Le chevalier de Maison-Rouge

Chapter 21

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Lorin le suivait toujours: il l'eût suivi en enfer.

Le toit brûlait, le feu commençait à se communiquer à l'escalier.

Maurice, haletant, visita tout le premier, le salon, la chambre de Geneviève, la chambre du chevalier de Maison-Rouge, les corridors, appelant d'une voix étranglée:

--Geneviève! Geneviève! Personne ne répondit. En revenant dans la première pièce, les deux amis virent des bouffées de flammes qui commençaient à entrer par la porte. Malgré les cris de Lorin, qui lui montrait la fenêtre, Maurice passa au milieu de la flamme.

Puis il courut à la maison, traversa sans s'arrêter à rien la cour jonchée de meubles brisés, retrouva la salle à manger, le salon de Dixmer, le cabinet du chimiste Morand; tout cela plein de fumée, de débris, de vitres cassées; le feu venait d'atteindre aussi cette partie de la maison, et commençait à la dévorer.

Maurice fit comme il venait de faire du pavillon. Il ne laissa pas une chambre sans l'avoir visitée, un corridor sans l'avoir parcouru. Il descendit jusqu'aux caves. Peut-être Geneviève, pour fuir l'incendie, s'était-elle réfugiée là.

Personne.

--Morbleu! dit Lorin, tu vois bien que personne ne tiendrait ici, à l'exception des salamandres, et ce n'est point cet animal fabuleux que tu cherches. Allons, viens; nous demanderons, nous nous informerons aux assistants; quelqu'un peut-être l'a-t-il vue.

Il eût fallu bien des forces réunies pour conduire Maurice hors de la maison; l'Espérance l'entraîna par un de ses cheveux.

Alors commencèrent les investigations; ils visitèrent les environs, arrêtant les femmes qui passaient, fouillant les allées, mais sans résultat. Il était une heure du matin; Maurice, malgré sa vigueur athlétique, était brisé de fatigue: il renonça enfin à ses courses, à ses ascensions, à ses conflits perpétuels avec la foule.

Un fiacre passait; Lorin l'arrêta.

--Mon cher, dit-il à Maurice, nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour retrouver ta Geneviève; nous nous sommes éreintés; nous nous sommes roussis; nous nous sommes gourmés pour elle. Cupidon, si exigeant qu'il soit, ne peut exiger davantage d'un homme qui est amoureux, et surtout d'un homme qui ne l'est pas; montons en fiacre, et rentrons chacun chez nous.

Maurice ne répondit point et se laissa faire. On arriva à la porte de Maurice sans que les deux amis eussent échangé une seule parole.

Au moment où Maurice descendait, on entendit une fenêtre de l'appartement de Maurice se refermer.

--Ah! bon! dit Lorin, on t'attendait, me voilà plus tranquille. Frappe maintenant. Maurice frappa, la porte s'ouvrit.

--Bonsoir! dit Lorin, demain matin attends-moi pour sortir.

--Bonsoir! dit machinalement Maurice. Et la porte se referma derrière lui.

Sur les premières marches de l'escalier il rencontra son officieux.

--Oh! citoyen Lindey, s'écria celui-ci, quelle inquiétude vous nous avez donnée! Le mot _nous_ frappa Maurice.

--À vous? dit-il.

--Oui, à moi et à la petite dame qui vous attend.

--La petite dame! répéta Maurice, trouvant le moment mal choisi pour correspondre au souvenir que lui donnait sans doute quelqu'une de ses anciennes amies; tu fais bien de me dire cela, je vais coucher chez Lorin.

--Oh! impossible; elle était à la fenêtre, elle vous a vu descendre, et s'est écriée: «Le voilà!»

--Eh! que m'importe qu'elle sache que c'est moi; je n'ai pas le coeur à l'amour. Remonte, et dis à cette femme qu'elle s'est trompée.

L'officieux fit un mouvement pour obéir, mais il s'arrêta.

--Ah! citoyen, dit-il, vous avez tort: la petite dame était déjà bien triste, ma réponse va la mettre au désespoir.

--Mais enfin, dit Maurice, quelle est cette femme?

--Citoyen, je n'ai pas vu son visage; elle est enveloppée d'une mante, et elle pleure; voilà ce que je sais.

--Elle pleure! dit Maurice.

--Oui, mais bien doucement, en étouffant ses sanglots.

--Elle pleure, répéta Maurice. Il y a donc quelqu'un au monde qui m'aime assez pour s'inquiéter à ce point de mon absence?

Et il monta lentement derrière l'officieux.

--Le voici, citoyenne, le voici! cria celui-ci en se précipitant dans la chambre. Maurice entra derrière lui.

Il vit alors dans le coin du salon une forme palpitante qui se cachait le visage sous des coussins, une femme qu'on eût cru morte sans le gémissement convulsif qui la faisait tressaillir.

Il fit signe à l'officieux de sortir. Celui-ci obéit et referma la porte. Alors Maurice courut à la jeune femme, qui releva la tête.

--Geneviève! s'écria le jeune homme, Geneviève chez moi! suis-je donc fou, mon Dieu?

--Non, vous avez toute votre raison, mon ami, répondit la jeune femme. Je vous ai promis d'être à vous si vous sauviez le chevalier de Maison-Rouge. Vous l'avez sauvé, me voici! Je vous attendais.

Maurice se méprit au sens de ces paroles; il recula d'un pas et, regardant tristement la jeune femme:

--Geneviève, dit-il doucement, Geneviève, vous ne m'aimez donc pas?

Le regard de Geneviève se voila de larmes; elle détourna la tête et, s'appuyant sur le dossier du sofa, elle éclata en sanglots.

--Hélas! dit Maurice, vous voyez bien que vous ne m'aimez plus, et non seulement vous ne m'aimez plus, Geneviève, mais il faut que vous éprouviez une espèce de haine contre moi pour vous désespérer ainsi.

Maurice avait mis tant d'exaltation et de douleur dans ces derniers mots, que Geneviève se redressa et lui prit la main.

--Mon Dieu, dit-elle, celui qu'on croyait le meilleur sera donc toujours égoïste!

--Égoïste, Geneviève, que voulez-vous dire?

--Mais vous ne comprenez donc pas ce que je souffre? Mon mari en fuite, mon frère proscrit, ma maison en flammes, tout cela dans une nuit, et puis cette horrible scène entre vous et le chevalier!

Maurice l'écoutait avec ravissement, car il était impossible, même à la passion la plus folle, de ne pas admettre que de telles émotions accumulées puissent amener à l'état de douleur où Geneviève se trouvait.

--Ainsi vous êtes venue, vous voilà, je vous tiens, vous ne me quitterez plus! Geneviève tressaillit.

--Où serais-je allée? répondit-elle avec amertume. Ai-je un asile, un abri, un protecteur autre que celui qui a mis un prix à sa protection? oh! furieuse et folle, j'ai franchi le pont Neuf, Maurice, et en passant je me suis arrêtée pour voir l'eau sombre bruire à l'angle des arches, cela m'attirait, me fascinait. Là, pour toi, me disais-je, pauvre femme, là est un abri; là est un repos inviolable; là est l'oubli.

--Geneviève, Geneviève! s'écria Maurice, vous avez dit cela?... Mais vous ne m'aimez donc pas?

--Je l'ai dit, répondit Geneviève à voix basse; je l'ai dit et je suis venue. Maurice respira et se laissa glisser à ses pieds.

--Geneviève, murmura-t-il, ne pleurez plus. Geneviève, consolez-vous de tous vos malheurs, puisque vous m'aimez. Geneviève, au nom du ciel, dites-moi que ce n'est point la violence de mes menaces qui vous a amenée ici. Dites-moi que, quand même vous ne m'eussiez pas vu ce soir, en vous trouvant seule, isolée, sans asile, vous y fussiez venue, et acceptez le serment que je vous fais de vous délier du serment que je vous ai forcée de faire.

Geneviève abaissa sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable reconnaissance.

--Généreux! dit-elle. Oh! mon Dieu, je vous remercie, il est généreux!

--Écoutez, Geneviève, dit Maurice, Dieu que l'on chasse ici de ses temples, mais que l'on ne peut chasser de nos coeurs où il a mis l'amour, Dieu a fait cette soirée lugubre en apparence, mais étincelante au fond de joies et de félicités. Dieu vous a conduite à moi, Geneviève, il vous a mise entre mes bras, il vous parle par mon souffle. Dieu, enfin, Dieu veut récompenser ainsi tant de souffrances que nous avons endurées, tant de vertus que nous avons déployées en combattant cet amour qui semblait illégitime, comme si un sentiment si longtemps pur et toujours si profond pouvait être un crime. Ne pleurez donc plus, Geneviève! Geneviève, donnez-moi votre main. Voulez-vous être chez un frère, voulez-vous que ce frère baise avec respect le bas de votre robe, s'éloigne les mains jointes et franchisse le seuil sans retourner la tête? Eh bien! dites un mot, faites un signe, et vous allez me voir m'éloigner, et vous serez seule, libre et en sûreté comme une vierge dans une église. Mais au contraire, ma Geneviève adorée, voulez-vous vous souvenir que je vous ai tant aimée que j'ai failli en mourir, que pour cet amour que vous pouvez faire fatal ou heureux, j'ai trahi les miens, que je me suis rendu odieux et vil à moi-même; voulez-vous songer à tout ce que l'avenir nous garde de bonheur; à la force et à l'énergie qu'il y a dans notre jeunesse et dans notre amour pour défendre ce bonheur qui commence contre quiconque voudrait l'attaquer! Oh! Geneviève, toi, tu es un ange de bonté, veux-tu, dis? veux-tu rendre un homme si heureux qu'il ne regrette plus la vie et qu'il ne désire plus le bonheur éternel? Alors, au lieu de me repousser, souris-moi, ma Geneviève, laisse-moi appuyer ta main sur mon coeur, penche-toi vers celui qui t'aspire de toute sa puissance, de tous ses voeux, de toute son âme; Geneviève, mon amour, ma vie, Geneviève, ne reprends pas ton serment!

Le coeur de la jeune femme se gonflait à ces douces paroles: la langueur de l'amour, la fatigue de ses souffrances passées épuisaient ses forces; les larmes ne revenaient plus à ses yeux, et cependant les sanglots soulevaient encore sa poitrine brûlante.

Maurice comprit qu'elle n'avait plus de courage pour résister, il la saisit dans ses bras. Alors elle laissa tomber sa tête sur son épaule, et ses longs cheveux se dénouèrent sur les joues ardentes de son amant.

En même temps Maurice sentit bondir sa poitrine, soulevée encore comme les vagues après l'orage.

--Oh! tu pleures, Geneviève, lui dit-il avec une profonde tristesse, tu pleures. Oh! rassure-toi. Non, non, jamais je n'imposerai l'amour à une douleur dédaigneuse. Jamais mes lèvres ne se souilleront d'un baiser qu'empoisonnera une seule larme de regret.

Et il desserra l'anneau vivant de ses bras, il écarta son front de celui de Geneviève et se détourna lentement.

Mais aussitôt, par une de ces réactions si naturelles à la femme qui se défend et qui désire tout en se défendant, Geneviève jeta au cou de Maurice ses bras tremblants, l'étreignit avec violence et colla sa joue glacée et humide encore des larmes qui venaient de se tarir sur la joue ardente du jeune homme.

--Oh! murmura-t-elle, ne m'abandonne pas, Maurice, car je n'ai plus que toi au monde.

XXXIII

Le lendemain

Un beau soleil venait, à travers les persiennes vertes, dorer les feuilles de trois grands rosiers placés dans des caisses de bois sur la fenêtre de Maurice.

Ces fleurs, d'autant plus précieuses à la vue que la saison commençait à fuir, embaumaient une petite salle à manger dallée, reluisante de propreté, dans laquelle, à une table servie sans profusion, mais élégamment, venaient de s'asseoir Geneviève et Maurice.

La porte était fermée, car la table supportait tout ce dont les convives avaient besoin. On comprenait qu'ils s'étaient dit:

--Nous nous servirons nous-mêmes. On entendait dans la pièce voisine remuer l'officieux, empressé comme l'ardélion de Phèdre. La chaleur et la vie des derniers beaux jours entraient par les lames entrebâillées de la jalousie, et faisaient briller comme de l'or et de l'émeraude les feuilles des rosiers caressées par le soleil. Geneviève laissa tomber de ses doigts sur son assiette le fruit doré qu'elle tenait, et, rêveuse, souriant des lèvres seulement, tandis que ses grands yeux languissaient dans la mélancolie, elle demeura ainsi silencieuse, inerte, engourdie, bien que vivante et heureuse au soleil de l'amour, comme l'étaient ces belles fleurs au soleil du ciel.

Bientôt ses yeux cherchèrent ceux de Maurice, et ils les rencontrèrent fixés sur elle: lui aussi la regardait et rêvait.

Alors elle posa son bras si doux et si blanc sur l'épaule du jeune homme, qui tressaillit; puis elle y appuya sa tête avec cette confiance et cet abandon qui sont bien plus que l'amour.

Geneviève le regardait sans lui parler et rougissait en le regardant.

Maurice n'avait qu'à incliner légèrement la tête pour appuyer ses lèvres sur les lèvres entr'ouvertes de sa maîtresse.

Il inclina la tête; Geneviève pâlit, et ses yeux se fermèrent comme les pétales de la fleur qui cache son calice aux rayons de la lumière.

Ils demeuraient ainsi endormis dans cette félicité inaccoutumée, quand le bruit aigu de la sonnette les fit tressaillir.

Ils se détachèrent l'un de l'autre.

L'officieux entra et referma mystérieusement la porte.

--C'est le citoyen Lorin, dit-il.

--Ah! ce cher Lorin, dit Maurice; je vais aller le congédier. Pardon, Geneviève. Geneviève l'arrêta.

--Congédier votre ami, Maurice! dit-elle; un ami, un ami qui vous a consolé, aidé, soutenu? Non, je ne veux pas plus chasser un tel ami de votre maison que de votre coeur; qu'il entre, Maurice, qu'il entre.

--Comment, vous permettez?... dit Maurice.

--Je le veux, dit Geneviève.

--Oh! mais vous trouvez donc que je ne vous aime pas assez, s'écria Maurice ravi de cette délicatesse, et c'est de l'idolâtrie qu'il vous faut?

Geneviève tendit son front rougissant au jeune homme; Maurice ouvrit la porte, et Lorin entra, beau comme le jour dans son costume de demi-muscadin. En apercevant Geneviève, il manifesta une surprise à laquelle succéda aussitôt un respectueux salut.

--Viens, Lorin, viens, dit Maurice, et regarde madame. Tu es détrôné, Lorin; il y a maintenant quelqu'un que je te préfère. J'eusse donné ma vie pour toi; pour elle, je ne t'apprends rien de nouveau, Lorin, pour elle, j'ai donné mon honneur.

--Madame, dit Lorin avec un sérieux qui accusait en lui une émotion bien profonde, je tâcherai d'aimer plus que vous Maurice, pour que lui ne cesse pas de m'aimer tout à fait.

--Asseyez-vous, monsieur, dit en souriant Geneviève.

--Oui, assieds-toi, dit Maurice, qui, ayant serré à droite la main de son ami, à gauche celle de sa maîtresse, venait de s'emplir le coeur de toute la félicité qu'un homme peut ambitionner sur la terre.

--Alors tu ne veux donc plus mourir? tu ne veux donc plus te faire tuer?

--Comment cela? demanda Geneviève.

--Oh! mon Dieu, dit Lorin, que l'homme est un animal versatile, et que les philosophes ont bien raison de mépriser sa légèreté! En voilà un, croiriez-vous cela, madame? qui voulait, hier au soir, se jeter à l'eau, qui déclarait qu'il n'y avait plus de félicité possible pour lui en ce monde; et voilà que je le retrouve ce matin gai, joyeux, le sourire sur les lèvres, le bonheur sur le front, la vie dans le coeur, en face d'une table bien servie; il est vrai qu'il ne mange pas, mais cela ne prouve pas qu'il en soit plus malheureux.

--Comment, dit Geneviève, il voulait faire tout cela?

--Tout cela, et bien d'autres choses encore; je vous le raconterai plus tard; mais pour le moment j'ai très faim; c'est la faute de Maurice, qui m'a fait courir tout le quartier Saint-Jacques hier au soir. Permettez que j'entame votre déjeuner, auquel vous n'avez touché ni l'un ni l'autre.

--Tiens, il a raison! s'écria Maurice avec une joie d'enfant; déjeunons. Je n'ai pas mangé, ni vous non plus, Geneviève.

Il guettait l'oeil de Lorin à ce nom; mais Lorin ne sourcilla point.

--Ah çà! mais tu avais donc deviné que c'était elle! lui demanda Maurice.

--Parbleu! répondit Lorin en se coupant une large tranche de jambon blanc et rose.

--J'ai faim aussi, dit Geneviève en tendant son assiette.

--Lorin, dit Maurice, j'étais malade hier au soir.

--Tu étais plus que malade, tu étais fou.

--Eh bien! je crois que c'est toi qui es souffrant, ce matin.

--Comment cela?

--Tu n'as pas encore fait de vers.

--J'y songeais à l'instant même, dit Lorin.

_Lorsqu'il siège au milieu des Grâces,_ _Phébus tient sa lyre à la main;_ _Mais de Vénus s'il suit des traces,_ _Phébus perd sa lyre en chemin._

--Bon! voilà toujours un quatrain, dit Maurice en riant.

--Et il faudra que tu t'en contentes, vu que nous allons causer de choses moins gaies.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Maurice avec inquiétude.

--Il y a que je suis prochainement de garde à la Conciergerie.

--À la Conciergerie! dit Geneviève; près de la reine?

--Près de la reine... je crois que oui, madame. Geneviève pâlit; Maurice fronça le sourcil et fit un signe à Lorin. Celui-ci se coupa une nouvelle tranche de jambon, double de la première.

La reine avait, en effet, été conduite à la conciergerie, où nous allons la suivre.

XXXIV

La conciergerie

À l'angle du pont au Change et du quai aux Fleurs s'élèvent les restes du vieux palais de saint Louis, qui s'appelait, par excellence, le Palais, comme Rome s'appelait la Ville, et qui continue à garder ce nom souverain depuis que les seuls rois qui l'habitent sont les greffiers, les juges et les plaideurs.

C'est une grande et sombre maison que celle de la justice, et qui fait plus craindre qu'aimer la rude déesse. On y voit tout l'attirail et toutes les attributions de la vengeance humaine réunis en un étroit espace. Ici, les salles où l'on garde les prévenus; plus loin, celles où on les juge; plus bas, les cachots où on les enferme quand ils sont condamnés; à la porte, la petite place où on les marque du fer rouge et infamant; à cent cinquante pas de la première, l'autre place, plus grande, où on les tue, c'est-à-dire la Grève, où on achève ce qui a été ébauché au Palais.

La justice, comme on le voit, a tout sous la main. Toute cette partie d'édifices, accolés les uns aux autres, mornes, gris, percés de petites fenêtres grillées, où les voûtes béantes ressemblent à des antres grillés qui longent le quai des Lunettes, c'est la Conciergerie.

Cette prison a des cachots que l'eau de la Seine vient humecter de son noir limon; elle a des issues mystérieuses qui conduisaient autrefois au fleuve les victimes qu'on avait intérêt à faire disparaître.

Vue en 1793, la Conciergerie, pourvoyeuse infatigable de l'échafaud, la Conciergerie, disons-nous, regorgeait de prisonniers dont on faisait en une heure des condamnés. À cette époque, la vieille prison de saint Louis était bien réellement l'hôtellerie de la mort.

Sous les voûtes des portes, se balançait, la nuit, une lanterne au feu rouge, sinistre enseigne de ce lieu de douleurs.

La veille de ce jour où Maurice, Lorin et Geneviève déjeunaient ensemble, un sourd roulement avait ébranlé le pavé du quai et les vitres de la prison; puis le roulement avait cessé en face de la porte ogive; des gendarmes avaient frappé à cette porte avec la poignée de leur sabre, cette porte s'était ouverte, la voiture était entrée dans la cour, et, quand les gonds avaient tourné derrière elle, quand les verrous avaient grincé, une femme en était descendue.

Aussitôt le guichet béant devant elle l'engloutit. Trois ou quatre têtes curieuses, qui s'étaient avancées à la lueur des flambeaux pour considérer la prisonnière, et qui étaient apparues dans la demi-teinte, se plongèrent dans l'obscurité; puis on entendit quelques rires vulgaires et quelques adieux grossiers échangés entre les hommes qui s'éloignaient et qu'on entendait sans les voir.

Celle qu'on amenait ainsi était restée en dedans du premier guichet avec ses gendarmes; elle vit qu'il fallait en franchir un second; mais elle oublia que, pour passer un guichet, on doit à la fois hausser le pied et baisser la tête, car on trouve en bas une marche qui monte, et en haut une marche qui descend.

La prisonnière, encore mal habituée sans doute à l'architecture des prisons, malgré le long séjour qu'elle y avait déjà fait, oublia de baisser son front et se heurta violemment à la barre de fer.

--Vous êtes-vous fait mal, citoyenne? demanda un des gendarmes.

--Rien ne me fait plus mal à présent, répondit-elle tranquillement.

Et elle passa sans proférer aucune plainte, quoique l'on vît au-dessus du sourcil la trace presque sanglante qu'y avait laissée le contact de la barre de fer.

Bientôt on aperçut le fauteuil du concierge, fauteuil plus vénérable aux yeux des prisonniers que ne l'est aux yeux des courtisans le trône d'un roi, car le concierge d'une prison est le dispensateur des grâce, et toute grâce est importante pour un prisonnier; souvent la moindre faveur change son ciel sombre en un firmament lumineux.

Le concierge Richard, installé dans son fauteuil, que, bien convaincu de son importance, il n'avait pas quitté malgré le bruit des grilles et le roulement de la voiture qui lui annonçait un nouvel hôte, le concierge Richard prit son tabac, regarda la prisonnière, ouvrit un registre fort gros, et chercha une plume dans le petit encrier de bois noir où l'encre, pétrifiée sur les bords, conservait encore au milieu un peu de bourbeuse humidité, comme, au milieu du cratère d'un volcan, il reste toujours un peu de matière en fusion.

--Citoyen concierge, dit le chef de l'escorte, fais-nous l'écrou et vivement, car on nous attend avec impatience à la Commune.

--Oh! ce ne sera pas long, dit le concierge en versant dans son encrier quelques gouttes de vin qui restaient au fond d'un verre; on a la main faite à cela, Dieu merci! Tes noms et prénoms, citoyenne?

Et, trempant sa plume dans l'encre improvisée, il s'apprêta à écrire au bas de la page, déjà pleine aux sept huitièmes, l'écrou de la nouvelle venue; tandis que, debout derrière son fauteuil, la citoyenne Richard, femme aux regards bienveillants, contemplait, avec un étonnement presque respectueux, cette femme à l'aspect à la fois si triste, si noble et si fier, que son mari interrogeait.

--Marie-Antoinette-Jeanne-Josèphe de Lorraine, répondit la prisonnière, archiduchesse d'Autriche, reine de France.

--Reine de France? répéta le concierge en se soulevant étonné sur le bras de son fauteuil.

--Reine de France, répéta la prisonnière du même ton.

--Autrement dit, veuve Capet, dit le chef de l'escorte.

--Sous lequel de ces deux noms dois-je l'inscrire? demanda le concierge.

--Sous celui des deux que tu voudras, pourvu que tu l'inscrives vite, dit le chef de l'escorte.

Le concierge retomba sur son fauteuil, et, avec un léger tremblement, il écrivit sur son registre les prénoms, le nom et le titre que s'était donnés la prisonnière, inscriptions dont l'encre apparaît encore rougeâtre aujourd'hui sur ce registre, dont les rats de la conciergerie révolutionnaire ont grignoté la feuille à l'endroit le plus précieux.

La femme Richard se tenait toujours debout derrière le fauteuil de son mari; seulement, un sentiment de religieuse commisération lui avait fait joindre les mains.

--Votre âge? continua le concierge.

--Trente-sept ans et neuf mois, répondit la reine.

Richard se remit à écrire, puis détailla le signalement, et termina par les formules et les notes particulières.

--Bien, dit-il, c'est fait.

--Où conduit-on la prisonnière? demanda le chef de l'escorte.

Richard prit une seconde prise de tabac et regarda sa femme.

--Dame! dit celle-ci, nous n'étions pas prévenus, de sorte que nous ne savons guère...

--Cherche! dit le brigadier.

--Il y a la chambre du conseil, reprit la femme.

--Hum! c'est bien grand, murmura Richard.

--Tant mieux! si elle est grande, on pourra plus facilement y placer des gardes.

--Va pour la chambre du conseil, dit Richard; mais elle est inhabitable pour le moment, car il n'y a pas de lit.

--C'est vrai, répondit la femme, je n'y avais pas songé.

--Bah! dit un des gendarmes, on y mettra un lit demain, et demain sera bientôt venu.

--D'ailleurs, la citoyenne peut passer cette nuit, dans notre chambre; n'est-ce pas, notre homme? dit la femme Richard.

--Eh bien, et nous, donc? dit le concierge.

--Nous ne nous coucherons pas; comme l'a dit le citoyen gendarme, une nuit est bientôt passée.

--Alors, dit Richard, conduisez la citoyenne dans ma chambre.

--Pendant ce temps-là, vous préparerez notre reçu, n'est-ce pas?