et d'insouciance. Maintenant, voyons, quand me présentes-tu au père Richard?
--Ce soir, si vous voulez.
--Oui, certainement. Qui suis-je?
--Mon cousin Mardoche.
--Mardoche, soit; le nom me plaît. Quel état?
--Culottier.
--De culottier à tanneur, il n'y a que la main.
--Êtes-vous tanneur?
--Je pourrais l'être.
--C'est vrai.
--À quelle heure la présentation?
--Dans une demi-heure, si vous voulez. À neuf heures alors.
--Quand aurai-je l'argent?
--Demain.
--Vous êtes donc énormément riche?
--Je suis à mon aise.
--Un ci-devant, n'est-ce pas?
--Que t'importe!
--Avoir de l'argent, et donner son argent pour courir le risque d'être guillotiné; en vérité, il faut que les ci-devant soient bien bêtes!
--Que veux-tu! les sans-culottes ont tant d'esprit qu'il n'en reste pas aux autres.
--Chut! voilà mon vin.
--À ce soir, en face de la Conciergerie.
--Oui. Le patriote paya son écot et sortit. De la porte, on l'entendit crier de sa voix de tonnerre:
--Allons donc, citoyenne! les côtelettes aux cornichons! mon cousin Gracchus meurt de faim.
--Ce bon Mardoche! dit le guichetier en dégustant le verre de Bourgogne que venait de lui verser la cabaretière en le regardant tendrement.
XLI
Le greffier du ministère de la guerre
Le patriote était sorti, mais ne s'était pas éloigné. À travers les vitres enfumées, il guettait le guichetier, pour voir s'il n'entrerait pas en communication avec quelques-uns de ces agents de la police républicaille, l'une des meilleures qui eût jamais existé, car la moitié de la société espionnait l'autre, moins encore pour la plus grande gloire du gouvernement que pour la plus grande sûreté de sa tête.
Mais rien de ce que craignait le patriote n'arriva; à neuf heures moins quelques minutes, le guichetier se leva, prit le menton de la cabaretière et sortit.
Le patriote le rejoignit sur le quai de la Conciergerie et tous deux entrèrent dans la prison.
Dès le soir même, le marché fut conclu: le père Richard accepta le guichetier Mardoche en remplacement du citoyen Gracchus.
Deux heures avant que cette affaire s'arrangeât dans la geôle, une scène se passait dans une autre partie de la prison qui, quoique sans intérêt apparent, avait une importance non moins grande pour les principaux personnages de cette histoire.
Le greffier de la Conciergerie, fatigué de sa journée, allait plier les registres et sortir, quand un homme, conduit par la citoyenne Richard, se présenta devant son bureau.
--Citoyen greffier, dit-elle, voici votre confrère du ministère de la guerre qui vient, de la part du citoyen ministre, pour relever quelques écrous militaires.
--Ah! citoyen, dit le greffier, vous arrivez un peu tard, je pliais bagage.
--Cher confrère, pardonnez-moi, répondit le nouvel arrivant, mais nous avons tant de besogne, que nos courses ne peuvent guère se faire qu'à nos moments perdus, et nos moments perdus, à nous, ne sont guère que ceux où les autres mangent et dorment.
--S'il en est ainsi, faites, mon cher confrère; mais hâtez-vous, car, ainsi que vous le dites, c'est l'heure du souper et j'ai faim. Avez-vous vos pouvoirs?
--Les voici, dit le greffier du ministère de la guerre en exhibant un portefeuille que son confrère, tout pressé qu'il était, examina avec une scrupuleuse attention.
--Oh! tout cela est en règle, dit la femme Richard, et mon mari a déjà passé l'inspection.
--N'importe, n'importe, dit le greffier en continuant son examen.
Le greffier de la guerre attendit patiemment et en homme qui s'était attendu au strict accomplissement de ces formalités.
--À merveille, dit le greffier de la Conciergerie, et vous pouvez maintenant commencer quand vous voudrez. Avez-vous beaucoup d'écrous à relever?
--Une centaine.
--Alors, vous en avez pour plusieurs jours?
--Aussi, cher confrère, est-ce une espèce de petit établissement que je viens fonder chez vous, si vous le permettez, toutefois.
--Comment l'entendez-vous? demanda le greffier de la Conciergerie.
--C'est ce que je vous expliquerai en vous emmenant souper ce soir avec moi; vous avez faim, vous l'avez dit.
--Et je ne m'en dédis pas.
--Eh bien, vous verrez ma femme: c'est une bonne cuisinière; puis vous ferez connaissance avec moi: je suis un bon garçon.
--Ma foi, oui, vous me faites cet effet-là; cependant, cher confrère...
--Oh! acceptez sans façon les huîtres que j'achèterai en passant sur la place du Châtelet, un poulet de chez notre rôtisseur, et deux ou trois petits plats que madame Durand fait dans la perfection.
--Vous me séduisez, cher confrère, dit le greffier de la Conciergerie, ébloui par ce menu, auquel n'était pas accoutumé un greffier payé par le tribunal révolutionnaire à raison de deux livres en assignats, lesquels valaient en réalité deux francs à peine.
--Ainsi, vous acceptez?
--J'accepte.
--En ce cas, à demain le travail; pour ce soir, partons.
--Partons.
--Venez-vous?
--À l'instant; laissez-moi seulement prévenir les gendarmes qui gardent l'Autrichienne.
--Pourquoi faire les prévenez-vous?
--Afin qu'ils soient avertis que je sors et que, sachant, par conséquent, qu'il n'y a plus personne au greffe, tous les bruits leur deviennent suspects.
--Ah! fort bien; excellente précaution, ma foi?
--Vous comprenez, n'est-ce pas?
--À merveille. Allez.
Le greffier de la Conciergerie alla en effet heurter au guichet, et l'un des gendarmes ouvrit en disant:
--Qui est là?
--Moi! le greffier; vous savez, je pars. Bonsoir, citoyen Gilbert.
--Bonsoir, citoyen greffier. Et le guichet se referma. Le greffier de la guerre avait examiné toute cette scène avec la plus grande attention, et, quand la porte de la prison de la reine restait ouverte, son regard avait rapidement plongé jusqu'au fond du premier compartiment: il avait vu le gendarme Duchesne à table, et s'était, en conséquence, assuré que la reine n'avait que deux gardiens.
Il va sans dire que, lorsque le greffier de la Conciergerie se retourna, son confrère avait repris l'aspect le plus indifférent qu'il avait pu donner à sa physionomie.
Comme ils sortaient de la Conciergerie, deux hommes allaient y entrer. Ces deux hommes, qui allaient y entrer, étaient le citoyen Gracchus et son cousin Mardoche.
Le cousin Mardoche et le greffier de la guerre, chacun par un mouvement qui semblait émaner d'un sentiment pareil, enfoncèrent, en s'apercevant, l'un son bonnet à poils, l'autre son chapeau à larges bords sur les yeux.
--Quels sont ces hommes? demanda le greffier de la guerre.
--Je n'en connais qu'un: c'est un guichetier nommé Gracchus.
--Ah! fit l'autre avec une indifférence affectée, les guichetiers sortent donc à la Conciergerie?
--Ils ont leur jour. L'investigation ne fut pas poussée plus loin; les deux nouveaux amis prirent le pont au Change. Au coin de la place du Châtelet, le greffier de la guerre, selon le programme annoncé, acheta une cloyère de douze douzaines d'huîtres; puis on continua de s'avancer par le quai de Gèvres. La demeure du greffier du ministère de la guerre était fort simple: le citoyen Durand habitait trois petites pièces sur la place de Grève, dans une maison sans portier. Chaque locataire avait une clef de la porte de l'allée; et il était convenu que l'on s'avertirait quand on n'aurait pas pris cette clef avec soi, par un, deux ou trois coups de marteau, selon l'étage que l'on habitait: la personne qui en attendait une autre, et qui reconnaissait le signal, descendait alors et ouvrait la porte. Le citoyen Durand avait sa clef dans sa poche, il n'eut donc pas besoin de frapper.
Le greffier du Palais trouva madame la greffière de la guerre fort à son goût.
C'était une charmante femme, en effet, à laquelle une profonde expression de tristesse répandue sur sa physionomie, donnait à la première vue un puissant intérêt. Il est à remarquer que la tristesse est un des plus sûrs moyens de séduction des jolies femmes; la tristesse rend amoureux tous les hommes, sans exception, même les greffiers; car, quoi qu'on dise, les greffiers sont des hommes, et il n'est aucun amour-propre féroce ou aucun coeur sensible qui n'espère consoler une jolie femme affligée, et changer les roses blanches d'un teint pâle en des roses plus riantes, comme disait le citoyen Dorat.
Les deux greffiers soupèrent de fort bon appétit; il n'y a que madame Durand qui ne mangea point.
Les questions cependant marchaient de part et d'autre.
Le greffier de la guerre demandait à son confrère, avec une curiosité bien remarquable dans ces temps de drames quotidiens, quels étaient les usages du palais, les jours de jugement, les moyens de surveillance.