Chapter 24
Et, comme Lorin, quoique toujours prêt à faire face au danger, n'était point homme à le chercher inutilement, il profita de la circonstance pour saluer Fouquier-Tinville, qui lui rendit poliment son salut.
--Tu fais observer, je crois, citoyen, dit alors l'accusateur public, que l'enfant est malade; es-tu médecin?
--J'ai étudié la médecine, au moins, si je ne suis pas docteur.
--Eh bien, que lui trouves-tu?
--Comme symptôme de maladie? demanda Lorin.
--Oui.
--Je lui trouve les joues et les yeux bouffis, les mains pâles et maigres, les genoux tuméfiés; et, si je lui tâtais le pouls, je constaterais, j'en suis sûr, un mouvement de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix pulsations à la minute.
L'enfant parut insensible à l'énumération de ses souffrances.
--Et à quoi la science peut-elle attribuer l'état du prisonnier? demanda l'accusateur public. Lorin se gratta le bout du nez en murmurant:
_Philis veut me faire parler,_ _Je n'en ai pas la moindre envie._
Puis, tout haut:
--Ma foi, citoyen, répliqua-t-il, je ne connais pas assez le régime du petit Capet pour te répondre.... Cependant....
Simon prêtait une oreille attentive, et riait sous cape de voir son ennemi tout près de se compromettre.
--Cependant, continua Lorin, je crois qu'il ne prend pas assez d'exercice.
--Je crois bien, le petit gueux! dit Simon, il ne veut plus marcher. L'enfant resta insensible à l'apostrophe du cordonnier.
Fouquier-Tinville se leva, vint à Lorin, et lui parla tout bas.
Personne n'entendit les paroles de l'accusateur public; mais il était évident que ces paroles avaient la forme de l'interrogation.
--Oh! oh! crois-tu cela, citoyen? C'est bien grave pour une mère...
--En tout cas, nous allons le savoir, dit Fouquier; Simon prétend le lui avoir entendu dire à lui-même, et s'est engagé à le lui faire avouer.
--Ce serait hideux, dit Lorin; mais enfin cela est possible: l'Autrichienne n'est pas exempte de péché; et, à tort ou à raison, cela ne me regarde pas.... On en a fait une Messaline; mais ne pas se contenter de cela et vouloir en faire une Agrippine, cela me parait un peu fort, je l'avoue.
--Voilà ce qui a été rapporté par Simon, dit Fouquier impassible.
--Je ne doute pas que Simon n'ait dit cela... il y a des hommes qu'aucune accusation n'effraye, même les accusations impossibles.... Mais ne trouves-tu pas, continua Lorin en regardant fixement Fouquier, ne trouves-tu pas, toi qui es un homme intelligent et probe, toi qui es un homme fort enfin, que demander à un enfant de pareils détails sur celle que les lois les plus naturelles et les plus sacrées de la nature lui ordonnent de respecter, c'est presque insulter à l'humanité tout entière dans la personne de cet enfant?
L'accusateur ne sourcilla point; il tira une note de sa poche et la fit voir à Lorin.
--La Convention m'ordonne d'informer, dit-il; le reste ne me regarde pas, j'informe.
--C'est juste, dit Lorin; et j'avoue que, si cet enfant avouait....
Et le jeune homme secoua la tête avec dégoût.
--D'ailleurs, continua Fouquier, ce n'est pas sur la seule dénonciation de Simon que nous procédons; tiens, l'accusation est publique.
Et Fouquier tira un second papier de sa poche. Celui-là, c'était un numéro de la feuille qu'on appelait le _Père Duchesne_, et qui, comme on le sait, était rédigée par Hébert. L'accusation, en effet, y était formulée en toutes lettres.
--C'est écrit, c'est même imprimé, dit Lorin; mais n'importe, jusqu'à ce que j'aie entendu une pareille accusation sortir de la bouche de l'enfant, je m'entends, sortir volontairement, librement, sans menaces... eh bien...
--Eh bien?...
--Eh bien, malgré Simon et Hébert, je douterais comme tu doutes toi-même.
Simon guettait impatiemment l'issue de cette conversation; le misérable ignorait le pouvoir qu'exerce sur l'homme intelligent le regard qu'il démêle dans la foule: c'est un attrait tout de sympathie ou une impression de haine subite. Parfois c'est une puissance qui repousse, parfois c'est une force qui attire, qui fait découler la pensée et dériver la personne même de l'homme jusqu'à cet autre homme de force égale ou de force supérieure qu'il reconnaît dans la foule.
Mais Fouquier avait senti le poids du regard de Lorin, et voulait être compris de cet observateur.
--L'interrogatoire va commencer, dit l'accusateur public; greffier, prends la plume.
Celui-ci venait d'écrire les préliminaires d'un procès-verbal, et attendait, comme Simon, comme Hanriot, comme tous enfin, que le colloque de Fouquier-Tinville et de Lorin eût cessé.
L'enfant seul paraissait complètement étranger à la scène dont il était le principal acteur, et avait repris ce regard atone qu'avait un instant illuminé l'éclair d'une suprême intelligence.
--Silence! dit Hanriot, le citoyen Fouquier-Tinville va interroger l'enfant.
--Capet, dit l'accusateur, sais-tu ce qu'est devenue ta mère? Le petit Louis passa d'une pâleur de marbre à une rougeur brûlante. Mais il ne répondit pas.
--M'as-tu entendu, Capet? reprit l'accusateur. Même silence.
--Oh! il entend bien, dit Simon; mais il est comme les singes, il ne veut pas répondre, de peur qu'on ne le prenne pour un homme et qu'on ne le fasse travailler.
--Réponds, Capet, dit Hanriot; c'est la commission de la Convention qui t'interroge, et tu dois obéissance aux lois. L'enfant pâlit, mais ne répondit pas.
Simon fit un geste de rage; chez ces natures brutales et stupides, la fureur est une ivresse accompagnée des hideux symptômes de l'ivresse du vin.
--Veux-tu répondre, louveteau! dit-il en lui montrant le poing.
--Tais-toi, Simon, dit Fouquier-Tinville, tu n'as pas la parole.
Ce mot, dont il avait pris l'habitude au tribunal révolutionnaire, lui échappa.
--Entends-tu, Simon, dit Lorin, tu n'as pas la parole; c'est la seconde fois qu'on te dit cela devant moi; la première, c'était quand tu accusais la fille de la mère Tison, à laquelle tu as eu le plaisir de faire couper le cou.
Simon se tut.
--Ta mère t'aimait-elle, Capet? demanda Fouquier. Même silence.
--On dit que non, continua l'accusateur.
Quelque chose comme un pâle sourire passa sur les lèvres de l'enfant.
--Mais quand je vous dis, hurla Simon, qu'il m'a dit à moi qu'elle l'aimait trop.
--Regarde, Simon, comme c'est fâcheux que le petit Capet, si bavard dans le tête-à-tête, devienne muet devant le monde, dit Lorin.
--Oh! si nous étions seuls! dit Simon.
--Oui, si vous étiez seuls, mais vous n'êtes pas seuls malheureusement. Oh! si vous étiez seuls, brave Simon, excellent patriote, comme tu rosserais le pauvre enfant, hein? Mais tu n'es pas seul, et tu n'oses pas, être infâme! devant nous autres, honnêtes gens, qui savons que les anciens, sur lesquels nous essayons de nous modeler, respectaient tout ce qui était faible; tu n'oses pas, car tu n'es pas seul, et tu n'es pas vaillant, mon digne homme, quand tu as des enfants de cinq pieds six pouces à combattre.
--Oh!... murmura Simon en grinçant des dents.
--Capet, reprit Fouquier, as-tu fait quelque confidence à Simon?
Le regard de l'enfant prit, sans se détourner, une expression d'ironie impossible à décrire.
--Sur ta mère? continua l'accusateur. Un éclair de mépris passa dans le regard.
--Réponds oui ou non, s'écria Hanriot.
--Réponds oui! hurla Simon en levant son tire-pied sur l'enfant. L'enfant frissonna, mais ne fit aucun mouvement pour éviter le coup. Les assistants poussèrent une espèce de cri de répulsion.
Lorin fit mieux, il s'élança, et, avant que le bras de Simon se fût abaissé, il le saisit par le poignet.
--Veux-tu me lâcher? vociféra Simon devenant pourpre de rage.
--Voyons, dit Fouquier, il n'y a point de mal à ce qu'une mère aime son enfant; dis-nous de quelle manière ta mère t'aimait, Capet. Cela peut lui être utile.
Le jeune prisonnier tressaillit à cette idée qu'il pouvait être utile à sa mère.
--Elle m'aimait comme une mère aime son fils, monsieur, dit-il; il n'y a pas deux manières pour les mères d'aimer leurs enfants, ni pour les enfants d'aimer leur mère.
--Et moi, petit serpent, je soutiens que tu m'as dit que ta mère...
--Tu auras rêvé cela, interrompit tranquillement Lorin; tu dois avoir souvent le cauchemar, Simon.
--Lorin! Lorin! grinça Simon.
--Eh bien, oui, Lorin; après! Il n'y a pas moyen de le battre, Lorin: c'est lui qui bat les autres quand ils sont méchants; il n'y a pas moyen de le dénoncer, car ce qu'il vient de faire en arrêtant ton bras, il l'a fait devant le général Hanriot et le citoyen Fouquier-Tinville, qui l'approuvent, et ils ne sont pas des tièdes, ceux-là! Il n'y a donc pas moyen de le faire guillotiner un peu, comme Héloïse Tison; c'est fâcheux, c'est même enrageant, mais c'est comme cela, mon pauvre Simon!
--Plus tard! plus tard! répondit le cordonnier avec son ricanement d'hyène.
--Oui, cher ami, dit Lorin; mais j'espère, avec l'aide de l'Être suprême!... ah! tu t'attendais que j'allais dire avec l'aide de Dieu? mais j'espère, avec l'aide de l'Être suprême et de mon sabre, t'avoir éventré auparavant; mais range-toi, Simon, tu m'empêches de voir.
--Brigand!
--Tais-toi! tu m'empêches d'entendre. Et Lorin écrasa Simon de son regard. Simon crispait ses poings, dont les noires bigarrures le rendaient fier; mais comme l'avait dit Lorin, il lui fallait se borner là.
--Maintenant qu'il a commencé à parler, dit Hanriot, il continuera sans doute; continue, citoyen Fouquier.
--Veux-tu répondre maintenant? demanda Fouquier. L'enfant rentra dans son silence.
--Tu vois, citoyen, tu vois! dit Simon.
--L'obstination de cet enfant est étrange, dit Hanriot, troublé malgré lui par cette fermeté toute royale.
--Il est mal conseillé, dit Lorin.
--Par qui? demanda Hanriot.
--Dame, par son patron.
--Tu m'accuses? s'écria Simon; tu me dénonces?... Ah! c'est curieux...
--Prenons-le par la douceur, dit Fouquier.
Se retournant alors vers l'enfant, qu'on eût dit complètement insensible:
--Voyons, mon enfant, dit-il, répondez à la commission nationale; n'aggravez pas votre situation en refusant des éclaircissements utiles; vous avez parlé au citoyen Simon des caresses que vous faisait votre mère, de la façon dont elle vous faisait ces caresses, de sa façon de vous aimer.
Louis promena sur l'assemblée un regard qui devint haineux en s'arrêtant sur Simon, mais il ne répondit pas.
--Vous trouvez-vous malheureux? demanda l'accusateur; vous trouvez-vous mal logé, mal nourri, mal traité? voulez-vous plus de liberté, un autre ordinaire, une autre prison, un autre gardien? voulez-vous un cheval pour vous promener? voulez-vous qu'on vous accorde la société d'enfants de votre âge?
Louis reprit le profond silence dont il n'était sorti que pour défendre sa mère.
La commission demeura interdite d'étonnement; tant de fermeté, tant d'intelligence étaient incroyables dans un enfant.
--Hein! ces rois, dit Hanriot à voix basse, quelle race! c'est comme les tigres; tout petits, ils ont de la méchanceté.
--Comment rédiger le procès-verbal? demanda le greffier embarrassé.
--Il n'y a qu'à en charger Simon, dit Lorin; il n'y a rien à écrire, cela fera son affaire à merveille.
Simon montra le poing à son implacable ennemi. Lorin se mit à rire.
--Tu ne riras point comme cela le jour où tu éternueras dans le sac, dit Simon ivre de fureur.
--Je ne sais si je te précéderai ou si je te suivrai dans la petite cérémonie dont tu me menaces, dit Lorin; mais ce que je sais, c'est que beaucoup riront le jour où ce sera ton tour. Dieux!... j'ai dit dieux au pluriel... dieux! seras-tu laid ce jour-là, Simon! tu seras hideux.
Et Lorin se retira derrière la commission avec un franc éclat de rire.
La commission n'avait plus rien à faire, elle sortit.
Quant à l'enfant, une fois délivré de ses interrogateurs, il se mit à chantonner sur son lit un petit refrain mélancolique qui était la chanson favorite de son père.
XXXIX
Le bouquet de violettes
La paix, comme on a dû le prévoir, ne pouvait habiter longtemps cette demeure si heureuse qui renfermait Geneviève et Maurice.
Dans les tempêtes qui déchaînent le vent et la foudre, le nid des colombes est agité avec l'arbre qui les recèle.
Geneviève tomba d'un effroi dans un autre; elle ne craignait plus pour Maison-Rouge, elle trembla pour Maurice.
Elle connaissait assez son mari pour savoir que, du moment où il avait disparu, il était sauvé; sûre de son salut, elle trembla pour elle-même.
Elle n'osait confier ses douleurs à l'homme le moins timide de cette époque où personne n'avait peur; mais elles apparaissaient manifestes dans ses yeux rougis et sur ses lèvres pâlissantes.
Un jour, Maurice entra doucement et sans que Geneviève, plongée dans une rêverie profonde, l'entendît entrer. Maurice s'arrêta sur le seuil, et vit Geneviève assise, immobile, les yeux fixes, ses bras inertes étendus sur ses genoux, sa tête pensive inclinée sur sa poitrine.
Il la regarda un instant avec une profonde tristesse; car tout ce qui se passait dans le coeur de la jeune femme lui fut révélé comme s'il eût pu y lire jusqu'à sa dernière pensée.
Puis, faisant un pas vers elle:
--Vous n'aimez plus la France, Geneviève, lui dit-il, avouez-le-moi. Vous fuyez jusqu'à l'air qu'on y respire, et ce n'est pas sans répugnance que vous vous approchez de la fenêtre.
--Hélas! dit Geneviève, je sais bien que je ne puis vous cacher ma pensée; vous avez deviné juste, Maurice.
--C'est pourtant un beau pays! dit le jeune homme, la vie y est importante et bien remplie aujourd'hui: cette activité bruyante de la tribune, des clubs, des conspirations, rend bien douces les heures du foyer. On aime si ardemment quand on rentre chez soi avec la crainte de ne plus aimer le lendemain, parce que le lendemain on aura cessé de vivre!
Geneviève secoua la tête.
--Pays ingrat à servir! dit-elle.
--Comment cela?
--Oui, vous qui avez tant fait pour sa liberté, n'êtes-vous pas aujourd'hui à moitié suspect?
--Mais vous, chère Geneviève, dit Maurice avec un regard ivre d'amour, vous, l'ennemie jurée de cette liberté, vous qui avez fait tant contre elle, vous dormez paisible et inviolable sous le toit du républicain; il y a compensation, comme vous voyez.
--Oui, dit Geneviève, oui; mais cela ne durera point longtemps, car ce qui est injuste ne peut durer.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire que moi, c'est-à-dire une aristocrate, moi qui rêve sournoisement la défaite de votre parti et la ruine de vos idées, moi qui conspire jusque dans votre maison le retour de l'ancien régime, moi qui, reconnue, vous condamne à la mort et à la honte, selon vos opinions, du moins; moi, Maurice, je ne resterai pas ici comme le mauvais génie de la maison; je ne vous entraînerai pas à l'échafaud.
--Et où irez-vous, Geneviève?
--Où j'irai? Un jour que vous serez sorti, Maurice, j'irai me dénoncer moi-même sans dire d'où je viens.
--Oh! cria Maurice atteint jusqu'au fond du coeur, de l'ingratitude, déjà!
--Non, répondit la jeune femme en jetant ses bras au cou de Maurice; non, mon ami, de l'amour, et de l'amour le plus dévoué, je vous le jure. Je n'ai pas voulu que mon frère fût pris et tué comme un rebelle; je ne veux pas que mon amant soit pris et tué comme un traître.
--Vous ferez cela, Geneviève? s'écria Maurice.
--Aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! répondit la jeune femme. D'ailleurs, ce n'est rien que d'avoir la crainte, j'ai le remords.
Et elle inclina sa tête comme si le remords était trop lourd à porter.
--Oh! Geneviève! dit Maurice.
--Vous comprenez bien ce que je dis et surtout ce que j'éprouve, Maurice, continua Geneviève, car ce remords, vous l'avez aussi.... Vous savez, Maurice, que je me suis donnée sans m'appartenir; que vous m'avez prise sans que j'eusse le droit de me donner.
--Assez! dit Maurice, assez!
Son front se plissa, et une sombre résolution brilla dans ses yeux si purs.
--Je vous montrerai, Geneviève, continua le jeune homme, que je vous aime uniquement. Je vous donnerai la preuve que nul sacrifice n'est au-dessus de mon amour. Vous haïssez, la France, eh bien, soit, nous quitterons la France.
Geneviève joignit les mains, et regarda son amant avec une expression d'admiration enthousiaste.
--Vous ne me trompez pas, Maurice? balbutia-t-elle.
--Quand vous ai-je trompée? demanda Maurice; est-ce le jour où je me suis déshonoré pour vous acquérir?
Geneviève rapprocha ses lèvres des lèvres de Maurice, et resta, pour ainsi dire, suspendue au cou de son amant.
--Oui, tu as raison, Maurice, dit-elle, et c'est moi qui me trompais. Ce que j'éprouve, ce n'est plus du remords; peut-être est-ce une dégradation de mon âme; mais toi, du moins, tu la comprendras, je t'aime trop pour éprouver un autre sentiment que la frayeur de te perdre. Allons bien loin, mon ami; allons là où personne ne pourra nous atteindre.
--Oh! merci! dit Maurice transporté de joie.
--Mais comment fuir? dit Geneviève tressaillant à cette horrible pensée. On n'échappe pas facilement aujourd'hui au poignard des assassins du 2 septembre, ou à la hache des bourreaux du 21 janvier.
--Geneviève! dit Maurice, Dieu nous protège. Écoute, une bonne action que j'ai voulu faire à propos de ce 2 septembre dont tu parlais tout à l'heure va porter sa récompense aujourd'hui. J'avais le désir de sauver un pauvre prêtre qui avait étudié avec moi. J'allai trouver Danton, et, sur sa demande, le comité de Salut public a signé un passeport pour ce malheureux et pour sa soeur. Ce passeport, Danton me le remit; mais le malheureux prêtre, au lieu de venir le chercher chez moi comme je le lui avais recommandé, a été s'enfermer aux Carmes: il y est mort.
--Et ce passeport? dit Geneviève.
--Je l'ai toujours; il vaut un million aujourd'hui; il vaut plus que cela, Geneviève, il vaut la vie, il vaut le bonheur!
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria la jeune femme, soyez béni!
--Maintenant, ma fortune consiste, tu le sais, en une terre que régit un vieux serviteur de la famille, patriote pur, âme loyale dans laquelle nous pouvons nous confier. Il m'en fera passer les revenus où je voudrai. En gagnant Boulogne, nous passerons chez lui.
--Où demeure-t-il donc?
--Près d'Abbeville.
--Quand partirons-nous, Maurice?
--Dans une heure.
--Il ne faut pas qu'on sache que nous partons.
--Personne ne le saura. Je cours chez Lorin; il a un cabriolet sans cheval! moi, j'ai un cheval sans voiture; nous partirons aussitôt que je serai revenu. Toi, reste ici, Geneviève, et prépare toutes choses pour ce départ. Nous avons besoin de peu de bagages: nous rachèterons ce qui nous manquera en Angleterre. Je vais donner à Scévola une commission qui l'éloigne. Lorin lui expliquera ce soir notre départ: et ce soir nous serons déjà loin.
--Mais, en route, si l'on nous arrête?
--N'avons-nous point notre passeport? Nous allons chez Hubert, c'est le nom de cet intendant. Hubert fait partie de la municipalité d'Abbeville; d'Abbeville à Boulogne, il nous accompagne et nous sauvegarde; à Boulogne, nous achèterons ou nous fréterons une barque. Je puis, d'ailleurs, passer au comité et me faire donner une mission pour Abbeville. Mais non, pas de supercherie, n'est-ce pas, Geneviève? Gagnons notre bonheur en risquant notre vie.
--Oui, oui, mon ami, et nous réussirons. Mais comme tu es parfumé ce matin, mon ami! dit la jeune femme en cachant son visage dans la poitrine de Maurice.
--C'est vrai; j'avais acheté un bouquet de violettes à ton intention, ce matin, en passant devant le Palais-Égalité; mais, en entrant ici, en te voyant si triste, je n'ai plus pensé qu'à te demander les causes de cette tristesse.
--Oh! donne-le-moi, je te le rendrai. Geneviève respira l'odeur du bouquet avec cette espèce de fanatisme que les organisations nerveuses ont presque toujours pour les parfums. Tout à coup ses yeux se mouillèrent de larmes.
--Qu'as-tu? demanda Maurice.
--Pauvre Héloïse! murmura Geneviève.
--Ah! oui, fit Maurice avec un soupir. Mais, pensons à nous, chère amie, et laissons les morts, de quelque parti qu'ils soient, dormir dans la tombe que le dévouement leur a creusée. Adieu! je pars.
--Reviens bien vite.
--En moins d'une demi-heure je suis ici.
--Mais si Lorin n'était pas chez lui?
--Qu'importe! son domestique me connaît; ne puis-je prendre chez lui tout ce qu'il me plaît, même en son absence, comme lui ferait ici?
--Bien! bien!
--Toi, ma Geneviève, prépare tout, en te bornant, comme je te le dis, au strict nécessaire; il ne faut pas que notre départ ait l'air d'un déménagement.
--Sois tranquille. Le jeune homme fit un pas vers la porte.
--Maurice! dit Geneviève.
Il se retourna, et vit la jeune femme les bras étendus vers lui.
--Au revoir! au revoir! dit-il, mon amour, et bon courage! dans une demi-heure je suis de retour ici. Geneviève demeura seule chargée, comme nous l'avons dit, des préparatifs du départ.
Ces préparatifs, elle les accomplissait avec une espèce de fièvre. Tant qu'elle resterait à Paris, elle se faisait à elle-même l'effet d'être doublement coupable. Une fois hors de France, une fois à l'étranger, il lui semblait que son crime, crime qui était plutôt celui de la fatalité que le sien, il lui semblait que son crime lui pèserait moins.
Elle allait même jusqu'à espérer que, dans la solitude et l'isolement, elle finirait par oublier qu'il existât d'autre homme que Maurice.
Ils devaient fuir en Angleterre, c'était une chose convenue. Ils auraient là une petite maison, un petit cottage bien seul, bien isolé, bien fermé à tous les yeux; ils changeraient de nom, et, de leurs deux noms, ils en feraient un seul.
Là, ils prendraient deux serviteurs qui ignoreraient complètement leur passé. Le hasard voulait que Maurice et Geneviève parlassent tous deux anglais.
Ni l'un ni l'autre ne laissait rien en France qu'il eût à regretter, si ce n'est cette mère que l'on regrette toujours, fût-elle une marâtre, et qu'on appelle la patrie.
Geneviève commença donc à disposer les objets qui étaient indispensables à leur voyage ou plutôt à leur fuite.
Elle éprouvait un plaisir indicible à distinguer des autres, parmi ces objets, ceux qui avaient la prédilection de Maurice: l'habit qui lui prenait le mieux la taille, la cravate qui seyait le mieux à son teint, les livres qu'il avait feuilletés le plus souvent.
Elle avait déjà fait son choix; déjà, dans l'attente des coffres qui devaient les renfermer, habits, linge, volumes couvraient les chaises, les canapés, le piano.
Soudain elle entendit la clef grincer dans la serrure.
--Bon! dit-elle, c'est Scévola qui rentre. Maurice ne l'aurait-il pas rencontré? Elle continua sa besogne. Les portes du salon étaient ouvertes; elle entendit l'officieux remuer dans l'antichambre.
Justement elle tenait un rouleau de musique et cherchait un lien pour l'assujettir.
--Scévola! ajouta-t-elle.
Un pas, qui allait se rapprochant, retentit dans la pièce voisine.
--Scévola! répéta Geneviève, venez, je vous prie.
--Me voici! dit une voix.
À l'accent de cette voix, Geneviève se retourna brusquement et poussa un cri terrible.
--Mon mari! s'écria-t-elle.
--Moi-même, dit avec calme Dixmer. Geneviève était sur une chaise, élevant les bras pour chercher dans une armoire un lien quelconque; elle sentit que la tête lui tournait, elle étendit les bras et se laissa aller à la renverse, souhaitant de trouver un abîme au-dessous d'elle pour s'y précipiter.
Dixmer la retint dans ses bras, et la porta sur un canapé où il l'assit.
--Eh bien, qu'avez-vous donc, ma chère? et qu'y a-t-il? demanda Dixmer; ma présence produit-elle donc sur vous un si désagréable effet?
--Je me meurs! balbutia Geneviève en se renversant en arrière et en appuyant ses deux mains sur ses yeux, pour ne pas voir la terrible apparition.
--Bon! dit Dixmer, me croyiez-vous déjà trépassé, ma chère? et vous fais-je l'effet d'un fantôme?
Geneviève regarda autour d'elle d'un air égaré, et, apercevant le portrait de Maurice, elle se laissa glisser du canapé, tomba à genoux comme pour demander assistance à cette impuissante et insensible image qui continuait de sourire.