Chapter 23
--Voici le bon moment... personne ne regarde... ouvre ta baraque.
--C'est fait, monsieur; je prierai pour vous!
--Ce n'est pas pour moi qu'il faut prier! Adieu. Et le citoyen Théodore, après un éloquent regard, se glissa si adroitement sous le petit toit de la baraque, qu'il disparut comme eût fait l'ombre de l'écrivain qui fermait la porte. Ce digne scribe retira sa clef de la serrure, prit des papiers sous son bras, et sortit de la vaste salle avec les rares employés que le coup de cinq heures faisait sortir des greffes comme une arrière-garde d'abeilles attardées.
XXXVI
Le citoyen Théodore
La nuit avait enveloppé de son grand voile grisâtre cette salle immense dont les malheureux échos ont pour tâche de répéter l'aigre parole des avocats et les paroles suppliantes des plaideurs.
De loin en loin, au milieu de l'obscurité, droite et immobile, une colonne blanche semblait veiller au milieu de la salle comme un fantôme protecteur de ce lieu sacré.
Le seul bruit qui se fît entendre dans cette obscurité était le grignotement et le galop quadruple des rats qui rongeaient les paperasses renfermées dans les cahutes des écrivains après avoir commencé par en ronger le bois.
On entendait bien parfois aussi le bruit d'une voiture pénétrant jusqu'à ce sanctuaire de Thémis, comme dirait un académicien, et de vagues cliquetis de clefs qui semblaient sortir de dessous terre; mais tout cela bruissait dans le lointain, et rien ne fait ressortir comme un bruit éloigné l'opacité du silence, de même que rien ne fait ressortir l'obscurité comme l'apparition d'une lumière lointaine.
Certes, il eût été saisi d'une vertigineuse terreur, celui qui, à cette heure, se fût hasardé dans la vaste salle du Palais, dont les murs étaient encore à l'extérieur rouges du sang des victimes de Septembre, dont les escaliers avaient vu, le jour même, passer vingt-cinq condamnés à mort, et dont une épaisseur de quelques pieds seulement séparait les dalles des cachots de la Conciergerie peuplés de squelettes blanchis.
Cependant, au milieu de cette nuit effrayante, au milieu de ce silence presque solennel, un faible grincement se fit entendre: la porte d'une cahute d'écrivain roula sur ses gonds criards, et une ombre, plus noire que l'ombre de la nuit, se glissa avec précaution hors de la baraque.
Alors ce patriote enragé, qu'on appelait tout bas _monsieur_, et qui prétendait bien haut se nommer Théodore, frôla d'un pas léger les dalles raboteuses.
Il tenait à la main droite une lourde pince de fer, et, de la gauche, il assurait dans sa ceinture un pistolet à deux coups.
--J'ai compté douze dalles à partir de l'échoppe, murmura-t-il; voyons, voici l'extrémité de la première.
Et, tout en calculant, il tâtait de la pointe du pied cette fente que le temps rend plus sensible entre chaque jointure de pierre.
--Voyons, murmura-t-il en s'arrêtant, ai-je bien pris mes mesures? serai-je assez fort, et elle, aura-t-elle assez de courage? Oh! oui, car son courage m'est assez connu. Oh! mon Dieu! quand je prendrai sa main, quand je lui dirai: «Madame, vous êtes sauvée!...»
Il s'arrêta comme écrasé sous le poids d'une pareille espérance.
--Oh! reprit-il, projet téméraire, insensé! diront les autres en s'enfonçant sous leurs couvertures, ou en se contentant d'aller rôder vêtus en laquais autour de la Conciergerie; mais c'est qu'ils n'ont pas ce que j'ai pour oser, c'est que je veux sauver non seulement la reine, mais encore et surtout la femme.
«Allons, à l'oeuvre, et récapitulons.
«Lever la dalle, ce n'est rien; la laisser ouverte, là est le danger, car une ronde peut venir.... Mais jamais il ne vient de rondes. On n'a pas de soupçons, car je n'ai pas de complices, et puis que faut-il de temps à une ardeur comme la mienne pour franchir le couloir sombre? En trois minutes je suis sous sa chambre; en cinq autres minutes, je lève la pierre qui sert de foyer à la cheminée; elle m'entendra travailler, mais elle a tant de fermeté, qu'elle ne s'effrayera point! au contraire, elle comprendra que c'est un libérateur qui s'avance.... Elle est gardée par deux hommes; sans doute ces deux hommes accourront....
«Eh bien, après tout, deux hommes, dit le patriote avec un sombre sourire et regardant tour à tour l'arme qu'il avait à sa ceinture et celle qu'il tenait à sa main, deux hommes, c'est un double coup de ce pistolet, ou deux coups de cette barre de fer. Pauvres gens!... Oh! il en est mort bien d'autres, et qui n'étaient pas plus coupables.
«Allons!»
Et le citoyen Théodore appuya résolument sa pince entre la jointure des deux dalles.
Au même moment, une vive lumière glissa comme un sillon d'or sur les dalles, et un bruit répété par l'écho de la voûte fit tourner la tête au conspirateur, qui, d'un seul bond, revint se tapir dans l'échoppe.
Bientôt, des voix, affaiblies par l'éloignement, affaiblies par l'émotion que tous les hommes ressentent la nuit dans un vaste édifice, arrivèrent à l'oreille de Théodore.
Il se baissa, et, par une ouverture de l'échoppe, il aperçut d'abord un homme en costume militaire dont le grand sabre, résonnant sur les dalles, était un des bruits qui avaient attiré son attention; puis un homme en habit pistache, tenant une règle à la main et des rouleaux de papier sous le bras; puis un troisième, en grosse veste de ratine et en bonnet fourré; puis enfin un quatrième, en sabots et en carmagnole.
La grille des Merciers grinça sur ses gonds, sonores, et vint claquer sur la chaîne de fer destinée à la tenir ouverte le jour.
Les quatre hommes entrèrent.
--Une ronde, murmura Théodore. Dieu soit béni! dix minutes plus tard, j'étais perdu. Puis, avec une attention profonde, il s'appliqua à reconnaître les personnes qui composaient cette ronde.
Il en reconnut trois en effet. Celui qui marchait en tête, vêtu d'un costume de général, était Santerre; l'homme à la veste de ratine et au bonnet fourré était le concierge Richard; l'homme en sabots et en carmagnole était probablement le guichetier.
Mais il n'avait jamais vu l'homme à l'habit pistache, qui tenait une règle à la main et des papiers sous son bras.
Quel pouvait être cet homme, et que venaient faire à dix heures du soir, dans la salle des Pas-Perdus, le général de la Commune, le gardien de la Conciergerie, un guichetier et cet homme inconnu?
Le citoyen Théodore s'appuya sur un genou, tenant d'une main son pistolet tout armé, et, de l'autre, arrangeant son bonnet sur ses cheveux, que le mouvement précipité qu'il venait de faire avait beaucoup trop dérangés à leur base pour qu'ils fussent naturels.
Jusque-là, les quatre visiteurs nocturnes avaient gardé le silence, ou, du moins, les paroles qu'ils avaient prononcées n'étaient parvenues aux oreilles du conspirateur que comme un vain bruit.
Mais, à dix pas de la cachette, Santerre parla, et sa voix arriva distincte jusqu'au citoyen Théodore.
--Voyons, dit-il, nous voici dans la salle des Pas-Perdus. C'est à toi de nous guider maintenant, citoyen architecte, et de tâcher surtout que ta révélation ne soit pas une baliverne; car, vois-tu, la Révolution a fait justice de toutes ces bêtises là, et nous ne croyons pas plus aux souterrains qu'aux esprits. Qu'en dis-tu, citoyen Richard? ajouta Santerre en se tournant vers l'homme au bonnet fourré et à la veste de ratine.
--Je n'ai jamais dit qu'il n'y eût point de souterrain sous la Conciergerie, répondit celui-ci; et voici Gracchus, qui est guichetier depuis dix ans, qui, par conséquent, connaît la Conciergerie comme sa poche, et qui cependant ignore l'existence du souterrain dont parle le citoyen Giraud; cependant, comme le citoyen Giraud est architecte de la ville, il doit savoir ça mieux que nous, puisque c'est son état.
Théodore frissonna des pieds à la tête en entendant ces paroles.
--Heureusement, murmura-t-il, la salle est grande, et, avant de trouver ce qu'ils cherchent, ils chercheront deux jours au moins.
Mais l'architecte ouvrit son grand rouleau de papier, mit ses lunettes et s'agenouilla devant un plan qu'il examina aux tremblotantes clartés de la lanterne que tenait Gracchus.
--J'ai peur, dit Santerre en goguenardant, que le citoyen Giraud n'ait rêvé.
--Tu vas voir, citoyen général, dit l'architecte, tu vas voir si je suis un rêveur; attends, attends.
--Tu vois, nous attendons, dit Santerre.
--Bien, dit l'architecte. Puis calculant:
--Douze et quatre font seize, dit-il, et huit vingt-quatre, qui, divisés par six, donnent quatre; après quoi, il nous reste une demie; c'est cela, je tiens mon endroit, et, si je me trompe d'un pied, dites que je suis un ignare.
L'architecte prononça ces paroles avec une assurance qui glaça de terreur le citoyen Théodore. Santerre regardait le plan avec une sorte de respect; on voyait qu'il admirait d'autant plus qu'il ne comprenait rien.
--Suivez bien ce que je vais dire.
--Où cela? demanda Santerre.
--Sur cette carte que j'ai dressée, pardieu! Y êtes-vous? À treize pieds du mur, une dalle mobile, je l'ai marquée A. La voyez-vous?
--Certainement je vois un A, dit Santerre. Est-ce que tu crois que je ne sais pas lire?
--Sous cette dalle est un escalier, continua l'architecte; voyez, je l'ai marqué B.
--B, répéta Santerre. Je vois le B, mais je ne vois pas l'escalier. Et le général se mit à rire bruyamment de la facétie.
--Une fois la dalle levée, une fois le pied sur la dernière marche, reprit l'architecte, comptez cinquante pas de trois pieds et regardez en l'air, vous vous trouverez juste au greffe, où ce souterrain aboutit en passant sous le cachot de la reine.
--De la veuve Capet, tu veux dire, citoyen Giraud, riposta Santerre en fronçant le sourcil.
--Eh! oui, de la veuve Capet.
--C'est que tu avais dit _de la reine_.
_--Vieille habitude._
_--_Et vous dites donc qu'on se trouvera sous le greffe? demanda Richard.
--Non seulement sous le greffe, mais je vous dirai dans quelle partie du greffe on se trouvera: sous le poêle.
--Tiens, c'est curieux, dit Gracchus; en effet, chaque fois que je laisse tomber une bûche en cet endroit-là, la pierre résonne.
--En vérité, si nous trouvons ce que tu dis là, citoyen architecte, j'avouerai que la géométrie est une belle chose.
--Eh bien, avoue, citoyen Santerre, car je vais te conduire à l'endroit désigné par la lettre A. Le citoyen Théodore s'enfonçait les ongles dans la chair.
--Quand j'aurai vu, quand j'aurai vu, dit Santerre; je suis comme saint Thomas, moi.
--Ah! tu dis _saint Thomas_?
_--_Ma foi, oui, comme tu as dit _la reine_, par habitude; mais on ne m'accusera pas de conspirer pour saint Thomas.
--Ni moi pour la reine.
Et, sur cette réponse, l'architecte prit délicatement sa règle, compta les toises, et, une fois arrêté, après qu'il parut avoir bien calculé toutes ses distances, il frappa sur une dalle.
Cette dalle était précisément la même qu'avait frappée le citoyen Théodore, dans sa furieuse colère.
--C'est ici, citoyen général, dit l'architecte.
--Tu crois, citoyen Giraud? Le patriote de l'échoppe s'oublia jusqu'à frapper violemment sa cuisse de son poing fermé, en poussant un sourd rugissement.
--J'en suis sûr, reprit Giraud; et votre expertise, combinée avec mon rapport, prouvera à la Convention que je ne me trompais pas. Oui, citoyen général, continua l'architecte avec emphase, cette dalle ouvre sur un souterrain qui aboutit au greffe, en passant sous le cachot de la veuve Capet. Levons cette dalle, descendez dans le souterrain avec moi, et je vous prouverai que deux hommes, qu'un seul même, pouvait en une nuit l'enlever, sans que personne s'en doutât.
Un murmure de frayeur et d'admiration arraché par les paroles de l'architecte parcourut tout le groupe, et vint mourir à l'oreille du citoyen Théodore, qui semblait changé en statue.
--Voilà le danger que nous courions, reprit Giraud. Eh bien, maintenant, avec une grille que je place dans le couloir souterrain, et qui le coupe par la moitié, avant qu'il arrive au cachot de la veuve Capet, je sauve la patrie.
--Oh! fit Santerre, citoyen Giraud, tu as eu là une idée sublime.
--Que l'enfer te confonde, triple sot! grommela le patriote avec un redoublement de fureur.
--Maintenant, lève la dalle, dit l'architecte au citoyen Gracchus, qui, outre sa lanterne, portait encore une pince. Le citoyen Gracchus se mit à l'oeuvre, et au bout d'un instant la dalle fut levée.
Alors le souterrain apparut béant, avec l'escalier qui se perdait dans ses profondeurs, et une bouffée d'air moisi s'en échappa, épaisse comme une vapeur.
--Encore une tentative avortée! murmura le citoyen Théodore. Oh! le ciel ne veut donc pas qu'elle en échappe, et sa cause est donc une cause maudite!
XXXVII
Le citoyen Gracchus
Un instant le groupe des trois hommes resta immobile à l'orifice du souterrain, pendant que le guichetier plongeait dans l'ouverture sa lanterne, qui ne pouvait en éclairer les profondeurs.
L'architecte triomphant dominait ses trois compagnons de toute la hauteur de son génie.
--Eh bien? dit-il au bout d'un instant.
--Ma foi, oui! répondit Santerre, voilà bien le souterrain, c'est incontestable. Seulement, reste à savoir où il conduit.
--Oui, répéta Richard, reste à savoir cela.
--Eh bien, descends, citoyen Richard, et tu verras toi-même si j'ai dit la vérité.
--Il y a quelque chose de mieux à faire que d'entrer par là, dit le concierge. Nous allons retourner avec toi et le général à la Conciergerie. Là, tu lèveras la dalle du poêle, et nous verrons.
--Très bien! dit Santerre. Allons!
--Mais prends garde, reprit l'architecte, la dalle demeurée ouverte peut donner ici des idées à quelqu'un.
--Qui diable veux-tu qui vienne ici à cette heure? dit Santerre.
--D'ailleurs, reprit Richard, cette salle est déserte, et, en y laissant Gracchus, cela suffira. Reste ici, citoyen Gracchus, et nous viendrons te rejoindre par l'autre côté du souterrain.
--Soit, dit Gracchus.
--Es-tu armé? demanda Santerre.
--J'ai mon sabre et cette pince, citoyen général.
--À merveille! fais bonne garde. Dans dix minutes, nous sommes à toi.
Et tous trois, après avoir fermé la grille, s'en allèrent par la galerie des Merciers retrouver l'entrée particulière de la Conciergerie.
Le guichetier les avait regardés s'éloigner; il les avait suivis des yeux tant qu'il avait pu les voir; il les avait écoutés tant qu'il avait pu les entendre; puis, enfin, tout étant rentré dans la solitude, il posa sa lanterne à terre, s'assit les jambes pendantes dans les profondeurs du souterrain et se mit à rêver.
Les guichetiers rêvent aussi parfois; seulement, en général, on ne se donne pas la peine de chercher ce à quoi ils rêvent.
Tout à coup, et comme il était au plus profond de sa rêverie, il sentit une main s'appesantir sur son épaule.
Il se retourna, vit une figure inconnue et voulut crier; mais à l'instant même un pistolet s'appuya glacé sur son front.
Sa voix s'arrêta dans sa gorge, ses bras retombèrent inertes, ses yeux prirent l'expression la plus suppliante qu'ils purent trouver.
--Pas un mot, dit le nouveau venu, ou tu es mort.
--Que voulez-vous, monsieur? balbutia le guichetier.
Même en 93, il y avait, comme on le voit, des moments où l'on ne se tutoyait pas et où l'on oubliait de s'appeler citoyen.
--Je veux, répondit le citoyen Théodore, que tu me laisses entrer là dedans.
--Pourquoi faire?
--Que t'importe? Le guichetier regarda avec le plus profond étonnement celui qui lui faisait cette demande. Cependant, au fond de ce regard, son interlocuteur crut remarquer un éclair d'intelligence. Il abaissa son arme.
--Refuserais-tu de faire ta fortune?
--Je ne sais pas; personne ne m'a jamais fait de proposition à ce sujet.
--Eh bien, je commencerai, moi.
--Vous m'offrez de faire ma fortune, à moi?
--Oui.
--Qu'entendez-vous par une fortune?
--Cinquante mille livres en or, par exemple: l'argent est rare, et cinquante mille livres en or aujourd'hui valent un million. Eh bien, je t'offre cinquante mille livres.
--Pour vous laisser entrer là dedans?
--Oui; mais à la condition que tu y viendras avec moi et que tu m'aideras dans ce que j'y veux faire.
--Mais qu'y ferez-vous? Dans cinq minutes, ce souterrain sera rempli de soldats qui vous arrêteront.
Le citoyen Théodore fut frappé de la gravité de ces paroles.
--Peux-tu empêcher que ces soldats n'y descendent?
--Je n'ai aucun moyen; je n'en connais pas; j'en cherche inutilement.
Et l'on voyait que le guichetier réunissait toutes les perspicacités de son esprit pour trouver ce moyen, qui devait lui valoir cinquante mille livres.
--Mais demain, demanda le citoyen Théodore, pourrons-nous y entrer?
--Oui, sans doute; mais, d'ici à demain, on va poser dans ce souterrain une grille de fer qui prendra toute sa largeur, et, pour plus grande sûreté, il est convenu que cette grille sera pleine, solide, et n'aura point de porte.
--Alors il faut trouver autre chose, dit le citoyen Théodore.
--Oui, il faut trouver autre chose, dit le guichetier. Cherchons.
Comme on le voit par la façon collective dont s'exprimait le citoyen Gracchus, il y avait déjà alliance entre lui et le citoyen Théodore.
--Cela me regarde, dit Théodore. Que fais-tu à la Conciergerie?
--Je suis guichetier.
--C'est-à-dire?
--Que j'ouvre des portes et que j'en ferme.
--Tu y couches?
--Oui, monsieur.
--Tu y manges?
--Pas toujours. J'ai mes heures de récréation.
--Et alors?
--J'en profite.
--Pour quoi faire?
--Pour aller faire la cour à la maîtresse du cabaret du Puits-de-Noé, qui m'a promis de m'épouser quand je posséderais douze cents francs.
--Où est situé le cabaret du Puits-de-Noé?
--Près de la rue de la Vieille-Draperie.
--Fort bien.
--Chut, monsieur! Le patriote prêta l'oreille.
--Ah! ah! dit-il.
--Entendez-vous?
--Oui... des pas, des pas.
--Ils reviennent. Vous voyez bien que nous n'aurions pas eu le temps. Ce _nous_ devenait de plus en plus concluant.
--C'est vrai. Tu es un brave garçon, citoyen, et tu me fais l'effet d'être prédestiné.
--À quoi?
--À être riche un jour.
--Dieu vous entende!
--Tu crois donc en Dieu?
--Quelquefois, par-ci par-là. Aujourd'hui, par exemple...
--Eh bien?
--J'y croirais volontiers.
--Crois-y donc, dit le citoyen Théodore en mettant dix louis dans la main du guichetier.
--Diable! dit celui-ci en regardant l'or à la lueur de sa lanterne. C'est donc sérieux?
--On ne peut plus sérieux.
--Que faut-il faire?
--Trouve-toi demain au Puits-de-Noé, je te dirai ce que je veux de toi. Comment t'appelles-tu?
--Gracchus.
--Eh bien, citoyen Gracchus, d'ici à demain, fais-toi chasser par le concierge Richard.
--Chasser! Et ma place?
--Comptes-tu rester guichetier avec cinquante mille francs à toi?
--Non; mais, étant guichetier et pauvre, je suis sûr de ne pas être guillotiné.
--Sûr?
--Ou à peu près; tandis qu'étant libre et riche...
--Tu cacheras ton argent et tu feras la cour à une tricoteuse, au lieu de la faire à la maîtresse du Puits-de-Noé.
--Eh bien, c'est dit.
--Demain, au cabaret.
--À quelle heure?
--À six heures du soir.
--Envolez-vous vite, les voilà.... Je dis envolez-vous, parce que je présume que vous êtes descendu à travers les voûtes.
--À demain, répéta Théodore en s'enfuyant.
En effet, il était temps; le bruit des pas et des voix se rapprochait. On voyait déjà dans le souterrain obscur briller la lueur des lumières qui s'approchaient.
Théodore courut à la porte que lui avait montrée l'écrivain dont il avait pris la cahute; il en fit sauter la serrure avec sa pince, gagna la fenêtre indiquée, l'ouvrit, se laissa glisser dans la rue, et se retrouva sur le pavé de la République.
Mais, avant d'avoir quitté la salle des Pas-Perdus, il put encore entendre le citoyen Gracchus interroger Richard, et celui-ci lui répondre:
--Le citoyen architecte avait parfaitement raison: le souterrain passe sous la chambre de la veuve Capet; c'était dangereux.
--Je le crois bien! dit Gracchus, lequel avait la conscience de dire une haute vérité. Santerre reparut à l'orifice de l'escalier.
--Et tes ouvriers, citoyen architecte? demanda-t-il à Giraud.
--Avant le jour, ils seront ici, et, séance tenante, la grille sera posée, répondit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre.
--Et tu auras sauvé la patrie! dit Santerre, moitié railleur, moitié sérieux.
--Tu ne crois pas dire si juste, citoyen général, murmura Gracchus.
XXXVIII
L'enfant royal
Cependant le procès de la reine avait commencé à s'instruire, comme on a pu le voir dans le chapitre précédent.
Déjà on laissait entrevoir que, par le sacrifice de cette tête illustre, la haine populaire, grondante depuis si longtemps, serait enfin assouvie.
Les moyens ne manquaient pas pour faire tomber cette tête, et cependant Fouquier-Tinville, l'accusateur mortel, avait résolu de ne pas négliger les nouveaux moyens d'accusation que Simon avait promis de mettre à sa disposition.
Le lendemain du jour où Simon et lui s'étaient rencontrés dans la salle des Pas-Perdus, le bruit des armes vint encore faire tressaillir, dans le Temple, les prisonniers qui avaient continué de l'habiter.
Ces prisonniers étaient Madame Élisabeth, madame Royale, et l'enfant qui, après avoir été appelé Majesté au berceau, n'était plus appelé que le petit Louis Capet.
Le général Hanriot, avec son panache tricolore, son gros cheval et son grand sabre, entra, suivi de plusieurs gardes nationaux, dans le donjon où languissait l'enfant royal.
À côté du général marchait un greffier de mauvaise mine, chargé d'une écritoire, d'un rouleau de papier, et s'escrimant avec une plume démesurément longue.
Derrière le scribe venait l'accusateur public. Nous avons vu, nous connaissons et nous retrouverons encore plus tard cet homme sec, jaune et froid, dont l'oeil sanglant faisait frissonner le farouche Santerre lui-même dans son harnois de guerre.
Quelques gardes nationaux et un lieutenant les suivaient.
Simon, souriant d'un air faux et tenant d'une main son bonnet d'ourson et de l'autre son tire-pied, monta devant pour indiquer le chemin à la commission.
Ils arrivèrent à une chambre assez noire, spacieuse et nue, au fond de laquelle, assis sur son lit, se tenait le jeune Louis, dans un état d'immobilité parfaite.
Quand nous avons vu le pauvre enfant fuyant devant la brutale colère de Simon, il y avait encore en lui une espèce de vitalité réagissant contre les indignes traitements du cordonnier du Temple: il fuyait, il criait, il pleurait; donc, il avait peur; donc, il souffrait; donc, il espérait.
Aujourd'hui, crainte et espoir avaient disparu; sans doute la souffrance existait encore; mais, si elle existait, l'enfant martyr à qui l'on faisait, d'une façon si cruelle, payer les fautes de ses parents, l'enfant martyr la cachait au plus profond de son coeur et la voilait sous les apparences d'une complète insensibilité.
Il ne leva pas même la tête lorsque les commissaires marchèrent à lui.
Eux, sans autre préambule, prirent des sièges et s'installèrent. L'accusateur public au chevet du lit, Simon au pied, le greffier près de la fenêtre, les gardes nationaux et leur lieutenant sur le côté et un peu dans l'ombre.
Ceux d'entre les assistants qui regardaient le petit prisonnier avec quelque intérêt ou même quelque curiosité, remarquèrent la pâleur de l'enfant, son embonpoint singulier, qui n'était que de la bouffissure, et le fléchissement de ses jambes, dont les articulations commençaient à se tuméfier.
--Cet enfant est bien malade, dit le lieutenant avec une assurance qui fit retourner Fouquier-Tinville, déjà assis et prêt à interroger.
Le petit Capet leva les yeux et chercha dans la pénombre celui qui avait prononcé ces paroles, et il reconnut le même jeune homme qui, une fois déjà, avait, dans la cour du Temple, empêché Simon de le battre. Un rayonnement doux et intelligent circula dans ses prunelles d'un bleu foncé, mais ce fut tout.
--Ah! ah! c'est toi, citoyen Lorin, dit Simon appelant ainsi l'attention de Fouquier-Tinville sur l'ami de Maurice.
--Moi-même, citoyen Simon, répliqua Lorin avec son imperturbable aplomb.